Si l’on devait trouver un titre pour résumer l’été 2026 —qui restera longtemps gravée dans la mémoire des Tunisiennes et des Tunisiens —, ce serait incontestablement : la soif. Une crise inédite qui avait commencé par des interruptions prolongées, et rapidement culminé avec une pénurie d’eau en bouteille. Dans cette enquête, Nawaat tentera d’apporter une explication rationnelle et factuelle à ce qui s’est passé, loin des théories du complot et des  vérités cachées ».

Il faut dire que personne n’avait vu venir ce calvaire vécu par les Tunisiennes et les Tunisiens : ni les plus sceptiques, ni même ceux qui étaient les mieux informés des rapports sur la pénurie d’eau. Car on supposait toujours que, quelle que soit l’ampleur de la crise, une certaine expertise en matière de gestion et d’anticipation empêcherait que la population ne se retrouve privée d’eau en bouteille dans les points de vente — tout en sachant, a priori, que les gens ont cessé depuis longtemps de boire l’eau du robinet. Pourtant, c’est bien ce qui est arrivé : de larges pans de la population se retrouvent à courir derrière une bouteille d’eau en plein été. Cette situation a eu un effet de choc sur les simples citoyens, qui se posaient des questions : « Qu’avons-nous fait pour en arriver à passer nos journées à chercher une bouteille d’eau ? », « Que va-t-il nous arriver, maintenant ? », « N’est-ce pas une punition divine qui s’abat sur nous ? ». Et la question la plus cruciale, la plus étonnante, et la plus illustrative de la réalité : « Où est l’État — et où est sa raison — au-delà de ce maudit discours complotiste ? »

Reconnue comme une ressource de base, dont l’État est censé garantir l’approvisionnement continu, l’eau potable conditionnée est ainsi devenue, entre fin juillet et début septembre, un enjeu de crise. Une crise où la rareté des ressources est venue se greffer à une gestion défaillante, le tout sous la coupe d’un régime dont la seule réponse est d’instaurer la censure. Ce régime cherche par tous les moyens à empêcher l’accès à l’information, en recourant aux menaces, aux accusations de trahison, à la diffamation, au lynchage numérique incessant, à l’emprisonnement et à la persécution.

Pénurie d’eau en bouteille : une réglementation génératrice de crises

Devant l’une des entrées d’un grand magasin de la capitale, des dizaines de personnes se sont rassemblées sous le soleil brûlant “d’Aoussou”, avançant d’un pas lourd. Certains cherchaient à se réfugier dans une ombre étroite, couvrant à peine leurs têtes et leurs cous tendus, tandis que d’autres s’éventaient avec les mains, espérant une bouffée d’air, fût-il celui du « chehili » — ce vent chaud venu du désert. Leurs regards scrutaient toute la distance entre la porte du magasin et le bout de la file, comme si chaque mouvement à l’intérieur pouvait indiquer du nouveau sur les stocks d’eau encore disponibles. La tension montait à chaque minute qui passait, et dès que quelqu’un tentait de doubler la file d’attente ou de s’enquérir des quantités restantes. Au milieu du brouhaha et du va-et-vient des clients, la voix ferme d’un employé retentit soudain, annonçant à la foule : « Nous rappelons : un seul pack — soit six bouteilles — par personne. Pas plus ! »

L’annonce tombe tel un couperet sur la longue file d’attente. Les visages se crispent, tandis que montent des murmures de mécontentement et de désarroi. La quantité autorisée suffit à peine à étancher la soif d’une seule personne pour la journée. Elle semble, en outre, bien injuste au regard des heures passées à faire la queue sous une chaleur torride — surtout pour ceux qui sont venus chercher de quoi subvenir aux besoins d’une famille, de personnes âgées ou d’enfants laissés à la maison. Des conversations s’emballent alors entre les dizaines de personnes présentes, jurant ne pas chercher à stocker, mais voulant simplement éviter une nouvelle galère le lendemain : on sort de bonne heure, on fait la tournée des magasins, on se pose les mêmes questions, pour finalement rentrer bredouille.

Août 2026, Tunis – Image largement relayée sur les réseaux sociaux fin août dernier : de longues queues devant une grande surface du quartier de La Marsa, dans l’attente des bouteilles d’eau.

