La mort violente d’un migrant sierra-léonais, Emmanuel Ibrahim Conte, et l’affaire du viol présumé d’une jeune femme subsaharienne ont récemment ravivé le débat sur la situation des migrants en Tunisie. Ces affaires, qui ont suscité une vague d’indignation dans l’opinion publique, surviennent dans un climat déjà tendu, marqué par la montée des discours hostiles et la diffusion massive de rumeurs et de désinformation sur les réseaux sociaux.
Ces événements illustrent une réalité de plus en plus préoccupante : la précarité et l’insécurité croissantes auxquelles sont confrontés de nombreux migrants subsahariens dans un pays devenu ces dernières années un important territoire de transit vers l’Europe.
Un crime qui choque l’opinion
Le meurtre d’Emmanuel Ibrahim Conte, survenu le 8 mars dans la région de Dar Chaâbane (gouvernorat de Nabeul), a profondément marqué les militants et les organisations de défense des droits humains.
Originaire de Sierra Leone et père d’une fille, ce jeune homme travaillait dans des secteurs informels comme la construction ou l’agriculture, des activités dans lesquelles de nombreux migrants subsahariens trouvent des emplois précaires en Tunisie. Selon les témoignages recueillis, il rentrait de son travail avec un ami vers deux heures et demie du matin lorsqu’ils ont été interceptés par un groupe d’hommes.
Les agresseurs, d’abord au nombre de cinq, leur auraient demandé leurs téléphones et leur argent, convaincus qu’ils venaient d’être payés. Face à leur résistance, deux autres individus seraient arrivés à moto, portant le groupe à sept personnes. Dans la confusion, les deux migrants auraient tenté de fuir dans des directions différentes. Les assaillants auraient alors poursuivi Emmanuel Ibrahim Conte, laissant son ami derrière eux.

Inquiet de ne plus avoir de nouvelles, ce dernier aurait alerté la famille du jeune homme. Le lendemain matin, ses proches se seraient rendus sur les lieux, où un habitant leur aurait appris que la garde nationale avait retrouvé le corps d’un migrant durant la nuit.
Une arrestation aurait été effectuée, selon certaines sources, mais plusieurs suspects seraient toujours en fuite. Pour le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), ce crime tragique illustre les conséquences possibles d’un climat de haine et de stigmatisation qui s’est progressivement installé.
Une banalisation des discours hostiles
Depuis plusieurs années, les migrants subsahariens font l’objet de nombreuses campagnes hostiles sur les réseaux sociaux tunisiens.
Certaines pages Facebook, suivies par des milliers d’internautes, diffusent des messages alarmistes évoquant une prétendue « invasion migratoire » ou un projet d’implantation massive de « populations africaines » en Tunisie.
Ces publications s’accompagnent souvent de théories complotistes affirmant que les migrants seraient instrumentalisés dans un projet de « colonisation » ou qu’ils constitueraient une menace sanitaire et culturelle pour la société tunisienne.
Ce discours intervient dans un contexte politique marqué par les déclarations du président Kaïs Saïed, qui évoque depuis 2023 l’existence de « plans criminels » visant, selon lui, à modifier la composition démographique du pays et à porter atteinte à son « identité arabo-musulmane ». Dans ce discours, largement relayé par certains de ses partisans, La présence accrue de migrants originaires d’Afrique subsaharienne est présentée comme le résultat de manœuvres orchestrées par des réseaux ou des acteurs étrangers facilitant leur arrivée en Tunisie.
Cette rhétorique nourrit un racisme teinté de discours nataliste, qui se renforce à chaque intervention médiatique évoquant cette prétendue « menace » démographique. Le 8 janvier, Imen Jelassi, chroniqueuse dans l’émission télévisée « Rendez-vous 9 » diffusée sur Attessia, a ainsi appelé à contraindre les migrantes à cesser d’enfanter en Tunisie. Des propos qui ont suscité une vive indignation parmi les militants des droits humains dans le pays.
« Ces discours participent à la construction d’un climat social anxiogène dans lequel les migrants deviennent des boucs émissaires », affirme Romdhane Ben Amor, porte-parole du FTDES, dans un entretien avec Nawaat.
De la violence virtuelle au réel
Comme lors de la mort de Nizar Amri, poignardé en 2023 à Sfax lors d’une altercation entre Tunisiens et ressortissants d’Afrique subsaharienne, les campagnes menées sur les réseaux sociaux finissent souvent par produire des effets sur le terrain. Ce drame avait déclenché de fortes tensions entre habitants et migrants, relève le représentant du FTDES.
À l’époque déjà, l’incident avait été précédé par des campagnes hostiles visant les migrants. Ces appels à la mobilisation avaient nourri un climat de colère et conduit à des tentatives d’expulsions forcées. Dans ce contexte de tensions attisées en ligne, les violences finissent par éclater. Parfois, la victime est tunisienne. D’autres fois, ce sont les migrants qui en paient le prix.
La violence verbale observée sur Internet finit par produire des effets concrets sur le terrain, déplore le représentant du FTDES.
La diffusion massive de fausses informations contribue également à radicaliser certains segments de la population. Dans un contexte de crise économique et sociale profonde, certains acteurs politiques ou médiatiques n’hésitent pas à alimenter ces récits, qui rencontrent un écho important sur les réseaux sociaux.
« Le citoyen tunisien peut rapidement être influencé par des contenus viraux diffusés sur Facebook ou TikTok, d’autant plus lorsque ces messages sont relayés par des influenceurs ou des personnalités publiques. Dans ce contexte, les migrants apparaissent souvent comme les maillons les plus faibles d’une société en crise », dénonce Romdhane Ben Amor.

