Depuis le 10 juillet 2026, et alors que la crise se poursuit au moment où j’écris ces lignes, la Tunisie traverse une canicule inédite, aggravée par des coupures d’électricité récurrentes. Sur les réseaux sociaux tunisiens, un langage nouveau a émergé, qu’on n’avait pas vu jusque-là avec cette intensité : cris d’angoisse, témoignages de sidération, vidéos filmées dans le noir et la chaleur. Je propose de nommer ce vécu électro-caniculo-phobie : une peur intense et anticipatoire des coupures d’électricité en période de canicule, nourrie par la crainte de perdre la climatisation, l’accès à l’eau et les moyens de rafraîchissement, et de se retrouver en situation de vulnérabilité physique et psychologique.
Il ne s’agit pas d’ajouter une catégorie diagnostique à une nosographie qui n’en a pas besoin, ni de prétendre à un statut scientifique établi. Il s’agit de mettre un mot sur un malaise collectif ; non sur une souffrance individuelle qu’on isolerait pour la traiter, mais sur quelque chose que beaucoup ressentent au même moment, sans mot pour le dire, et que les circonstances ont rendu presque universel en quelques jours. C’est le geste qu’on fait déjà, dans la conversation courante, avec l’éco-anxiété ou la solastalgie : nommer un vécu partagé sans pour autant en faire un diagnostic.
Un pacte que personne n’a signé
Le climatiseur, simple objet de confort la veille, est devenu en quelques jours un quasi-organe vital. Sa mise à l’arrêt brutale déclenche des réactions qui dépassent largement la gêne thermique ordinaire. Et cette mise à l’arrêt n’a rien d’un aléa météorologique pur : elle est aussi le produit de choix, ou de non-choix , énergétiques. La STEG, qui multiplie depuis plusieurs jours ses “alertes canicule”, évoque une demande en hausse d’environ 30%, portée par le recours massif à la climatisation, et un réseau vieillissant, resté sous-investi et peu diversifié, incapable d’absorber ce à quoi le dérèglement climatique l’expose désormais chaque été. Que des députés aient réclamé cette semaine l’audition du ministre de l’Énergie, que le Président de la République ait lui-même jugé la situation “anormale” et évoqué la responsabilité de ceux qui devraient en répondre, dit assez que le délestage n’est plus seulement un fait technique : c’est devenu, en quelques jours, un objet de colère et de demande de comptes. L’électro-caniculo-phobie naît précisément à cette jonction : entre un corps qui ne supporte plus la chaleur et une infrastructure qui ne suit plus.
Trois repères pour ne pas nommer dans le vide
L’éco-anxiété désigne l’angoisse liée à un futur climatique diffus et global. Une étude parue dans “The Lancet Planetary Health”, menée sur 10 000 jeunes dans dix pays, en montre l’ampleur : tristesse, colère, impuissance, culpabilité, avec un retentissement réel sur le quotidien1. L’électro-caniculo-phobie s’en distingue par son objet, immédiat et corporel : la coupure de courant, ici et maintenant, la chaleur qu’on ne peut plus réguler.
La solastalgie, terme forgé par le philosophe Glenn Albrecht et ses collègues2, désigne la détresse de ceux qui, sans avoir bougé, voient leur environnement familier se transformer sous eux, un mal du pays vécu chez soi. Le foyer tunisien privé de climatisation en pleine canicule reproduit cette dynamique à l’échelle domestique : l’espace qui protégeait cesse, du jour au lendemain, de protéger.
L’insécurité énergétique, enfin, est l’ancrage le plus direct. Une étude parue dans “JAMA Network Open” établit un lien entre insécurité énergétique et hausse significative des symptômes anxieux et dépressifs, indépendamment des autres facteurs sociaux3. Une revue publiée dans “Frontiers in Public Health” distingue une forme aiguë, déclenchée par une coupure ponctuelle, d’une forme chronique, liée à l’incapacité durable de payer les factures4. La Tunisie de juillet 2026, où le vieillissement du réseau et les pics de chaleur s’alimentent l’un l’autre, illustre cette configuration presque au trait pour trait.
Albrecht, dans “Earth Emotions”5, a montré qu’il était possible de forger des néologismes situés, nés d’un événement précis plutôt que d’une angoisse climatique diffuse. C’est dans cet esprit, plus modeste qu’ambitieux, qu’est proposé ici le terme d’électro-caniculo-phobie : nommer non pas le climat en général, mais une saison, un pays, une panne.
Ce qu’un épisode encore en cours donne à voir
Il faut être clair sur ce qui fonde ce texte : ce n’est pas une casuistique clinique. Aucun patient n’a, à ce jour, consulté formellement pour ce motif. Ce qui existe, c’est une trace sociale et numérique, spontanée, encore non systématisée qui continue de s’écrire au moment même où ces lignes sont rédigées.