Derrière cette scène, la même histoire se répète dans les quartiers populaires et ailleurs, mais sans files d’attente visibles. Des citoyens et des citoyennes arpentent les rues sous un soleil de plomb, allant d’une boutique à l’autre en quête d’une bouteille d’eau — peu importe la marque ou la taille —, alors qu’ils avaient toujours leurs marques préférées et exigeaient qu’elles soient bien fraîches. Ils parcourent de longues distances, s’arrêtent pour reprendre leur souffle, puis reprennent leur quête, poussés par une soif qui s’accentue à chaque pas et par le mince espoir que, cette fois, la réponse soit différente. Mais ils sont partout accueillis avec les mêmes mots froids qui résument la gravité de la crise : « Il n’y a plus d’eau… Le stock a été épuisé en quelques minutes… Le fournisseur n’est pas venu aujourd’hui… » A mesure que la crise s’aggrave, les scènes de ruées et de bousculades ne sont pas seulement visibles devant les portes des grandes surfaces ou devant les épiceries ; elles sont désormais omniprésentes sur les réseaux sociaux. Un flux d’images et de vidéos montrent des séquences choquantes où des Tunisiens et des Tunisiennes se bousculent dans la rue pour obtenir quelques bouteilles d’eau. D’autres séquences, plus dramatiques, montrent des pillages ou des attaques contre des camions transportant des fardeaux d’eau.

Interrogé par Nawaat, Bilal, propriétaire d’un petit magasin d’alimentation estime que la pénurie de l’eau minérale se manifeste sous deux aspects : l’absence de bouteilles sur les rayons et une longue attente du camion de livraison — qui peut accuser plusieurs jours de retard — avec, par-dessus tout, des quantités limitées dont il sait d’avance qu’elles ne suffiront pas à satisfaire la demande. « Le livreur peut rester absent pendant des jours, explique notre interlocuteur, et lorsqu’il vient, il n’apporte pas une quantité suffisante. Parfois, cela ne suffit même pas pour une seule journée. Dès que le camion commence à décharger sa maigre cargaison, la nouvelle se propage telle une traînée de poudre dans le quartier. Des dizaines de personnes affluent alors en même temps pour se procurer autant de bouteilles qu’elles le peuvent. »

Face à cette affluence, Bilal se voit contraint de rationner les ventes, ne permettant qu’une seule bouteille par personne afin de servir le plus grand nombre possible. Toutefois, selon lui, même cette restriction ne résiste pas longtemps face à l’ampleur de la demande. Il ajoute : « Parfois, la quantité reçue ne tient pas plus de quelques heures. Dans certains cas, elle ne reste sur les étals que quelques minutes, avant que je ne me retrouve de nouveau face à des rayons vides, contraint de repartir à la recherche d’un autre livreur. » L’approvisionnement est devenu un vrai chemin de croix pour les commerçants confrontés à une demande de plus en plus pressante.

