La chaleur avoisine les 50 degrés, l’air est suffocant et la fumée des cigarettes n’arrange rien. Il faut une santé robuste et un mental d’acier pour tenir dans ces cellules surpeuplées où l’on ne quitte le regard des murs de béton, et de ceux qui partagent la même détresse, que pour de rares instants. Des milliers d’entre eux sont contraints de le faire en ces journées de canicule. Des milliers de prisonniers vivent une double peine : celle de l’incarcération, légitime ou non, et celle de leurs conditions de détention.
Privés d’eau et d’électricité, pris dans les flammes des incendies, des milliers de Tunisiens se sont retrouvés livrés à eux-mêmes face à la canicule et à sa gestion désastreuse. Certains, environ 200 personnes, selon l’Organisation des jeunes médecins, interrogée par Nawaat, n’ont pas résisté et sont morts dans des conditions lamentables.
Dans les prisons, 3 familles déplorent la mort d’un proche ces derniers jours, mettant en cause la détérioration des conditions dans les établissements pénitentiaires. Ainsi, Ali Ben El Tijani Ben Mohamed El Mansi et Ali Bejaoui sont morts à la prison civile de Gabès, tandis que Hamza Dridi est décédé à la prison de Borj El Amri.
Après avoir recueilli le témoignage des familles des défunts, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), section Ben Arous, a évoqué, dans un communiqué publié le 28 juillet, des morts « suspectes ».
Concernant Ali Ben El Tijani Ben Mohamed El Mansi, sa famille affirme qu’il est décédé le jeudi 23 juillet. Après la restitution de son corps, ses proches disent avoir constaté la présence de contusions bleuâtres sur le flanc, ainsi qu’une fracture au niveau du cou.
Nawaat a recueilli le témoignage de la mère de Hamza Dridi, 33 ans, originaire de Mégrine. Elle raconte que son fils l’avait alertée, lors de sa dernière visite au parloir, sur les conditions de détention qu’il subissait.
Il lui aurait notamment confié que l’eau avait été coupée pendant quatre jours consécutifs, empêchant les détenus de se laver malgré les fortes chaleurs. D’après ses proches, il se disait particulièrement inquiet des effets de la canicule, aggravés par le manque d’eau et l’impossibilité de prendre une douche.
Toujours selon la famille, cette conversation aurait été surprise par un surveillant lors de la visite. Peu après, le détenu aurait été sanctionné et placé en cellule disciplinaire à partir du vendredi. Cinq jours plus tard, le mercredi suivant, il est décédé.
Hamza Dridi était détenu depuis un an et huit mois dans le cadre d’une affaire liée au cannabis, sans avoir encore été jugé. Sa mère affirme que son fils ne souffrait d’aucune pathologie connue et s’interroge sur les circonstances de sa mort, survenue en pleine période de fortes chaleurs. Au moment de son témoignage, le rapport d’autopsie n’avait pas encore été rendu public, de sorte que les causes exactes du décès demeurent inconnues.
Quant à la section de Gabès de la LTDH, elle affirme avoir recueilli plusieurs témoignages concordants faisant état d’une dégradation des conditions de détention au sein de l’établissement pénitentiaire local : coupures récurrentes d’eau et d’électricité, surpopulation carcérale extrême, épisodes d’étouffement. Des conditions de nature à compromettre l’intégrité physique des détenus, et qui soulèvent de sérieuses préoccupations quant au respect des normes minimales applicables au traitement des personnes privées de liberté.

Le cri d’une fille de prisonnier politique
Les familles des prisonniers politiques font, elles aussi, état de conditions désastreuses pour l’ensemble des détenus. Parmi eux, le témoignage de HaIfa Chebbi, fille d’Ahmed Néjib Chebbi, qui a provoqué un élan de solidarité.
La voix étranglée par l’émotion, la jeune femme s’emporte :
Peu importe ce qui va se passer, vers le meilleur ou vers le pire, nous sommes tous responsables d’avoir laissé faire. Que Dieu leur donne de la force. Nous vivons une crise majeure, les gens errent dans la rue pour échapper aux coupures d’eau et d’électricité chez eux. Des gens en meurent. Nous souffrons tous. Mais que dire des prisonniers, de ce qu’ils ressentent en vivant à plusieurs dans seize mètres carrés, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans pouvoir sortir dans la cour ? Ils ont pourtant droit à deux heures de sortie.
Les agents pénitentiaires me disent qu’après 11 heures du matin, on ne peut plus faire sortir mon père, pour lui épargner la chaleur. Ils blâment les avocats qui arrivent après cette heure-ci.
Et de poursuivre: « Les familles, dehors, restent assises en plein soleil, cherchant simplement un peu d’air, mais elles ne parviennent même pas à respirer correctement. Les conditions de détention sont extrêmement dures. Nous subissons une injustice indescriptible ».
Son père, Ahmed Néjib Chebbi, 82 ans, figure historique de l’opposition tunisienne, a été transféré dans la foulée à l’hôpital après la détérioration de son état de santé. Des rumeurs ont par ailleurs circulé sur le décès de Rached Ghannouchi, 85 ans, leader du parti Ennahdha et ancien président du Parlement, qu’elles reliaient à la vague de chaleur. Elles ont depuis été démenties : Ghannouchi a été hospitalisé, puis a regagné sa cellule.
Silence radio au sommet de l’Etat
Face aux polémiques et aux rumeurs, le silence règne au sommet de l’Etat. L’Instance générale des prisons et de la rééducation (IGPR) a fini par publier un communiqué, le lundi 28 juillet, pour démentir les informations circulant sur la détérioration de l’état de santé de certains détenus et sur une interdiction faite à leurs proches et avocats de leur rendre visite.
Elle affirme que « l’ensemble des personnes incarcérées bénéficient d’une prise en charge médicale conformément aux dispositions en vigueur, assurée par le personnel médical et paramédical des unités pénitentiaires, et sont transférées, le cas échéant, vers les services d’urgence des établissements hospitaliers publics pour y recevoir les soins requis. De même, les visites se déroulent conformément aux procédures légales et aux réglementations en vigueur. » L’IGPR assure par ailleurs avoir pris, face à la canicule, « toutes les mesures nécessaires au sein des unités pénitentiaires en matière de conditions de séjour et de prise en charge médicale ».

