L’histoire n’en finit pas de bégayer, pour prendre en Tunisie des allures de tragédie indécente. L’arrestation d’Ahmed Néjib Chebbi début décembre 2025 n’était pas une simple procédure judiciaire, comme celles dont regorge le registre de la soi-disant « campagne de nettoyage », mais l’annonce d’une nouvelle ère dans les relations, jamais apaisées, entre le pouvoir et l’opposition. A plus de 80 ans, cet homme qui a voué sa vie à la lutte contre la dictature, s’est retrouvé une nouvelle fois derrière les barreaux. Il a été condamné à 12 ans de prison pour « complot contre la sûreté de l’État ».

Le plus cocasse dans cette histoire est que l’homme est poursuivi, pas seulement pour cette affaire, mais pour des accusations qui remontent aux années 1960, à l’époque du « Combattant Suprême » Habib Bourguiba. Comme si le temps en Tunisie n’avançait pas, mais tournait en rond dans un tourbillon de confrontation entre le pouvoir et ses opposants. Ainsi, la lutte pour des idéaux, telles que la liberté, devient un « complot » dans la perception du pouvoir en place. La mémoire politique, incarnée par Néjib Chebbi à travers son long parcours, devient sujet de discordes et de lectures antagoniques entre ceux qui y voient un héritage impérissable et ceux qui la considèrent comme faisant partie d’un passé politique révolu.

Difficile d’esquisser un portrait d’Ahmed Néjib Chebbi sans tomber dans deux pièges contradictoires : celui de la glorification, qui transforme l’homme en une « conscience démocratique » infaillible, ou celui de la simplification, qui le réduit à une figure de « l’ancien système » disqualifié depuis la révolution. En réalité, le parcours de Chebbi est bien plus complexe que cela. Car il résume, en grande partie, l’histoire même de l’élite démocratique tunisienne : comment elle est née, comment elle a résisté, comment elle a vaincu moralement la dictature, puis comment elle a progressivement été évincée de la scène politique. Cette élite a cru que la chute de la dictature suffirait à elle seule à instaurer une démocratie stable, sans prêter suffisamment attention aux profondes mutations socioculturelles qui étaient en train de refaçonner la société tunisienne.

L’homme qui s’est opposé à Bourguiba, à Ben Ali et à Kais Saied n’est pas simplement un opposant politique. Il incarne toute une période de l’histoire contemporaine de la Tunisie. Une période où la politique était forgée par les grandes idées, les joutes idéologiques et par le sens le plus noble du militantisme. C’est pourquoi Ahmed Néjib Chebbi donne aujourd’hui l’impression de venir d’une autre époque : celle des partis dogmatiques, des tracts clandestins et des longs combats pour les droits. Avant que la politique en Tunisie ne soit transformée en terreau pour tous les délires populistes, les logorrhées numériques et les alliances volatiles et opportunistes. Or, cette appartenance au « monde politique classique » constituait pour lui à la fois un atout et un handicap. Dans le sens où cela l’empêchait de s’adapter facilement aux changements survenus après la révolution.

Ce portrait n’est pas un simple récit biographique, mais une tentative de décortiquer la sociologie de la résistance en période de déclin. Une clé pour comprendre ce long parcours politique fait de dévouement pour certains principes, de choix et d’initiatives qui ont fait l’objet de tant de débats et de controverses, au sein même du camp démocratique.

Années soixante : naissance de « l’intellectuel rebelle »

Le baptême du feu d’Ahmed Néjib Chebbi en politique n’a pas eu lieu dans les salons luxueux de la capitale, mais au cœur du mouvement étudiant et de la gauche radicale qui ont mis à mal le régime de Bourguiba dans les années 1960. Son engagement précoce au sein du Groupe d’études et d’action socialiste en Tunisie  (GEAST, Perspectives) en 1963, alors qu’il était encore étudiant à Paris, était une « rébellion sociologique » contre la structure du pouvoir patriarcal que Bourguiba voulait imposer. Perspectives n’était pas seulement un mouvement politique, mais aussi un vivier intellectuel qui a formé une génération de militants décidés à ne plus être de simples « rouages » dans la machine du parti unique.