De l’autre côté de la chaîne d’approvisionnement, un distributeur d’eau — qui a souhaité garder l’anonymat — s’est confié à Nawaat. Il explique que la crise touche de plein fouet les fournisseurs qui sont les intermédiaires entre les entreprises de production d’eau et divers points de vente — grandes surfaces, magasins, cafés et restaurants. Il souligne que la méthode de travail qu’il suivait auparavant est devenue, aujourd’hui, quasi impossible. En période de forte demande, il avait coutume de stocker des quantités d’eau dans un dépôt dédié, ce qui lui permettait de satisfaire les besoins de ses clients et de faire face aux périodes de pénurie. Aussi, il obtenait des quantités supplémentaires auprès de l’usine, moyennant un chèque de garantie, avec l’engagement d’en régler le montant après la vente. Cette méthode n’est plus possible aujourd’hui : l’entreprise avec laquelle il travaille refuse désormais ce mode d’approvisionnement, tandis que lui-même hésite à stocker. Il craint que la moindre opération courante dans le cadre de son activité ne soit suspectée et ne l’expose à des poursuites. « Si quelqu’un vous voit introduire une certaine quantité d’eau dans le dépôt, il pourrait vous prendre en photo, vous diffamer ou vous dénoncer », explique-t-il. Il dit craindre qu’une photo ou une vidéo — totalement infondée — ne serve de base à de lourdes accusations, l’exposant ainsi à des poursuites judiciaires, voire à la prison, pour stockage ou détention de denrées alimentaires. « Je cherche simplement à gagner ma vie et à faire vivre ma famille ; je ne veux pas être victime d’accusations malveillantes », insiste-t-il. Selon lui, cette peur est justifiée par des récits sur des collègues à lui ayant été poursuivis ou arrêtés pour avoir stocké des denrées alimentaires dans le cadre de leur activité habituelle. C’est pourquoi il préfère éviter de stocker de grandes quantités, même lorsque les circonstances le lui permettraient. Les problèmes ne se limitent pas aux intermédiaires. Notre interlocuteur précise que l’entreprise qui produit l’eau minérale, et avec laquelle il travaille, ne dispose plus — à en juger par son fonctionnement — de stocks prêts à être distribués en son siège. Ce qui oblige les chauffeurs de camion à patienter, bien souvent pendant des heures, voire des nuits entières, dans de longues files d’attente avant de pouvoir charger leurs véhicules. « La mise en bouteille se fait presque directement depuis la chaîne de production.  Il n’y a pas de stocks importants qui nous attendent dans les entrepôts de l’entreprise. C’est pourquoi les camions font la queue et attendent des heures. » Notre interlocuteur attribue, par ailleurs, cette situation à une certaine appréhension, au sein même de l’entreprise, à l’idée de constituer d’importants stocks dans ses entrepôts. Elle craint, explique-t-il, que ce stockage ne soit perçu comme une forme de monopole ou comme une manière de provoquer la crise. A fortiori dans la conjoncture actuelle, où tout stockage de quantités importantes en un lieu unique attire la suspicion — et ce, même en présence de preuves et de justifications. Les chefs d’entreprise craignent ainsi qu’une simple opération de stockage ne soit exploitée contre eux : si l’un de leurs entrepôts venait à faire l’objet d’un contrôle inopiné, les stocks d’eau qui s’y trouvent pourraient être présentés comme la preuve d’une pratique frauduleuse.

22 août 2026 – Oueslatia, Kairouan – En pleine crise de pénurie d’eau en bouteille, la page de la présidence de la République publie des images de la visite de Kais Saied dans une unité de production et de conditionnement d’eau minérale – Présidence de la République

