Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

Il faut commencer par une précaution essentielle : le monde arabe n’est ni un bloc immobile, ni une foule enfermée dans une seule passion religieuse. Il est fait de sociétés différentes, de classes sociales différentes, de mémoires blessées, de jeunesses contradictoires, de femmes qui résistent, d’hommes qui doutent, de croyants paisibles, d’agnostiques discrets, de modernistes fatigués, de pauvres qui attendent encore la justice, et d’élites souvent incapables de penser autrement que par slogans. Pourtant, au milieu de cette diversité, un fait pèse lourdement : une partie visible de l’espace public arabe semble connaître un retour dur, littéraliste et disciplinaire à une religion présentée comme pure, mais souvent réduite à une police des corps, des vêtements, des mots et des consciences.

Ce retour n’est pas seulement religieux. Il est social, culturel et politique. Il ne vient pas du désert des origines, comme on le dit parfois trop facilement. Il vient aussi des villes modernes, des universités massifiées, des quartiers périphériques, de l’économie informelle, des chaînes satellitaires, des réseaux sociaux, des humiliations politiques et des échecs successifs des États nationaux. Olivier Roy a montré que l’islam politique ne doit pas être lu uniquement comme une survivance du passé, mais comme une réponse moderne à une crise moderne, celle de l’identité, de la nation, de la culture et de la mondialisation (Roy, 1994). Le salafisme, dans ce sens, n’est pas un simple retour à l’ancien ; il est une fabrication contemporaine d’un ancien imaginaire.

Le paradoxe est là. Ce qui se présente comme primitif est souvent très moderne dans ses moyens. Il utilise Internet, la vidéo courte, la rhétorique émotionnelle, la mise en scène de la certitude, le marketing de la vertu. Il parle à des individus souvent déracinés, non pas seulement de la tradition, mais aussi de la promesse sociale. Il leur donne une grammaire simple : le monde est impur, la société est corrompue, l’Occident est coupable, les élites sont vendues, les femmes doivent être contrôlées, les arts sont suspects, la pensée critique est une tentation, et le salut consiste à se soumettre à une norme présentée comme évidente.

Cette simplification a une force. Elle apaise l’angoisse en supprimant la complexité. Elle transforme la pauvreté en mérite, la frustration en supériorité morale, l’impuissance politique en certitude religieuse. Elle dit à celui qui n’a rien : vous possédez la vérité. Elle dit à celui qui n’a pas d’avenir : vous avez une mission. Elle dit à celui qui ne comprend plus le monde : le monde est mauvais, donc vous n’avez pas besoin de le comprendre. C’est ici que le salafisme devient plus qu’une doctrine : il devient un refuge psychologique contre l’histoire.

Mais le refuge peut devenir prison. Car lorsqu’une société cesse de discuter de l’école, de la science, de la production, du travail, de la liberté, de la culture, de l’égalité entre les sexes, et qu’elle se met à discuter surtout de licite et d’illicite, elle déplace son énergie vitale. Elle remplace la question sociale par la question morale. Elle remplace la réforme par la surveillance. Elle remplace la citoyenneté par la conformité. Le drame n’est pas seulement que le salafisme soit conservateur ; le drame est qu’il aspire à rendre toute imagination suspecte.

La gauche face au miroir de sa peur

Une telle situation peut-elle faire émerger une gauche plus réactionnaire? Oui, le risque existe. Il existe même déjà, sous des formes diverses, parfois honteuses, parfois assumées. Une gauche peut devenir réactionnaire lorsqu’elle perd son horizon d’émancipation et qu’elle ne se définit plus que par la peur de son adversaire. Face au salafisme, une partie de la gauche arabe peut être tentée de chercher refuge dans l’État fort, dans la nostalgie nationaliste, dans l’autoritarisme laïc, dans l’ordre policier, ou dans une modernité de façade qui protège les cafés, les festivals et les vitrines, mais oublie les ouvriers, les paysans, les chômeurs, les femmes pauvres et les régions abandonnées.

Cette gauche-là parle encore le vocabulaire du progrès, mais elle commence à penser avec les réflexes de la réaction. Elle défend la liberté d’expression, mais seulement pour ceux qui lui ressemblent. Elle défend les droits des femmes, mais parfois sans écouter les femmes réelles, surtout lorsqu’elles viennent des milieux populaires. Elle critique l’obscurantisme, mais elle accepte la censure au nom de la stabilité. Elle dénonce la religion politique, mais elle applaudit le pouvoir lorsqu’il écrase toute vie politique. Elle confond la République avec l’administration, la laïcité avec la police, la modernité avec le mépris social.

