Vendredi, jour de prière. À la sortie de la mosquée Al Qods au centre-ville de Tunis, une jeune femme d’origine subsaharienne serre contre elle une fillette de 18 mois. Un garçon de 6 ans se tient à côté. Chaleur de plomb. Le bébé peine à ouvrir les yeux, enfouit son visage dans l’épaule de sa mère. Celle-ci tend un sac en plastique.
D’autres mendiants observent la scène depuis leur emplacement, ce bout de trottoir, devenu un territoire stratégique. La concurrence est rude. « Notre présence n’est pas toujours bien accueillie », confie la jeune femme. Même parmi les fidèles, les réactions peuvent être hostiles : « Certains me bousculent en passant et marmonnent des mots en arabe », se désole-t-elle.
Le petit garçon, lui, sourit. Un sourire éclatant, presque insolent face à la dureté du lieu. Il se dit originaire de Sierra Leone. Son père serait rentré au pays. Lui compte l’y rejoindre un jour. L’école ? « Il n’est pas là pour ça », tranche sa prétendue mère.
Le récit s’effrite déjà. Elle affirme maintenant qu’il viendrait du Nigeria. Elle ne parle qu’anglais. Ils échangent parfois dans une langue locale, code intime qui échappe aux passants, et peut-être, par moments, à la vérité elle-même.
Arrivée il y a deux ans par voie terrestre, le garçon accroché à sa main. « La traversée ? C’était horrible », dit-elle seulement, comme pour refouler un souvenir trop douloureux. Sa fille est née en Tunisie. Depuis, incapable de travailler, elle mendie. Le père est reparti, via le programme de « retour volontaire » de l’Organisation mondiale pour la migration (OIM).
De l’avenir, elle ne parle qu’avec lassitude, le regard tourné vers la rue. « Ici, il n’y a pas d’avenir pour nous. On survit, on ne vit pas ».
Cette scène est loin d’être isolée. À quelques mètres de là, sur la place Bab Bhar, au centre-ville de Tunis, deux adolescents déambulent entre les passants affairés. Ils tendent la main, sollicitent une aide, sans attirer l’attention. L’indifférence semble totale.
Un phénomène qui prend de l’ampleur
Selon les organisations de la société civile consultées par l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), le recours à la mendicité s’est intensifié chez les personnes d’origine subsaharienne, particulièrement dans le centre-ville de Tunis, au cours de la seconde moitié de 2025.
En première ligne : des femmes accompagnées de leurs enfants, mais aussi des enfants livrés à eux-mêmes, séparés de leurs parents. Cette recrudescence coïnciderait avec l’intensification des opérations de démantèlement des campements informels et avec une paupérisation toujours plus extrême. 6 % des enfants suivis par une organisation humanitaire déclarent avoir mendié en 2025 pour survivre, lit-on dans un récent rapport publié par l’OMCT.
Toutes les situations ne se ressemblent pas. Certains enfants mendient seuls, sans adulte pour les encadrer. D’autres y sont contraints par des tiers, famille ou non. Une exploitation économique pure qui peut basculer en traite des êtres humains.

En moyenne, la manche rapporterait 30 dinars par jour, selon l’heure, le lieu, la concurrence sur le trottoir. Mais cette présence accrue dans les rues a son revers : elle s’accompagne d’une multiplication des arrestations, indique ledit rapport.
Des milliers d’enfants, hors de tout recensement
Cette mère et ses deux enfants ne sont qu’un visage parmi des milliers d’autres, noyés dans les chiffres froids des agences onusiennes. La plupart échappent à tout recensement. Les naissances passent sous les radars administratifs. Les entrées irrégulières par voie terrestre ne laissent jamais de trace.
Au 30 avril 2025, selon l’OMCT, ces enfants venaient en majorité de Syrie (44 %), du Soudan (22,6 %) et de Somalie (5,9 %). Le HCR en recensait 1 522, réfugiés ou demandeurs d’asile. 19 % du total des personnes enregistrées. 313 d’entre eux, seuls au monde, sans parent ni tuteur. Au 30 décembre, l’agence n’en hébergeait plus que 172, dont 129 livrés à eux-mêmes.
D’autres frappent à la porte de l’asile sans jamais l’entrouvrir. Entre juin 2024 et décembre 2025, 220 enfants ont demandé une protection internationale sans parvenir à s’enregistrer. 125 d’entre eux, sont des orphelins, sans aucun accompagnement. Des existences administrativement fantômes.