Dans le même registre, Houssem Saad, membre de l’organisation « Alert », explique à Nawaat que la pénurie de l’eau en bouteille est le produit d’une série de facteurs structurels et conjoncturels. La loi sur les chèques, le décret relatif aux pratiques monopolistiques et la mauvaise gestion de la part du pouvoir constituent, selon lui, les causes principales de cette crise. Notre interlocuteur souligne que le secteur de l’eau conditionnée abordait généralement la saison estivale avec des stocks constitués durant l’hiver. Selon lui, les usines produisaient des quantités supérieures à la consommation habituelle afin de faire face au pic de la demande, sachant que les stocks étaient répartis entre les usines, les intermédiaires, les détaillants, les cafés, les restaurants et même les consommateurs. Houssem Saad ajoute que les intermédiaires constituaient le maillon le plus important du système de stockage, grâce aux espaces qu’ils mettaient à disposition et aux chèques de garantie leur permettant de conserver d’importantes quantités. Or, ce système s’est progressivement effiloché. Si bien que le marché s’est retrouvé, à l’arrivée de la période de forte demande, sans stocks stratégiques suffisants. Cette situation a coïncidé avec une série de circonstances défavorables, notamment une hausse exceptionnelle des températures, une demande accrue, ainsi que des coupures d’eau (fournie par la SONEDE) et d’électricité. S’y ajoute l’interruption de l’approvisionnement en matières premières destinées à la fabrication de bouteilles en plastique. Celle-ci avait duré environ vingt jours au mois d’août, en raison de perturbations dans la navigation et le commerce maritime liées à la conjoncture mondiale. Houssem Saad n’exclut pas les habitudes de consommation d’eau en Tunisie dans cette histoire. Selon lui, les Tunisiens se sont retrouvés contraints de recourir à l’eau en bouteille, car l’eau distribuée par la SONEDE est, à ses yeux, impropre à la consommation. Il dénonce également la gestion de la crise, affirmant que « les autorités ne se sont pas attaquées aux causes réelles de la pénurie d’eau sur le marché, préférant axer leur discours sur les spéculateurs et les comploteurs. » Il estime, par ailleurs, que l’interdiction faite à certains fournisseurs — qui livraient directement aux détaillants — a perturbé les circuits de distribution. Auparavant, les marchandises parvenaient aux points de vente le jour même, alors qu’elles transitent désormais par des circuits plus longs. Il pointe, par ailleurs, la faiblesse de la communication officielle qui aurait aussi contribué, d’après lui, à faire perdurer la crise. Il faut dire que les consommateurs ne sont pas bien informés sur la disponibilité des stocks à certains moments, ce qui a alimenté la psychose des citoyens. Cela a maintenu une demande élevée, même durant des périodes où l’eau était disponible en abondance sur le marché. Ce constat a été confirmé par la Chambre syndicale nationale des producteurs de boissons non alcoolisées qui, dans un communiqué daté du 26 août 2026, a démenti toute intention, de la part de ses adhérents, de provoquer une pénurie d’eau en bouteille, de retirer le produit du marché ou de se livrer à la spéculation. Cette instance a attribué les perturbations constatées dans l’approvisionnement dans certaines régions à une hausse exceptionnelle des températures, accompagnée d’une flambée de la demande. À cela s’ajoutent des perturbations et des coupures fréquentes de l’électricité, qui ont affecté le fonctionnement de certaines unités de production, provoquant l’arrêt de lignes de production qui nécessitaient des travaux de maintenance et de remise en service. La Chambre a également indiqué que le secteur compte 31 usines réparties sur les différentes régions de la République, et que la part de marché d’une entreprise ou d’un groupe d’entreprises ne dépasse pas 25 %. Elle en conclut que cela empêche, de fait, toute hégémonie permettant de faire main basse sur le marché.

Le mystère de la SONEDE et ses réseaux de distribution

Face à la pénurie d’eau en bouteille, et en réponse à la panique qui s’est emparée d’une large partie de la population tunisienne, la Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux (SONEDE) a diffusé des vidéos dans lesquelles un certain nombre de ses responsables et experts se sont adressés aux Tunisiens. Ils cherchaient à les rassurer, affirmant qu’il n’y a aucun risque à boire l’eau qui coule de leurs robinets, dès lors que celle-ci serait de bonne qualité et traitée conformément aux normes internationales. Mais, ce discours se heurte à une réalité de consommation différente : les chiffres et les faits indiquent qu’une grande partie des Tunisiens a choisi de délaisser l’eau du robinet, lui préférant l’eau conditionnée. Dans une étude intitulée « Les eaux minérales en Tunisie : réalité et défis », l’Observatoire tunisien de l’eau a noté une évolution sans précédent dans le comportement du consommateur tunisien. Ainsi, la consommation annuelle d’eau en bouteille par habitant est passée de 87 litres en 2010 à 225 litres en 2020, pour atteindre environ 241 litres par an en 2024. Ce qui propulse la Tunisie au quatrième rang mondial, dépassant largement la moyenne mondiale, qui n’est que de 40 litres.

Loin d’atteindre ses objectifs, l’opération de com de la SONEDE a soulevé une vague de commentaires sarcastiques et indignés. Il s’est avéré que l’entreprise ne maîtrise pas les techniques de communication et qu’elle a fait peu cas de la qualité de l’image, du son et de l’éclairage. En même temps, cela a offert à de nombreux internautes l’occasion d’évoquer leurs mauvaises expériences avec l’eau distribuée dans les foyers. Celles-ci mettaient en évidence un contraste frappant entre le message que la société souhaitait transmettre et l’image que se font une partie des consommateurs de l’eau du réseau public. Cela a poussé la SONEDE à supprimer rapidement les extraits plus longs de sa page officielle, tout en étant contrainte de conserver de courts passages, dont la qualité n’est guère meilleure que celle de l’extrait supprimé.