Il y a ici un piège intellectuel. Le salafisme est souvent si régressif sur les libertés, sur les femmes, sur les arts et sur la pensée, qu’il pousse ses adversaires à répondre non par plus de démocratie, mais par moins de démocratie. On finit par dire : le peuple est trop religieux, donc il faut le surveiller ; les élections peuvent donner la victoire aux islamistes, donc il faut limiter les élections ; les masses sont manipulées, donc il faut qu’une élite décide à leur place. Ce raisonnement peut paraître efficace à court terme, mais il détruit à long terme l’idée même de gauche.

Car la gauche n’est pas seulement l’anti-islamisme. Elle n’est pas seulement le refus du voile imposé, de la fatwa, du sermon haineux, de la morale punitive. Elle est d’abord une promesse d’émancipation humaine. Si elle oublie cette promesse, elle devient une simple faction culturelle parmi d’autres. Elle ne parle plus du pain, du logement, de l’hôpital, de l’école, du salaire, de l’impôt, de la dignité au travail, de la corruption, de la rente, de la jeunesse humiliée. Elle devient une gauche de salon, effrayée par le peuple dont elle prétend pourtant porter la voix.

C’est précisément dans cet espace vide que le salafisme prospère. Là où la gauche abandonne le langage de la justice, le prédicateur récupère la souffrance. Là où le syndicat recule, l’association religieuse distribue de l’aide. Là où le parti ne sait plus écouter, la mosquée écoute. Là où l’école publique échoue, le discours religieux offre une cohérence. Gilles Kepel a montré que l’islamisme moderne s’est nourri des crises sociales, des défaites politiques et du déclassement symbolique, autant que des doctrines religieuses elles-mêmes (Kepel, 2000). On peut combattre une idéologie, mais on ne la déracine pas si l’on ne comprend pas les besoins auxquels elle répond.

Quand la réaction change de camp

La réaction n’est donc pas toujours là où l’on croit. Elle peut porter une barbe, mais elle peut aussi porter un costume. Elle peut parler au nom de Dieu, mais elle peut aussi parler au nom de l’ordre, de la sécurité, de la tradition nationale, de la famille, de l’authenticité ou même de la modernité. Ce point est essentiel : on peut s’opposer au fanatisme religieux tout en reproduisant une autre forme de fanatisme, celui de la certitude politique. La gauche devient réactionnaire lorsqu’elle cesse de défendre l’homme libre pour défendre seulement le camp auquel elle appartient.

Dans plusieurs pays arabes, les gauches historiques ont déjà payé cher leurs ambiguïtés. Certaines ont accepté d’être les auxiliaires d’États autoritaires au nom de la lutte contre l’islamisme. D’autres ont, inversement, fermé les yeux sur les islamistes au nom de l’anti-impérialisme, comme si toute force hostile à l’Occident était mécaniquement progressiste. Dans les deux cas, la faute est la même : sacrifier la liberté concrète au bénéfice d’une grande abstraction. Ici, l’État sauveur ; là, la résistance sacrée. Ici, le général ; là, le prédicateur. Et au milieu, le citoyen disparaît.

Une gauche réactionnaire peut prendre trois visages. Le premier est sécuritaire. Elle dit : il faut d’abord sauver l’État, le reste viendra après. Mais ce reste ne vient jamais. L’état d’exception devient méthode de gouvernement. Les prisons se remplissent. La presse se tait. Les universités s’appauvrissent. Les artistes se censurent. Et le salafisme, loin de mourir, se nourrit de la répression pour se présenter comme victime absolue.

Le deuxième visage est identitaire. Cette gauche, par peur d’être accusée d’occidentalisme, abandonne l’universel. Elle n’ose plus parler de liberté individuelle, de droits des femmes, de droit au doute, de liberté de conscience. Elle relativise tout au nom de la culture. Elle oublie qu’une femme opprimée au nom de la tradition n’est pas moins opprimée parce que l’oppression est locale. Elle oublie qu’un jeune empêché de penser n’est pas moins mutilé parce que la censure parle sa langue. L’universel n’est pas une propriété de l’Occident ; il est le nom de ce qui, dans chaque société, permet à l’être humain de ne pas être écrasé par son groupe.