Dans ces cellules où Ahmed Néjib Chebbi était emprisonné pour la première fois en 19681, à la suite des célèbres procès de Perspectives, les murs semblaient incapables d’enfermer les idées. C’était là, sous la torture et les mauvais traitements, qu’il a entrepris sa « grande révision ». Le passage du radicalisme ouvrier, teinté de marxisme-léninisme et de nationalisme baathiste, à la « social-démocratie » comme perspective d’émancipation, n’était pas une forme de « révisionnisme » ni une « repentance », comme ses adversaires aiment à le présenter. Mais une prise de conscience devant une Tunisie sclérosée. Ces premières grandes révisions ont également imprimé chez lui une tendance qui l’accompagnera par la suite : la conviction qu’il est possible de concilier les « irréconciliables » et la recherche constante de compromis. Un choix que ses partisans considéraient comme un signe de maturité politique, alors que certains de ses détracteurs y voyaient une propension excessive à faire des compromis au détriment de la cause.

En voyant ses camarades se faire maltraiter dans les sous-sols du ministère de l’Intérieur, Ahmed Néjib Chebbi a compris que la dictature était « l’ennemi commun » qui ne faisait aucune distinction entre une extrême gauche et une droite conservatrice. Il a aussi compris que la lutte pour les « libertés formelles » – comme l’appelait alors la gauche – constituait en réalité le « noyau dur » de tout véritable projet de renouveau. Cette période a forgé la personnalité de Chebbi : l’intellectuel qui n’a pas peur de se remettre en question, et le militant qui refuse de s’enfermer dans le carcan de l’idéologie.

Années quatre-vingt : le dur passage de la clandestinité à la légalité

Ahmed Néjib Chebbi est rentré de son exil en Algérie et en France en 1977, fort d’une vision politique qui avait mûri lentement. En 1983, au plus fort des luttes des clans au palais de Carthage, il a franchi une étape que d’aucuns avaient considérée à l’époque comme un « suicide politique » : la création du Rassemblement socialiste progressiste. À une époque où l’action politique était l’apanage de deux sphères, la « légalité » incarnée par le Parti socialiste destourien (PSD), alors au pouvoir, et la « clandestinité », représentée par des mouvements d’opposition réprimés, Chebbi choisit la légalité comme cadre de lutte.

Ahmed Néjib Chebbi ne quémandait pas les « quitus» du ministère de l’Intérieur, mais pratiquait plutôt la politique du « fait accompli ». À travers le journal El-Mawqif, fondé en 1984, il est devenu « la voix des sans voix ». El-Mawqif n’était pas une simple publication, mais un véritable « parlement parallèle » et un laboratoire d’idées innovantes qui franchissaient les lignes rouges tracées par le régime.

Cependant, cette étape a également mis en lumière l’un des paradoxes qui caractérisait son engagement. S’il a réussi à s’imposer au sein de l’élite militante, politique et culturelle, son influence populaire et organique restait relativement limitée par rapport à sa présence médiatique et intellectuelle. Ce contraste l’a accompagné pendant des décennies, car il semblait souvent plus à même d’influencer le débat public que de se constituer une large base populaire.

Après avoir signé la Charte nationale en 1988, Ahmed Néjib Chebbi ne tarda pas à découvrir les limites de l’ouverture promise par Ben Ali. Lors des élections de 1989, le nouveau régime lui apparut subitement, ainsi qu’à d’autres opposants, sous sa vraie nature. En effet, le parti au pouvoir a conservé un contrôle absolu sur la vie politique, tandis que les élections sont devenues davantage un moyen de relégitimer le pouvoir qu’un mécanisme d’alternance. Cette séquence a marqué un tournant décisif dans la relation entre Chebbi et Ben Ali. Cela a été l’une des raisons qui l’ont poussé par la suite à devenir un farouche opposant au régime.

Novembre 2005, bureau de Me Ayachi Hammami, avenue Mokhtar Attia, Tunis – Ahmed Néjib Chebbi, alors en grève de la faim depuis le 18 octobre, s’adresse aux correspondants de la presse internationale – Archives Arcoiris TV

Collectif du 18 octobre : sortir du ghetto idéologique

L’expérience du Collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés, créé en 2005, reste l’une des étapes les plus marquantes du parcours politique d’Ahmed Néjib Chebbi. Elle a révélé ses grandes capacités de « constructeur de consensus ». À cette étape charnière, marquée par une impasse politique et l’usage intense de la répression, Chebbi a réussi à rassembler les deux camps opposés : la gauche radicale, conduite par Hamma Hammami, et l’islam politique, représenté par le mouvement Ennahdha, outre des figures connues dans la lutte pour la défense des droits de l’homme et des indépendants.