De nombreuses enquêtes ont démontré que l’eau conditionnée est devenue une habitude ancrée chez un grand nombre de ménages. Une étude universitaire publiée en 2025 dans la revue Applied Economic Perspectives and Policy — fondée sur une enquête menée auprès de 834 ménages dans le Grand Tunis en 2022 — a montré que 85 % des personnes interrogées préfèrent l’eau conditionnée pour leur consommation à domicile. Les chercheurs ont conclu que l’évaluation de la qualité de l’eau du robinet constituait un facteur déterminant dans la décision de consommer de l’eau en bouteille. Cette consommation n’est pas répartie équitablement tout au long de l’année : les mois d’été représentent environ 40 % de la consommation annuelle, la demande atteignant près de 10 millions de litres par jour durant les périodes de pic. Par conséquent, la consommation individuelle d’eau en bouteille a augmenté d’environ 177 % entre 2010 et 2024. Une tendance qui coïncide avec les perturbations fréquentes dans l’approvisionnement en eau potable et une dépendance croissante vis-à-vis de sources alternatives au réseau public de distribution d’eau.

Interrogé par Nawaat, Alaa Marzouki, coordinateur de l’Observatoire tunisien de l’eau, estime que la question de la potabilité de l’eau du robinet ne saurait être déterminée en se fondant uniquement sur les impressions des citoyens. Et ce, même si le goût, la salinité, l’odeur ou la couleur de l’eau incitent ces derniers à douter de sa qualité. Il souligne qu’une évaluation fiable ne peut s’effectuer que sur la base d’une réponse scientifique, fondée sur l’analyse régulière d’échantillons d’eau. Une responsabilité qui incombe principalement à la SONEDE ainsi qu’au ministère de la Santé. Ces instances sont tenues de contrôler la qualité de l’eau et de publier périodiquement les résultats des analyses à l’attention des citoyens. Persuader les gens de consommer de l’eau du robinet ne saurait se suffire de simples opérations de com ou d’assurances superficielles. Cela doit impérativement s’appuyer sur des données de laboratoire rendues publiques, permettant ainsi au citoyen de connaître la vérité sur l’eau qui parvient à son domicile.

La SONEDE insiste que l’eau pompée dans les réseaux de distribution est soumise à des contrôles bactériologiques, physiques et chimiques, conformément à la norme tunisienne NT 09-14 et aux recommandations de l’OMS. Chose que la société étaye par des données publiées sur son site officiel. Au cours de l’année 2023, 57 504 analyses bactériologiques de l’eau ont été effectuées, dont 97,9 % ont conclu à la conformité des résultats aux normes. La société précise que ce contrôle ne concerne pas seulement ses propres laboratoires, puisque les services du ministère de la Santé procèdent également à des analyses indépendantes de l’eau distribuée, notamment dans les zones éloignées des laboratoires de la SONEDE.

Par ailleurs, la réponse du ministère de la Santé à une demande d’accès à l’information formulée par l’Observatoire tunisien de l’eau, et que Nawaat a pu obtenir, montre un contraste frappant entre les informations diffusées par la SONEDE concernant la qualité de l’eau du robinet et les données du contrôle sanitaire. En effet, les données du ministère de la Santé pour l’année 2022 font état de nombreux cas de non-conformité au niveau des réseaux et des réservoirs d’eau relevant de la SONEDE. Les services de santé ont effectué 12 966 analyses bactériologiques sur ces réseaux, dont 1 323, soit 10,20 %, s’avéraient être non conformes aux normes. Par ailleurs, sur 102 675 contrôles effectués, 4 914 cas d’absence de chlore résiduel libre ont été relevés, ce qui représente 4,79 % des opérations. Le contraste paraît encore plus net au niveau des réseaux et des réservoirs d’eau relevant du Génie rural : l’absence de chlore a été constatée dans 33,92 % des contrôles, tandis que les analyses bactériologiques ont révélé une non-conformité dans 487 cas sur 3 709, soit un taux de 13,13 %.