L’OIM, elle, a recensé 3 480 nouveaux enfants pour la seule année 2025. Près de 800 mineurs isolés, de l’un ou de leurs deux parents, morts ou disparus quelque part sur la route. Fin décembre, 1 350 enfants protégés vivaient encore hors de tout foyer.
Combien sont-ils vraiment à errer sur le sol tunisien? Nul ne le sait. En croisant les registres du HCR et de l’OIM, le total franchirait les 5 000 enfants pour la seule année 2025. Un chiffre qui oublie déjà les parents qui n’ont jamais cherché à se signaler, et les nouveau-nés qui grandissent, invisibles, dans les marges de cette comptabilité humaine.
Le droit d’exister légalement, en théorie seulement
Derrière ces chiffres, un droit fondamental bafoué : celui d’exister légalement. Beaucoup de parents n’arrivent jamais au bout du parcours administratif trop complexe, pour faire enregistrer la naissance de leur enfant. D’autres n’avaient pas réussi à le déclarer avant d’entrer sur le territoire, faute d’accès aux ambassades. Certains, enfin, ont vu leurs papiers confisqués ou perdus lors d’arrestations, de déplacements forcés, d’expulsions.
Pour contourner ces murs, certains usurpent une identité, ou détruisent eux-mêmes leurs documents, alerte l’OMCT.
Résultat : des centaines d’enfants grandissent sans existence légale, exposés à l’apatridie, à la séparation familiale, privés de toute issue durable.
L’accès aux soins n’est guère plus simple. Malnutrition, maladies infectieuses, détresse psychologique : les besoins sont nombreux, les barrières aussi. Pas de papiers, des naissances qui n’ont jamais eu lieu à l’hôpital, des enfants sans tuteur légal pour les représenter.
L’école reste également une porte fermée. L’accès à l’éducation est systématiquement bloqué. Il y a la barrière de la langue : ni arabophones ni francophones, beaucoup restent à la porte des classes. A cela s’ajoute, l’absence de papiers ou de tuteur. En somme : le système éducatif manque de moyens pour accueillir des profils si divers. Grandir, ici, relève pour beaucoup d’un pari impossible. « Il n’y a pas d’avenir ici en Tunisie, surtout pour les enfants », tranche la jeune migrante.
La prise en charge institutionnelle, quand elle existe, reste précaire et provisoire. Les travailleurs sociaux manquent de formation spécifique, les structures de protection sont trop peu nombreuses, la coordination entre Etat et société civile fait souvent défaut.
« Si on essaie de trouver des solutions pour des mineurs étrangers, les services de protection nous répondent : vous êtes à la mauvaise adresse, allez voir le ministère de l’Intérieur », résume un acteur de terrain.
La protection internationale, elle, s’est largement refermée depuis juin 2024. Le droit d’asile y est suspendu. Concrètement, toute famille, tout enfant arrivé après cette date ne peut plus s’enregistrer comme demandeur d’asile. Ceux déjà enregistrés ne bénéficient que d’une protection partielle, sans réinstallation possible. Tous les autres, jamais enregistrés avant juin 2024, se retrouvent dans un vide juridique. Le « retour volontaire », lui, se heurte à l’absence de documents prouvant identité, liens familiaux ou nationalité, rendant le rapatriement et le regroupement familial souvent impossibles. Résultat : une paupérisation de ces enfants, et leur exposition à de multiples violences.
Traite des êtres humains
La mendicité n’est souvent que la partie visible d’un système bien plus vaste. Dans le sud de la Tunisie, 70 % des enfants suivis par une organisation humanitaire affirment avoir été, en 2025, victimes de traite des êtres humains sous des formes multiples, dont les enlèvements pour rançon.
Les enlèvements pour rançon ne sont pas nouveaux. Mais le phénomène n’a cessé de s’étendre. Le scénario reste le même : repérage d’une cible, enlèvement, demande de rançon, négociation, puis libération quand elle a lieu.
Les sommes exigées, entre 400 et 1 500 euros le plus souvent, varient selon les ressources supposées des familles. Après une première intensification début 2024 autour de Sfax et de Kasserine, le phénomène s’est étendu en 2025 à Zarzis, à Tunis, à Médenine. Les victimes décrivent des actes d’une extrême violence durant leur captivité.

Plus inquiétant encore : l’apparition, documentée pour la première fois en 2025, de la servitude pour dettes. Une personne est ainsi contrainte de travailler, ou de rester sous l’emprise de quelqu’un, pour rembourser une dette conçue, dès l’origine, pour ne pouvoir jamais être remboursée. Une forme d’esclavage moderne, qui s’ajoute à une pratique plus ancienne mais toujours signalée : la vente de personnes en déplacement, enfants compris, à des autorités libyennes, contre de l’argent ou du carburant.