Le troisième visage est moraliste. Il consiste à combattre le salafisme en lui ressemblant. On remplace une morale religieuse par une morale idéologique. On distribue les certificats de pureté. On accuse au lieu de convaincre. On soupçonne au lieu de discuter. On crée des hérétiques politiques comme d’autres créent des hérétiques religieux. Ce gauchisme moral ne libère personne. Il installe seulement une autre police des âmes.

Il faut ajouter que le salafisme lui-même n’est pas un seul bloc. Quintan Wiktorowicz distingue des tendances puristes, politiques et jihadistes, ce qui permet de comprendre que tous les salafistes ne s’engagent pas dans la violence, même si le fond doctrinal reste marqué par le littéralisme, l’exclusivisme et l’idéal d’une purification de la société (Wiktorowicz, 2006). Cette distinction est importante, non pour minimiser le danger, mais pour éviter les réponses paresseuses. Une société qui met tout dans le même sac ne pense plus ; elle administre des peurs.

La gauche véritable doit donc refuser deux simplismes : celui du fanatique qui divise le monde entre croyants purs et sociétés corrompues, et celui du faux moderniste qui divise le monde entre élites éclairées et peuple dangereux. Dans les deux cas, le peuple est humilié. Dans les deux cas, la liberté est ajournée. Dans les deux cas, la pensée critique est suspecte. La tragédie arabe contemporaine tient souvent à cette oscillation entre des autorités religieuses qui veulent moraliser la vie et des autorités politiques qui veulent neutraliser la société.

Le peuple, la foi et la question sociale

Pour sortir de cette impasse, il faut revenir à une évidence que beaucoup ont oubliée : les sociétés ne se transforment pas seulement par des batailles d’idées, mais par des conditions de vie. Un jeune qui n’a ni travail, ni logement, ni perspective, ni reconnaissance, n’est pas naturellement salafiste. Il est disponible pour toutes les paroles qui donnent un sens à son humiliation. Si la parole démocratique est faible, si la parole syndicale est absente, si la parole culturelle est méprisée, si la parole scientifique est enfermée dans des institutions pauvres, alors la parole religieuse la plus dure peut devenir la seule parole structurée.

La gauche qui veut combattre le salafisme doit donc redevenir sociale avant de se vouloir seulement culturelle. Elle doit défendre l’école publique comme lieu de raison, mais aussi comme lieu de promotion réelle. Elle doit défendre les femmes non comme symbole destiné à rassurer les modernistes, mais comme sujets économiques, politiques et corporels de leur propre vie. Elle doit défendre les libertés individuelles sans mépriser les croyances populaires. Elle doit protéger la liberté de conscience, y compris celle de croire paisiblement. Elle doit distinguer l’islam vécu, multiple, intime, souvent généreux, de l’islamisme autoritaire qui veut transformer la foi en règlement général de la cité.

C’est ici que l’œuvre d’Asef Bayat demeure utile. Bayat insiste sur les pratiques ordinaires par lesquelles les gens changent leur monde, parfois sans programme idéologique, par leurs gestes quotidiens, leurs résistances minuscules, leurs manières d’occuper l’espace, de négocier la norme, de vivre malgré les interdits (Bayat, 2013). Une gauche intelligente devrait écouter ces résistances discrètes au lieu de chercher seulement des grands récits. Dans les sociétés arabes, la liberté n’est pas toujours proclamée dans les manifestes ; elle se glisse dans une salle de classe, dans une chanson, dans une association de quartier, dans une femme qui travaille, dans un étudiant qui lit, dans un médecin qui soigne sans demander l’identité morale du malade, dans un photographe qui regarde le visage humain au-delà des uniformes idéologiques.

Le combat décisif n’est donc pas entre religion et athéisme, ni entre Orient et Occident, ni entre tradition et modernité. Il est entre une société qui accepte la pluralité humaine et une société qui veut réduire l’être humain à une seule appartenance. Le salafisme dur réduit l’homme au croyant conforme. L’autoritarisme réduit l’homme au sujet obéissant. Le marché réduit l’homme au consommateur. Une gauche digne de ce nom doit refuser les trois réductions à la fois.

Elle doit aussi retrouver le courage de nommer les choses. Oui, il existe dans le salafisme une tendance dangereuse à mépriser la pensée critique, à surveiller les femmes, à haïr la différence, à simplifier l’histoire, à confondre la piété et la domination. Mais oui aussi, il existe dans certaines gauches arabes une tendance à préférer le pouvoir fort au peuple libre, la posture idéologique au travail social, la dénonciation morale à l’organisation patiente. Dire les deux choses n’est pas chercher un équilibre artificiel ; c’est refuser de remplacer une cécité par une autre.