Par souci de s’enquérir de la qualité de l’eau, l’équipe de Nawaat a prélevé— lors de la préparation de cette enquête en septembre 2026 — un échantillon de l’eau distribuée dans le centre de la capitale. Cet échantillon a été soumis à une analyse bactériologique auprès du laboratoire de contrôle des eaux et des denrées alimentaires de l’Institut Pasteur de Tunis, un organisme relevant du ministère de la Santé et spécialisé dans le contrôle de la qualité sanitaire des eaux. Les résultats ont révélé la présence de 10 coliformes totaux pour 100 ml d’échantillon, tandis que les taux de coliformes fécaux et de streptocoques fécaux se situaient en dessous du seuil de détection appliqué. Dans son rapport, l’Institut Pasteur a conclu que « la qualité bactériologique de l’échantillon d’eau analysée n’est pas conforme pour la consommation ni pour la baignade », selon les termes exacts utilisés dans le rapport. Nous avons également soumis le résultat de l’analyse à l’expert en eau Hamza El Fil. Celui-ci a expliqué que l’absence de coliformes fécaux et de streptocoques fécaux dans l’échantillon est un signe que celui-ci ne contient pas d’indicateurs de contamination fécale.

En revanche, l’analyse a révélé la présence de 10 coliformes totaux pour 100 ml, ce qui rend l’échantillon non conforme aux normes requises, lesquelles exigent l’absence de telles bactéries. L’expert estime que la présence de coliformes totaux pourrait être liée à une panne dans la désinfection ou à une infiltration de particules. Il n’exclut pas que l’origine puisse être domestique, en raison de la prolifération de bactéries environnementales dans le filtre du robinet, de la stagnation de l’eau dans un réservoir non désinfecté, ou encore d’une baisse de la concentration en chlore. Il peut également être lié au réseau de distribution public, en cas de baisse de la concentration en chlore ou de travaux de maintenance à proximité du réseau.

Septembre 2026 – Copie des résultats d’analyse de l’eau du robinet provenant d’un domicile situé dans le quartier Lafayette-Belvédère, à Tunis. L’analyse, effectuée par les laboratoires de l’Institut Pasteur, révèle que l’eau est impropre à la consommation et à la baignade.

Les faits et les chiffres que nous avons pu vérifier montrent un fossé entre ce que la SONEDE avance concernant l’eau potable et les expériences rapportées par les citoyens au sujet de l’eau qui parvient à leurs foyers, concernant notamment le goût, l’odeur et la couleur. Sans compter les résultats des analyses effectuées dans le cadre de cette enquête. Ce qui soulève de sérieuses interrogations quant à savoir si le discours officiel suffit, à lui seul, à certifier la qualité de l’eau. Il faut dire que le manque de statistiques, d’études récentes et pertinentes sur la qualité de l’eau du robinet ces dernières années constitue une vraie lacune dans ce dossier. Il prive les citoyens d’informations leur permettant de vérifier les faits et d’interpeller les responsables, ce qui ne fait qu’affaiblir davantage la confiance entre les Tunisiens et leur société, la SONEDE.


Pénurie d’eau en Tunisie: Le spectre de l’insécurité alimentaire
– 22 Apr 2022 –

Des agriculteurs sont ruinés, des terres abandonnées, tandis que des zones agricoles encore prospères il y a cinq ans à peine, sont asséchées. La raréfaction de l’eau, induite par le changement climatique et la hausse des températures, affecte directement la sécurité alimentaire des Tunisiens. Bien plus que le conflit en Ukraine. Reportage.


Une carte de la soif

Les perturbations d’approvisionnement en eau, à travers les différentes régions du pays, deviennent une hantise, surtout durant la saison estivale. Des mouvements de protestation éclatent, des routes sont bloquées, des sit-in sont organisés devant les sièges des administrations. Des citoyens se plaignent de coupures d’eau potable durant plusieurs jours consécutifs, tandis que d’autres se retrouvent face à des robinets à sec. La « Carte de la soif » que tient l’Observatoire tunisien de l’eau révèle une hausse notable des signalements liés à l’approvisionnement en eau avec l’arrivée de l’été, particulièrement cette année. En mai, l’Observatoire a reçu 302 signalements, dont 266 concernant des coupures d’eau, 9 relatifs à une eau impropre à la consommation, et 12 mouvements de protestation. En juin, ce chiffre est passé à 423 signalements, dont 374 liés à des coupures et des perturbations de l’approvisionnement, parallèlement à 23 mouvements de protestation et 6 signalements concernant la qualité de l’eau. En juillet, le nombre de signalements a atteint 608, dont 549 concernaient des coupures et des perturbations ; il s’agit du bilan mensuel le plus élevé durant cette période. Ainsi, le total des signalements recueillis par l’Observatoire en seulement trois mois a dépassé 1 300, ce qui dénote l’ampleur des réclamations sur le terrain, dans un contexte de pression accrue sur le système d’approvisionnement durant les mois d’été. Ces chiffres ne concernent que les signalements des citoyens recueillis par l’Observatoire via sa plateforme, portant sur des coupures et des perturbations non annoncées au préalable par la SONEDE. Ils ne constituent pas un recensement officiel et exhaustif des coupures enregistrées par la société.