Le travail forcé reste la manifestation la plus répandue : 59 % des enfants interrogés dans le sud déclarent y avoir été soumis. L’exploitation sexuelle, elle, prend plusieurs visages : prostitution forcée, ou rapports sexuels « négociés » contre nourriture, eau, ou tout autre bien de première nécessité.
Des filles, parfois très jeunes, en sont victimes. Certains témoignages évoquent même ces pratiques comme monnaie d’échange pour financer la traversée de la Méditerranée. Des réseaux criminels, tunisiens ou composés de migrants eux-mêmes, continueraient d’organiser cette exploitation.
Détentions arbitraires et déportations forcées
Cette spirale de violence ne s’arrête pas aux arrestations. L’OMCT documente une hausse des détentions arbitraires, parfois secrètes: un quart des enfants en déplacement (25 %) déclarent avoir été détenus sans aucune garantie procédurale, dans des conditions souvent déplorables, aggravées par la surpopulation, le manque de soins, et la violence.
Près d’un détenu étranger sur cinq, dans les prisons tunisiennes, a moins de 20 ans. Beaucoup de ces enfants se retrouvent derrière les mêmes murs que des adultes. Dans les centres de rééducation pour mineurs, un détenu sur dix est un enfant en déplacement.
Le risque le plus redouté demeure le déplacement forcé vers les zones frontalières, ou la déportation vers la Libye ou l’Algérie : au moins 12 000 personnes en ont fait l’expérience entre janvier et avril 2025, majoritairement poussées vers l’Algérie.
Pour les enfants, c’est la violation la plus fréquemment rapportée : deux sur trois (67 %) l’ont vécue. Le droit international y voit, dans bien des cas, des actes assimilables à la torture. Ces opérations brisent aussi des familles, parfois jusqu’à la disparition forcée, laissant des enfants sans tuteur, plus vulnérables encore face aux abus.
A cette violence institutionnelle s’ajoute une violence du quotidien : des agents de l’Etat, lors de contrôles ou de déportations ; des voisins de campement, dans des tensions intracommunautaires, des citoyens tunisiens, par xénophobie ou racisme ordinaire. Certains enfants, à bout de désillusion, choisissent eux-mêmes de partir. D’autres sont aussi concernés par les programmes de « retour volontaire » vers leur pays d’origine.
Le droit international encadre pourtant strictement ces retours : l’intérêt supérieur de l’enfant et le droit à l’unité familiale doivent primer, un adulte responsable doit accompagner chaque mineur, un accueil digne doit l’attendre à son arrivée.
Pour les victimes de traite, le retour devrait rester volontaire et tenir compte de leur sécurité. Sur le terrain, pourtant, les vérifications d’identité et de filiation restent largement absentes. Une faille qui ouvre la porte à des départs d’enfants dont la filiation n’a jamais été confirmée, sans le moindre contrôle médical en amont. Ces vérifications ne sont pas de simples formalités. Elles engagent l’Etat tunisien, tenu d’évaluer chaque situation pour respecter le principe de non-refoulement.
Dans les faits, aucune de ces garanties ne semble appliquée. Le programme de retour organisé par les autorités tunisiennes ne prévoit aucune procédure formelle pour déterminer l’intérêt supérieur de l’enfant, ni aucun mécanisme pour retrouver sa famille ou identifier un adulte responsable à son arrivée.
L’OMCT a documenté des cas où des retours ont, au contraire, provoqué des séparations familiales. Et une fois rentrés, ces enfants ne bénéficient d’aucun programme structuré de réintégration, ni d’accès aux moyens de subsistance, ni de services de base, ni de soutien communautaire. Un doute sérieux plane sur la durabilité de ces retours, et sur le risque qu’ils ne débouchent, tôt ou tard, sur une nouvelle tentative de migration.
Devant la mosquée Al Qods, la prière du vendredi touche à sa fin. Les fidèles se dispersent, les pièces données s’amenuisent. La jeune mère reprend sa fille dans ses bras pour rejoindre un autre trottoir. Demain, elle sera ailleurs, dans une autre file d’attente invisible. Celle, sans fin, des enfants que la Tunisie ne compte pas, ne soigne pas, ne scolarise pas, mais que ses institutions, à l’occasion, savent encore arrêter, détenir ou expulser.






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