De leur côté, les ministères de l’Intérieur et de la Justice ont réagi avec fermeté en annonçant, le 29 juillet, avoir procédé à l’arrestation de six personnes accusées d’avoir propagé sur les réseaux sociaux des rumeurs faisant état du déclenchement d’un incendie à la prison civile de Messaadine et de l’évacuation de plusieurs détenus en raison de la vague de chaleur. Une rumeur qui a affolé des familles de détenus, venues se masser devant la prison pour s’assurer du sort des leurs.
Après avoir démenti cette rumeur, l’IGPR a précisé avoir mis en place, dans le cadre d’une démarche préventive permanente, un système global de sûreté et de gestion des risques fondé sur la maintenance périodique de l’ensemble des installations et équipements, en particulier les générateurs électriques, ainsi que sur la sécurisation de l’approvisionnement en eau au moyen de citernes de secours, censées pallier toute coupure exceptionnelle du réseau.
Des mécanismes dont il reste difficile de vérifier le bon fonctionnement et l’efficacité, tant l’opacité entoure les conditions de détention dans le pays.
A noter que la section de Sousse de la LTDH avait déjà annoncé, le 21 juillet, que l’une de ses délégations avait été empêchée d’accéder à la prison civile de Messadine, l’administration invoquant la nécessité d’obtenir une autorisation du ministère de la Justice. Une exigence que l’organisation qualifie de violation du mémorandum d’entente encadrant ses visites dans les établissements pénitentiaires. Le cas de Messadine s’inscrit dans une série de restrictions que la LTDH dénonce depuis plusieurs mois.
« On sait que ces dispositions existent. Mais à quel point fonctionnent-elles face à la canicule ? Nous l’ignorons, depuis que le ministère de la Justice nous a interdit la visite des établissements pénitentiaires », s’indigne Chadi Trifi, membre du bureau exécutif de la LTDH, dans un entretien avec Nawaat.
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Faute d’informations, précise-t-il, la Ligue mène sa propre enquête auprès des familles. Elle exige l’ouverture d’une enquête urgente, indépendante et transparente sur les décès survenus récemment en prison, afin d’en déterminer les responsabilités, et appelle à une intervention immédiate pour améliorer les conditions de détention, garantir l’approvisionnement continu en eau et en électricité, et réduire la surpopulation carcérale.
La surpopulation en cause
Face à la surpopulation carcérale, il est difficile d’envisager des conditions de détention dignes. À l’occasion du 69ᵉ anniversaire de la proclamation de la République, le président Kais Saied a accordé, le 23 juillet, une grâce présidentielle spéciale à 2 439 détenus, ainsi que la libération de 490 autres.
« Mais c’est une goutte d’eau dans l’océan. On parle de 2 500 détenus environ, dans une marée humaine de plus de 60 000 prisonniers, dont beaucoup attendent leur verdict définitif. Parmi eux, des présumés innocents, sans même parler des prisonniers d’opinion », nuance Chadi Trifi.
Cette surpopulation engendre des conditions de détention lamentables. D’après un rapport de la LTDH publié en 2025 sur l’état des établissements pénitentiaires, la grande majorité des prisons tunisiennes sont confrontées à un état de dégradation avancé.
Les infrastructures, souvent vétustes et insuffisamment entretenues, ne répondent plus aux exigences de sécurité, de dignité des détenus, ni aux normes internationales. Selon la LTDH, dans huit prisons, l’espace disponible par détenu ne dépasse pas 2 m², alors que les standards internationaux préconisent une superficie minimale de 4 m² par personne.
Les conditions d’hygiène demeurent, elles aussi, largement insuffisantes : de nombreux détenus ne disposent pas régulièrement des produits essentiels à leur hygiène personnelle, les installations sanitaires, toilettes et douches, restent en nombre insuffisant au regard de la population carcérale, tandis que l’accès aux soins demeure très limité.
Et ces constats valent hors période de canicule. Comment, dès lors, parler de conditions « conformes » face à une chaleur pareille ? Les prisons tunisiennes seraient-elles devenues hors sol, quand des millions de Tunisiens souffrent eux-mêmes de la même fournaise ? Prétendre le contraire ne relève plus du déni : c’est une politique, celle qui consiste à maquiller l’indignité en normalité, jusqu’à ce que la mort vienne, une fois de plus, en administrer la preuve. Des morts, dont le nombre ne cesse d’augmenter.





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