Aux yeux du pouvoir – et même de certaines élites dubitatives –, cette « alliance contre-nature » constituait une « menace existentielle ». Chebbi a réussi à « politiser le commun ». Il n’a pas demandé aux islamistes de renoncer à leur identité, ni aux gens de gauche de renier leur radicalité, mais il a mis tout le monde face au « droit à la liberté ». La célèbre grève de la faim d’octobre 2005, qui a coïncidé avec le Sommet mondial sur la société de l’information, a été un « séisme » sociopolitique qui a mis à nu l’incurie du régime aux yeux du monde entier.

Mais cette expérience, qui est ensuite devenue une référence dans la littérature politique de l’opposition tunisienne, n’a pas échappé à la critique. Certains ont  estimé que Chebbi avait surévalué la stratégie des grands compromis, et que le rapprochement avec Ennahdha, justifié par le besoin de briser la politique d’isolement imposée par le régime, avait par la suite contribué à créer des confusions politiques que les élites démocratiques n’auraient pas réussi à gérer après la révolution. A un moment, cette quête éperdue de « dénominateur commun démocratique » semblait masquer l’ampleur des divergences réelles entre les différents projets en présence.

Le Collectif du 18 octobre a brisé la ghettoïsation qui avait été imposée par le régime pour affaiblir les courants de l’opposition et a démontré que l’adversaire n’était pas l’autre courant d’opinion, mais bien la dictature qui se nourrissait de leur division. Cependant, l’expérience a également démontré par la suite, qu’il est bien plus facile de faire sauter les barrières entre adversaires que de gérer leurs divergences lorsqu’ils deviennent partenaires dans un espace politique ouvert.

Février 2008, Tunis – Ahmed Néjib Chebbi annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 2009 au nom du Parti démocrate progressiste (PDP), avant que le régime autoritaire ne le prive de son droit de se présenter. Il a concocté une loi sur mesure qui limitait les candidatures aux seuls présidents de parti – Archives du journal El-Mawqif

Après 2011 : la tragédie du « militant » à l’ère de la « polarisation »

Après la fuite de Ben Ali le 14 janvier 2011, Ahmed Néjib Chebbi est entré dans une nouvelle phase de son parcours, placée sous le signe de la « responsabilité nationale », mais ponctuée d’« échec électoral ». Son entrée au premier gouvernement de transition en tant que ministre du Développement régional était, pour lui, une façon de « rationaliser » les revendications révolutionnaires et de les transformer en programmes d’action. Mais il s’est heurté au « radicalisme de la rue » et à des soupçons d’appartenance à un gouvernement comptant en son sein des figures de l’ancien régime. Soupçons dont il n’a pas pu se départir facilement, même après sa démission.

Lors des élections à l’Assemblée nationale constituante de 2011, et des échéances qui ont suivi, Ahmed Néjib Chebbi a payé le prix de sa « modération » et de son passé au sein du Collectif du 18 octobre. Il a été la cible d’une campagne de dénigrement acharnée lancée par ses détracteurs, dont certains venaient de son propre parti, le PDP. Cela dit, expliquer l’échec uniquement par la polarisation reste une lecture tronquée. Il faut dire que Chebbi et son parti n’avaient pas fait montre, durant cette période, d’une grande capacité d’adaptation, et n’ont pas su se transformer en force électorale populaire.

La sociologie des élections en Tunisie après la révolution était conditionnée par  « l’identit » et la « peur », et non par les « programmes » ou « le parcours militant ». Or, Chebbi, qui présentait alors le Parti républicain comme une alternative sociale-démocrate, semblait parfois prisonnier de conceptions datant d’avant la révolution, à une époque où le passé militant suffisait à asseoir la légitimité politique. Alors que la nouvelle Tunisie fonctionnait selon des règles différentes, que l’élite démocratique modérée, dont Chebbi était l’une des figures de proue, n’a pas su comprendre et dont elle n’a pas su s’accommoder.