D’après l’analyse des chiffres et des données tirées des sources officielles et en accès libre pour l’année 2023, la SONEDE a estimé la consommation moyenne d’eau par habitant — tous usages confondus — à environ 122,3 litres par jour, tandis que la consommation domestique seule s’est élevée à 101,4 litres par jour pour chaque individu raccordé au réseau de distribution. Au cours de la même année, la SONEDE a produit 773,3 millions m3 d’eau potable — soit l’équivalent de plus de 773 milliards de litres — dont 667,9 millions m3 ont été distribués via le réseau. Toutefois, le volume d’eau effectivement consommé n’a atteint que 516 millions m3. D’après les chiffres disponibles, on peut conclure que l’écart entre l’eau produite par la SONEDE et celle qui a été réellement consommée dépasse les 250 milliards de litres sur une seule année, ce qui représente environ 33,3 % de la totalité de l’eau produite. Il est à noter que la SONEDE affirme, dans ses rapports, que ce chiffre ne signifie pas que la totalité des quantités perdues a fuité littéralement des conduites. On apprend, ainsi, qu’environ 105 millions m3 ne sont jamais passés du stade de la production à celui de la distribution, compte tenu de l’écart entre les quantités produites et celles distribuées. Par ailleurs, il existe un autre écart, d’environ 152 millions m3, entre les quantités d’eau distribuées par la SONEDE et celles enregistrées comme étant consommées. Or, même en considérant uniquement l’écart entre l’eau produite et l’eau consommée, le volume en jeu demeure considérable si on le rapporte à la consommation quotidienne. Car, la quantité d’eau perdue — compte tenu du taux de consommation individuelle — suffirait à couvrir les besoins annuels d’environ 5,8 millions de personnes. Autrement dit, le volume d’eau qui n’a pas atteint le stade de la consommation, rien qu’en 2023, équivaut approximativement aux besoins de la moitié de la population tunisienne sur une année. Si l’on ne prend en compte que la consommation domestique, estimée à 101,4 litres par jour et par personne raccordée au réseau, ce volume équivaut à la consommation d’environ 7 millions de personnes sur une année. Selon les dernières statistiques, le taux de pertes en eau dans les réseaux de distribution a atteint environ 22,3 % en 2023. Cela signifie que plus d’un cinquième de l’eau produite et injectée dans le réseau n’est pas entré dans la consommation facturée.

Il faut préciser que, pour calculer le volume des pertes et du gaspillage au sein du réseau de distribution d’eau potable, nous nous sommes appuyés exclusivement sur les données publiées par la SONEDE, celle-ci étant l’unique instance en charge de la production et de la distribution de l’eau. Toutefois, les statistiques détaillées accessibles au public ne couvrent que la période allant jusqu’à l’année 2023. Jusqu’à l’heure où cette enquête est mise en ligne, aucun rapport annuel équivalent n’était disponible pour la période postérieure.

La récente pénurie de l’eau en bouteille, conjuguée à la fois à la perte de confiance envers l’eau du robinet, à l’extension des zones en proie à la soif et à la dilapidation persistante de cette ressource, montre que la rareté des ressources n’est pas la seule raison de la crise. Il faut chercher la principale raison dans les choix et les politiques publiques, dont l’État doit assumer les conséquences. D’abord face aux citoyens qui, fuyant l’eau de robinet — en raison de la mauvaise qualité de l’eau ou de coupures fréquentes — se retrouvent contraints de recourir à l’eau en bouteille, trop coûteuse pour les ménages. L’Etat demeure également responsable de cet énorme gaspillage d’eau distribuée via un réseau déliquescent, alors qu’aucune réforme n’est engagée pour y remédier.