Parmi les rumeurs les plus répandues figure aussi l’idée selon laquelle la Tunisie s’apprêterait à régulariser massivement les migrants ou à accorder la nationalité aux enfants de migrants nés sur son territoire.
« Ces affirmations sont pourtant infondées. Au contraire, plusieurs initiatives législatives récentes vont dans le sens d’un durcissement des conditions d’accès à la nationalité tunisienne », souligne Ben Amor.
Vers plus de durcissements ?
En mars 2026, une proposition de réforme du Code de la nationalité tunisienne a ainsi été déposée au Parlement par la députée Syrine Mrabet, avec le soutien de plusieurs élus. Le texte prévoit notamment de renforcer les conditions d’accès à la nationalité.
La durée de résidence nécessaire pour demander la naturalisation passerait de cinq à sept ans. Le projet exige également que le demandeur prouve son entrée légale sur le territoire et démontre un sentiment d’appartenance et de loyauté envers le pays.
Les conditions d’attribution de la nationalité aux enfants nés en Tunisie pourraient également être revues. La réforme prévoit notamment de limiter la présomption de nationalité pour les enfants trouvés sur le territoire. Une disposition qui suscite des inquiétudes, car pouvant entraîner l’augmentation du nombre d’enfants apatrides.
Par ailleurs, un élu du Conseil national des régions et des districts (CNRD), représentant le gouvernorat de Ben Arous, Marouane Zayane, a proposé la création d’une « carte d’enregistrement temporaire » destinée aux migrants en situation irrégulière. Ce document administratif aurait pour objectif de faciliter leur retour volontaire vers leur pays d’origine, en collaboration avec les programmes de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).
Le retour volontaire encouragé
Depuis quatre ans, le nombre de « retours volontaires » organisés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ne cesse d’augmenter. Interrogé le mardi 11 mars par une députée, le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, a indiqué que plus de 21 000 migrants avaient été rapatriés vers leur pays d’origine depuis 2022.
En 2022, 1 614 migrants ont bénéficié de ce dispositif. Le chiffre a légèrement augmenté en 2023, avec 2 557 retours, avant de connaître une forte hausse en 2024 et 2025, avec respectivement 7 250 et 8 853 migrants rapatriés dans le cadre du programme de l’OIM.
Depuis le début de l’année 2026, 1 262 migrants ont déjà quitté la Tunisie via ce mécanisme, portant le total des retours volontaires à 21 536 depuis 2022. Les autorités tunisiennes entendent toutefois aller plus loin : devant les députés, Mohamed Ali Nafti a affirmé que l’objectif du gouvernement était d’atteindre 10 000 retours volontaires en 2026.

Cette hausse s’explique en partie par la dégradation des conditions de vie des migrants en Tunisie, qui pousse certains à renoncer à leur projet migratoire.
Malgré la montée des discours hostiles, Romdhane Ben Amor tient à souligner qu’une grande partie de la population tunisienne ne partage pas ces positions radicales. Pendant le mois de Ramadan, plusieurs initiatives de solidarité ont été observées dans différentes villes du pays. Des associations et des citoyens organisent régulièrement des distributions de repas ou des collectes pour soutenir les migrants les plus vulnérables.
Entre préoccupations sécuritaires, pressions migratoires et impératifs humanitaires, la Tunisie se trouve aujourd’hui confrontée à une question complexe. Pour les défenseurs des droits humains, l’enjeu est désormais de lutter contre la désinformation et les discours de haine tout en garantissant la protection des personnes les plus vulnérables.
La demande de justice pour Emmanuel Ibrahim Conte dépasse ainsi le cadre d’un simple fait divers. Elle interroge plus largement la capacité de la société tunisienne à préserver les valeurs d’humanité, de dignité et de justice face aux tensions d’une crise migratoire qui ne cesse de s’intensifier.








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