Cependant, Chebbi n’a pas abandonné la scène politique pour autant. Par la voix de ses députés à l’Assemblée constituante, il continuait à défendre le caractère civil de l’État et l’indépendance de la justice. Mais le vrai drame n’était pas seulement dans les tentations de compromission avec le pouvoir, mais aussi dans l’incapacité des forces démocratiques modérées à créer un bloc politique et social influent. Un échec dont Chebbi était à la fois l’artisan et la victime.

Quelques mois seulement après les élections de l’Assemblée nationale constituante, le PDP, dirigé par Chebbi depuis plus de trois décennies, s’est lancé dans l’une des plus importantes restructurations au sein de la famille démocratique. En avril 2012, le parti a choisi de fusionner avec plusieurs formations politiques centristes, notamment le parti Afaq Tounes (l’aile que dirigeait alors Yassine Ibrahim), le Parti républicain et le Parti Al-Irada, afin de créer une nouvelle entité baptisée Parti républicain. Chebbi avait justifié ce choix par la nécessité d’unir les forces démocratiques laïques face à la polarisation croissante entre le mouvement Ennahdha et ses adversaires, et de construire un pôle politique capable de rivaliser avec les grands partis.

Octobre 2014, Tunis – Ahmed Néjib Chebbi dévoile son programme électoral en tant que candidat à la présidence de la République – Page officielle d’Ahmed Néjib Chebbi

Mais ce pari s’est rapidement heurté à une réalité plus complexe. Les années suivantes ont en effet montré à quel point il était difficile de fusionner des structures politiques de cultures organisationnelles et d’obédiences différentes. Car cela faisait apparaître des luttes pour le leadership et des divergences sur les choix politiques et stratégiques. Face à l’aggravation de ces clivages et au recul du poids électoral du parti, Chebbi a par la suite quitté le Parti républicain, mettant ainsi fin à une expérience politique qu’il voulait comme le prolongement du PDP. Après la déception des élections de 2014, il a une nouvelle fois tenté de rassembler les centristes au sein de nouvelles structures politiques, avant d’annoncer, en 2017, la création du Mouvement démocratique. Celui-ci a ensuite fusionné avec le Parti El-Amal en 2020. Chebbi va faire son retour sur la scène politique après le coup d’État du 25 juillet 2021, au sein du Front du salut national, dans l’opposition.

Front de salut national : retour à la « case départ » de la résistance

Ce que le président Kais Saied a qualifié de « mesures exceptionnelles » le 25 juillet 2021, Néjib Chebbi l’a considéré dès le premier instant comme un « coup d’État au sens plein du terme » contre la Constitution et la légalité. Il revenait ainsi à sa première vocation, qu’il s’était forgée voici un demi-siècle : celle de « farouche opposant ». Contrairement à beaucoup d’autres, il n’a pas attendu « la décantation ». Il est descendu dans la rue pour dénoncer le démembrement des institutions de l’État, l’instrumentalisation de la justice et les atteintes à la liberté d’expression.

La création du Front de salut national en mai 2022 s’apparentait à une tentative de rééditer l’expérience du « 18 octobre », dans un contexte plus complexe et autrement plus dangereux. Chebbi a compris que le nouveau pouvoir ne visait pas un parti en particulier, mais bien la « politique » en tant qu’acte autonome. C’est pourquoi il n’a pas hésité à s’allier à nouveau avec le Mouvement Ennahdha et d’autres forces politiques, expliquant que « la priorité absolue est de restaurer la démocratie ».

Mais le contexte n’est plus le même. Alors que le Collectif du 18 octobre est né à un moment où la société s’engageait en politique, le Front du salut a vu le jour dans un contexte de désaffection généralisée envers les partis et les élites traditionnelles. C’est pourquoi il n’a pas réussi à aller au-delà des limites de l’opposition classique ni à proposer un nouveau projet capable de rétablir la confiance d’une grande partie de la société tunisienne. Chebbi paraissait toujours miser sur les compromis politiques, à l’heure où la tendance générale était à la rupture avec l’ensemble de la classe politique.

Cette étape a montré la détermination dont cet homme était animé pour défendre ses convictions. Mais elle a également révélé les limites des méthodes politiques qu’il avait adoptées tout au long de sa carrière, dans un paysage socio-politique totalement différent de ce qu’il était il y a deux ou trois décennies.

