Le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, on aime rappeler en Tunisie que les femmes ont des droits, que le pays a été pionnier dans la région, que l’égalité est inscrite dans les lois. Mais derrière les discours officiels, il existe une autre réalité, beaucoup moins reluisante.
Celle des montagnes et des campagnes tunisiennes, où la journée des femmes commence souvent avant l’aube. Des femmes marchent longtemps pour atteindre les champs, travaillent la terre, ramassent le bois et vont chercher de l’eau, tout en assurant la survie quotidienne de leurs familles.
Les femmes agricoles, souvent journalières, participent pleinement à l’économie rurale, mais restent parmi les plus précaires : salaires faibles, transport dangereux, absence de protection sociale. Leur travail est indispensable, pourtant il demeure largement invisible.
Cette réalité rappelle que la première violence que subissent beaucoup de femmes est économique. Malgré leur niveau d’éducation, les Tunisiennes restent plus exposées au chômage, à des salaires plus bas et à des emplois précaires. Dans les usines aussi, des milliers d’ouvrières enchaînent de longues heures de travail pour des salaires modestes, souvent dans des conditions difficiles et sans réelle sécurité professionnelle. Qu’elles soient dans les champs ou derrière les chaînes de production, ces femmes portent une part essentielle de l’économie tout en restant en bas de l’échelle sociale.
Cette précarité crée des dépendances et des vulnérabilités. Quand les ressources manquent, partir devient plus difficile : quitter un mari violent, refuser un abus au travail, revendiquer ses droits. Dans ces fragilités s’inscrivent aussi d’autres violences : le viol conjugal, qui se cache derrière l’idée du « devoir », les obstacles à l’accès à l’avortement, ou encore les abus tus dans certains milieux professionnels.
À ces réalités s’ajoutent celles qui vivent à la marge de la société, celles qui sont encore plus invisibles. Des femmes en situation de prostitution, confrontées à la drogue ou au VIH, souvent jugées plus qu’aidées. Des migrantes subsahariennes enceintes, livrées au racisme, à la peur et à l’absence de protection. Autant de vies fragiles qui rappellent que toutes les femmes ne bénéficient pas du même accès aux droits.
Mais l’histoire des femmes en Tunisie n’est pas seulement celle des injustices. C’est aussi une histoire de luttes. Des femmes qui s’organisent dans leurs régions, dans les villes, et qui inventent des formes de solidarité pour résister à la précarité.
C’est aussi la voix des féministes qui descendent dans la rue, manifestent, dénoncent les violences et défendent les droits menacés. À chaque recul, elles rappellent que les acquis n’ont jamais été donnés: ils ont été arrachés.
La lutte se joue également sur la scène politique et associative. Des femmes continuent de porter ces combats, malgré les obstacles, les campagnes de dénigrement et les violences symboliques qui accompagnent souvent leur engagement. Aujourd’hui, certaines paient leur engagement au prix fort. Certaines se retrouvent derrière les barreaux ou contraintes à l’exil. Elles s’appellent Bochra Bel Haj Hmida, Siwar Bargaoui, Saloua Ghrissa, Saadia Mosbah, Chaima Issa…
Cela rappelle que la lutte pour les droits, pour la liberté et pour l’égalité reste profondément politique.
Le 8 mars, en Tunisie, ne devrait pas être seulement un moment de célébration. Il devrait être un moment de mémoire et de lucidité : penser aux femmes qui travaillent dans l’ombre, à celles qui protestent dans la rue, à celles qui portent les combats dans les institutions, et à celles qui sont réduites au silence.
Car derrière les lois et les discours, une réalité persiste : l’égalité existe dans les textes, mais elle se conquiert chaque jour dans les vies. Dans les champs, dans les usines, dans la rue, dans les tribunaux et parfois même derrière les barreaux.












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