Pour une gauche de civilisation

La gauche qui pourrait naître de la crise actuelle ne doit donc pas être une gauche réactionnaire, mais une gauche de civilisation. Le mot peut sembler grand, mais il est nécessaire. Une gauche de civilisation ne se contente pas de promettre des allocations ou des élections. Elle défend une manière d’habiter le monde : librement, raisonnablement, solidairement. Elle sait qu’une société ne se modernise pas seulement par les routes et les banques, mais par la dignité des individus, par la qualité de l’école, par la confiance dans la science, par le droit de créer, par la protection des plus faibles, par l’égalité entre les femmes et les hommes, par le respect de la conscience.

Une telle gauche doit refuser l’humiliation des croyants ordinaires. Elle ne doit pas parler au peuple comme à une masse arriérée. Elle doit dire clairement que la foi n’est pas l’ennemie de la liberté lorsqu’elle accepte de rester une expérience spirituelle et non un appareil de domination. Elle doit dire aussi que la religion devient politiquement dangereuse lorsqu’elle veut dicter la loi commune à partir d’une vérité non discutable. La démocratie suppose que personne ne possède définitivement la vérité politique, même lorsqu’il croit posséder la vérité métaphysique.

La gauche arabe a donc devant elle une tâche immense : réconcilier la justice sociale avec la liberté culturelle, l’égalité avec la pluralité, la souveraineté avec l’universel, la critique de l’impérialisme avec la critique de nos propres tyrannies. Elle ne peut plus se contenter de réciter les vieux mots. Elle doit inventer une langue capable de parler à la jeunesse sans flatter ses colères, aux croyants sans nourrir le fanatisme, aux femmes sans les instrumentaliser, aux pauvres sans les transformer en décor révolutionnaire.

Si elle échoue, le salafisme continuera à occuper l’espace abandonné. Il continuera à offrir une identité là où la nation n’offre plus de dignité, une discipline là où l’école n’offre plus d’avenir, une communauté là où la ville produit de la solitude, une certitude là où la politique n’offre plus que corruption. Et face à lui, une fausse gauche réclamera plus d’ordre, plus de contrôle, plus de pouvoir vertical. Les deux adversaires auront alors besoin l’un de l’autre : le fanatique justifiera le policier, le policier nourrira le fanatique.

Mais un autre chemin reste possible. Il passe par la reconstruction lente d’un espace public où l’on peut croire sans imposer, douter sans être insulté, critiquer sans être emprisonné, vivre sa culture sans enfermer les autres, défendre les pauvres sans mépriser les libertés, défendre les libertés sans oublier les pauvres. Ce chemin n’a rien de spectaculaire. Il ne produit pas de slogans faciles. Il exige du temps, de la patience, du courage et une grande honnêteté intellectuelle.

La question n’est donc pas seulement de savoir si le retour du salafisme peut fabriquer une gauche réactionnaire. La réponse est oui, s’il la pousse à devenir autoritaire, identitaire ou moraliste. Mais il peut aussi, par contraste, obliger la gauche à se refonder. Il peut la forcer à comprendre que le progrès n’est pas un costume occidental, ni un discours d’élite, ni une hostilité à la foi. Le progrès est la possibilité donnée à chaque être humain de sortir de la peur : peur de Dieu transformé en gendarme, peur de l’État transformé en maître, peur du groupe transformé en tribunal, peur de la pauvreté transformée en destin.

Une gauche qui comprend cela ne sera pas réactionnaire. Elle sera radicale au meilleur sens du terme : elle ira à la racine des choses. Et la racine des choses, dans le monde arabe comme ailleurs, n’est pas seulement religieuse. Elle est dans l’injustice, l’humiliation, l’ignorance organisée, la confiscation de la parole, la défaite de l’école, la fatigue des corps, le mépris des femmes et la peur de penser. Contre le salafisme fanatique, contre l’autoritarisme moderniste, contre le cynisme économique, il faut une gauche qui rende à l’être humain sa complexité. C’est peut-être cela, aujourd’hui, le vrai courage politique.


Bibliographie

Bayat, Asef (2013). Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East. Stanford University Press.

Kepel, Gilles (2000). Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme. Paris : Gallimard.

Roy, Olivier (1994). The Failure of Political Islam. Cambridge, MA : Harvard University Press.

Wiktorowicz, Quintan (2006). « Anatomy of the Salafi Movement ». Studies in Conflict & Terrorism, 29(3), 207–239.