Mars 2023, Tunis – Ahmed Néjib Chebbi à la tête d’une manifestation organisée par le Front du salut national – Page officielle du Front du salut national

L’affaire du « complot » : quand la justice devient une « guillotine » politique

Cette injustice a atteint son paroxysme en décembre 2025, lorsque Ahmed Néjib Chebbi a été arrêté pour l’exécution d’un jugement définitif en appel le condamnant à 12 ans de prison, assortis de cinq ans de mise sous surveillance administrative, dans le cadre de l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État 1 ». À l’aube du 28 novembre 2025, la chambre criminelle antiterroriste près la Cour d’appel de Tunis avait prononcé de lourdes peines allant de 5 à 45 ans de prison à l’encontre de dizaines d’hommes politiques, d’avocats et de militants, dans l’un des plus grands procès politiques que la Tunisie ait connus depuis la révolution. La peine prononcée en première instance à l’encontre de Chebbi a été réduite de 18 à 12 ans, mais cela n’a rien changé à la symbolique de l’affaire ni à ses répercussions politiques.

Quelques jours avant son arrestation, Chebbi avait pressenti le scénario qu’il avait déjà vécu à plusieurs reprises à différentes étapes de sa vie. Dans une intervention médiatique le 2 décembre 2025, il avait annoncé qu’il boycotterait le procès, estimant que « les juges sont devenus des fonctionnaires au service du pouvoir ». Il a affirmé que les forces de sécurité encerclaient son domicile et qu’il s’attendait à être arrêté d’un moment à l’autre.

À ce moment-là, il ne s’exprimait pas seulement en tant qu’accusé prenant sa défense, mais aussi en tant qu’opposant aguerri qui voyait dans cette affaire le signe d’un grand basculement politique.

Le 4 décembre, à la première heure, les forces de police se sont présentées à son domicile et l’ont embarqué. Ces instants ont immortalisé l’arrestation d’un octogénaire, qui a passé plus d’un demi-siècle à s’opposer aux régimes successifs. Sa fille, l’avocate Haïfa Chebbi, a déclaré que son père avait été arrêté et transféré en prison tout en conservant son droit de faire appel du jugement. Elle a expliqué que le pourvoi en cassation dans ce type d’affaires ne suspend pas l’exécution de la peine, ce qui a rendu l’arrestation immédiate malgré les procédures judiciaires ultérieures.

Chebbi n’était pas le seul au cœur de cette affaire. Des dizaines d’hommes politiques, d’hommes d’affaires et d’avocats ont été arrêtés dans cette vaste campagne visant les voix opposées au président Kais Saied. L’affaire a également conduit à l’arrestation d’autres personnalités, dont Chaïma Issa et Ayachi Hammami. Le pouvoir campait sur sa propre version des faits, à savoir qu’il s’agissait d’une affaire judiciaire et sécuritaire, et non politique, et qu’il était nécessaire d’appliquer la loi et de sauvegarder la sécurité de l’État.

Au-delà des verdicts prononcés, les interrogations portent sur la nature même de l’affaire. Tout au long des mois qu’a duré le procès, la défense n’a cessé de souligner que le dossier ne reposait pas sur des faits tangibles liés à la préparation d’un coup d’État, à la constitution d’une organisation secrète ou à la planification d’un recours à la force. Dans leur argumentation, les avocats ont expliqué que le dossier s’appuyait essentiellement sur des réunions politiques, des contacts, des rencontres avec des diplomates étrangers, des déclarations à la presse et des activités partisanes. Ils ont conclu que cette affaire marquait un « glissement dangereux » de la criminalisation des actes vers celle des positions politiques elles-mêmes.

Cette affaire continue à susciter de vives inquiétudes, tant en Tunisie qu’à l’étranger, surtout qu’elle touchait des personnalités issues d’horizons intellectuels et politiques divers, et dont le seul point commun est leur opposition au pouvoir. Tous ces procès paraissaient comme l’aboutissement d’un long bras de fer entre le pouvoir exécutif et une grande partie de la classe politique depuis le 25 juillet 2021.