Cette trace trouve un écho, à interpréter avec prudence, dans une littérature plus ancienne et plus établie. Une étude parue dans “Nature Climate Change”, portant sur les États-Unis et le Mexique, montre qu’une hausse de 1°C de la température mensuelle moyenne s’accompagne d’une augmentation des taux de suicide de 0,7 % et 2,1 % respectivement6. Une cohorte taïwanaise, publiée dans “Science of the Total Environment”, montre qu’au-delà de 23°C, chaque degré supplémentaire d’exposition prolongée augmente d’environ 7 % l’incidence des dépressions majeures7. À Hanoï, une étude parue dans “PLoS One” rapporte que les hospitalisations pour troubles mentaux augmentaient nettement dès trois jours consécutifs de chaleur extrême8, un seuil que la Tunisie a largement dépassé. Aucune de ces études ne porte sur la Tunisie ni sur des coupures d’électricité : elles ne sont pas mobilisées ici comme preuve directe, mais comme jalons d’un même registre affectif, chaleur prolongée et détresse psychique ,dont l’électro-caniculo-phobie serait une déclinaison locale et infrastructurelle.
L’épisode, entamé le 10 juillet et toujours en cours, n’a rien eu d’un simple pic isolé : les maximales sont passées de 40°C à près de 50°C en un peu plus d’une semaine, avec presque aucun répit nocturne. C’est précisément cette absence de récupération thermique la nuit que la littérature associe le plus étroitement aux troubles du sommeil, à l’irritabilité, à l’aggravation des troubles thymiques, plus encore que le pic diurne lui-même. Et c’est cette durée, déjà supérieure à deux semaines et toujours non résolue, qui distingue une vague de chaleur prolongée d’un simple coup de chaud : un effet qui s’accumule plutôt qu’un choc qui frappe et passe.
Les limites d’une hypothèse
Le risque, ici, est de sur-pathologiser. Dans un pays où les coupures sont réelles et répétées, une bonne part de l’anxiété rapportée n’est pas un trouble : c’est une réaction proportionnée à une situation qui, elle, ne l’est pas. L’électro-caniculo-phobie n’a pas vocation à devenir une entité psychiatrique répertoriée, pas plus que l’éco-anxiété ne l’est devenue en une décennie de recherche.
Ce texte s’appuie sur une trace sociale incomplète et sur une littérature étrangère dont la transposition au contexte tunisien reste une hypothèse, non une donnée établie. C’est un point de départ pour une réflexion, pas une conclusion sur l’ampleur du phénomène. Et à court terme, on ignore encore combien de jours durera cette séquence ; à plus long terme, reste à savoir si cet épisode est un accident isolé ou une préfiguration des étés à venir. Seule la suite pourra le dire.
Nommer, pour l’instant
L’électro-caniculo-phobie n’aspire pas à intégrer une classification quelconque des troubles mentaux : ce n’est qu’un mot, proposé avec prudence, pour désigner une expérience que les réseaux sociaux tunisiens donnent à voir, pour la première fois avec une telle intensité, durant cet été 2026 dont on ne connaît pas encore l’issue. Un été où le thermomètre et le réseau électrique semblent avoir conclu un pacte dont la population se serait bien passée, et dont la durée reste, à ce jour, inconnue.
Pour l’instant, il s’agissait surtout de dire ce que beaucoup traversent, en ce mois de juillet 2026, dans un pays qui attend encore des réponses.
Références
- Hickman C, Marks E, Pihkala P, Clayton S, Lewandowski RE, Mayall EE, et al. Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change: a global survey. Lancet Planet Health. 2021;5(12):e863-73. ↩︎
- Albrecht G, Sartore GM, Connor L, Higginbotham N, Freeman S, Kelly B, et al. Solastalgia: the distress caused by environmental change. Australas Psychiatry. 2007;15(Suppl 1):S95-8. ↩︎
- Graff M, Aung TW. Energy insecurity and mental health symptoms in US adults. JAMA Netw Open. 2025;8(10):e2539479. ↩︎
- Jessel S, Sawyer S, Hernández D. Energy, Poverty, and Health in Climate Change: A Comprehensive Review of an Emerging Literature. Front Public Health. 2019;7:357. ↩︎
- Albrecht G. Earth Emotions: New Words for a New World. Ithaca: Cornell University Press; 2019. ↩︎
- Burke M, González F, Baylis P, Heft-Neal S, Baysan C, Basu S, et al. Higher temperatures increase suicide rates in the United States and Mexico. Nat Clim Chang. 2018;8(8):723-9. ↩︎
- Chen NT, Lin PH, Guo YL. Long-term exposure to high temperature associated with the incidence of major depressive disorder. Sci Total Environ. 2019;659:1016-20. ↩︎
- Trang PM, Rocklöv J, Giang KB, Kullgren G, Nilsson M. Heatwaves and hospital admissions for mental disorders in northern Vietnam. PLoS One. 2016;11(5):e0155609. ↩︎




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