L’affaire Chebbi ne s’est pas arrêtée au moment de l’arrestation. Fin décembre 2025, la cour d’appel a rejeté pour vice de forme le pourvoi en cassation introduit par le vieux militant, confirmant ainsi la condamnation prononcée à son encontre, qui devenait alors définitive. C’est ainsi que cet homme, qui avait connu la prison sous Bourguiba et qui s’était opposé à Ben Ali pendant des décennies, s’est retrouvé, à près de 90 ans, de retour en cellule. Une scène aussi symbolique que bouleversante.

La condamnation d’Ahmed Néjib Chebbi à 12 ans de prison est d’autant plus scandaleuse qu’elle touche une personnalité dont le nom est indissociable de l’histoire contemporaine de l’opposition tunisienne. Elle relance le débat sur des questions plus profondes, concernant les limites de l’action politique, l’indépendance de la justice et l’avenir du pluralisme dans le pays. Car, au-delà de ce qu’on pense de l’homme ou de ses choix politiques, l’image d’un opposant octogénaire jeté en prison dans un procès éminemment politique, restera l’une des images les plus symptomatiques de la situation actuelle en Tunisie : un moment où se cristallise la crise du pouvoir et celle de l’opposition, et où la justice, censée trancher les litiges, devient le lieu d’affrontement politique par excellence.

Chebbi, exemple d’une élite en crise

Pourquoi Ahmed Néjib Chebbi a-t-il échoué à accéder au pouvoir, alors qu’il a bien réussi à devenir l’un des ténors de l’opposition ? Pour répondre à cette question, il faut aller au-delà du récit dithyrambique ou de la condamnation facile.

Chebbi incarne en effet l’image de « l’intellectuel politique » qui croyait en la force de l’idée et en la rationalité de l’action. Mais il illustre également les limites de ce modèle dans une société politique parfois davantage mue par des considérations identitaires, claniques et populistes que par des programmes et des conceptions intellectuelles.

Sur le plan politique, le parcours de Néjib Chebbi ne se décline pas uniquement sous l’angle de l’intégrité ou des principes. Car, cet homme a aussi payé le prix de choix politiques qui n’ont pas toujours abouti, ainsi que celui d’avoir trop longtemps parié sur les élites et les compromis . C’est peut-être d’ailleurs, son plus grand paradoxe : il a réussi à se forger une immense influence symbolique et morale, qu’il n’a pas su traduire en force politique capable de conquérir le pouvoir.

Décembre 2025, Tunis – Manifestation contre l’autoritarisme et la criminalisation de l’opposition, où apparaît une banderole à l’effigie d’Ahmed Néjib Chebbi, incarcéré aux côtés de plusieurs militants – Photos : Nawaat. Alaa Agrebi

Le parcours de Chebbi retrace, par ailleurs, la crise du « centre démocratique » en Tunisie, tiraillé entre la course au leadership et des calculs étriqués, ce qui en a fait une proie facile pour la polarisation. Chebbi, malgré son poids historique, a été un des protagonistes de cette crise autant qu’il en a été le témoin. Preuve qu’au sein de son parti et dans son entourage démocratique, il a essuyé  des critiques portant notamment sur la manière dont il gérait les choses et la mainmise de la direction historique sur les décisions du parti. Certains de ses anciens compagnons de route jugeaient que les partis qu’il avait dirigés étaient davantage liés à sa personne qu’à des institutions capables de former de nouveaux dirigeants. Ce qui a fini par les affaiblir progressivement à mesure que la présence personnelle de leur leader historique s’effilochait.

L’histoire ne le retiendra peut-être pas comme un président ou un leader populaire ayant bouleversé les rapports de force. Mais elle le retiendra sans doute comme l’une des figures majeures ayant contribué à ancrer la culture des droits et des libertés dans la Tunisie moderne. Et surtout comme un homme politique qui a été présent dans toutes les batailles politiques pendant plus d’un demi-siècle. C’est pourquoi on ne peut pas juger Ahmed Néjib Chebbi uniquement comme une figure politique, mais plutôt comme un miroir reflétant un demi-siècle d’histoire moderne de la Tunisie, avec toutes ses gloires, ses déclins et, surtout, ses impasses.


  1. Le parcours et la voie : ce qui s’est passé et ce que je préconise (en arabe) – Ahmed Néjib Chebbi – Association Nachaz ↩︎