Il y a des moments où un peuple se regarde dans le miroir et ne reconnaît plus son visage. Non pas parce que le miroir ment, mais parce que le visage a changé sans qu’on veuille l’admettre. Nous, Tunisiens, à ce moment-là, nous nous disons héritiers de trois mille ans de civilisation, porteurs d’une lumière méditerranéenne, d’une élégance arabo-islamique, d’une intelligence qui aurait traversé les siècles. Et pourtant, dans les rues de Tunis, de Sfax, dans les villages du Sud, quelque chose de sombre s’est réveillée. Quelque chose qui déshumanise l’autre pour mieux cacher que nous-mêmes nous sommes en train de perdre un peu de notre humanité.
Une haine qui dormait dans les plis de l’histoire
Le racisme anti-Noir n’est pas né un jour de février 2023. Il dormait déjà dans les plis de notre histoire. L’esclavage a été aboli ici un matin de janvier 1846, par le geste d’un bey qui voulait, dit-on, entrer dans la modernité avant les autres et la Tunisie fut ainsi, presque deux ans avant la France, la première terre arabo-musulmane à rompre ses chaînes. Nous nous en flattons encore, comme d’une médaille ancienne qu’on ressort dans les discours officiels. Mais les noms de famille portent encore la trace : Atiq, Abid, Chouchen. Comme si l’abolition n’avait aboli que le mot, jamais tout à fait le regard. La couleur de la peau reste, pour beaucoup, une frontière invisible que l’on accepte de ne pas franchir.
Puis est venu le fameux discours
Ce jour-là, le 21 février 2023, devant le Conseil de sécurité nationale, le président Kais Saied a parlé de “hordes de migrants clandestins” d’Afrique subsaharienne. Il a parlé de violence, de crimes, d’actes inacceptables. Il a parlé d’une “entreprise criminelle ourdie” pour changer la composition démographique du pays, pour faire de la Tunisie un pays “purement africain” sans attache aux nations arabes et islamiques. Les mots étaient lourds. Ils portaient en eux la théorie du grand remplacement, cette peur identitaire qui circule ailleurs et qui, ce jour-là, a trouvé une voix officielle chez nous. Des voix se sont levées presque aussitôt (associations, ligues des droits humains…) pour dire l’horreur de ce langage, certaines osant même le rapprocher, dans leur effroi, des heures les plus sombres du siècle passé. Mais un discours prononcé au sommet de l’État ne se rattrape pas avec des mots qui viennent après.
Et la société a répondu
Dans les jours qui ont suivi, Manuela, une jeune Camerounaise de vingt-deux ans, demandeuse d’asile, a été attaquée devant un café de l’Ariana par six hommes. Ils lui ont crié qu’elle n’était pas la bienvenue, qu’elle devait rentrer chez elle. Ils l’ont frappée à la nuque, puis poignardée à la poitrine. Elle a survécu, le corps lacéré. Quelques jours plus tard, un étudiant malien de vingt ans, qui rentrait chez lui après son tout premier jour de stage, a vu un homme sortir une lame de rasoir et tenter de le taillader en lui hurlant de retourner “dans son pays”. Il en a gardé des coupures au cou et à la poitrine. Des propriétaires ont jeté dehors, du jour au lendemain, des familles qui avaient payé leur loyer. À Sfax, en juillet 2023, après la mort d’un Tunisien poignardé dans un quartier de la ville, des maisons ont été envahies, des familles chassées dans la nuit, des corps blessés jusque sur les terrasses. Puis sont venues les expulsions collectives. Des centaines de personnes abandonnées dans le désert, sans eau, sans nourriture. Une mère ivoirienne, Matyla Dosso, et sa petite fille Marie, six ans, née, elle, dans un camp de réfugiés (comme si même sa naissance avait déjà été un exil) ont été retrouvées mortes de soif sur le sable, à la frontière entre la Tunisie et la Libye.
Et il y a eu cette vidéo. Celle qui a fait le tour des réseaux en juin 2026. Une femme subsaharienne enceinte, à Thyna, près de Sfax. Des hommes font irruption. Un adolescent la dénude sous la menace d’un couteau, devant son mari, devant sa famille. Il parle de viol collectif. Elle supplie. Les rires. L’humiliation filmée comme un trophée. Les autorités ont fini par arrêter des suspects, et ont affirmé que les images, en réalité, dataient déjà de plusieurs années. Mais qu’importe l’année exacte: le lieu, la langue, la violence nue restent. Et le cœur se serre. Parce qu’une femme enceinte, un ventre qui porte déjà la vie, devient objet d’un jeu cruel. Parce que la vulnérabilité la plus pure est transformée en spectacle de mépris. C’est là que la déshumanisation touche le fond: quand même l’enfant à naître n’arrête plus la main qui déshabille et la bouche qui menace.
Ces images ne sont pas des abstractions. Ce sont des corps. Des souffles coupés. Des regards qui ne comprendront plus jamais pourquoi la terre d’accueil est devenue une terre de haine.
Quand la cruauté se signe à plusieurs mains
Le pouvoir a empiré les choses. Il a donné une légitimité d’État à ce qui n’était encore que des préjugés dispersés. Quand le sommet de la République reprend le langage de la pureté démographique, la rue se sent autorisée. Les policiers contrôlent au faciès. Les locataires noirs deviennent indésirables. Les associations qui tendent la main sont suspectées, parfois poursuivies. Saadia Mosbah, cette femme noire tunisienne qui a combattu toute sa vie pour la dignité (celle-là même qui avait porté, quelques années plus tôt, l’une des premières lois contre les discriminations raciales dans le monde arabe) a été arrêtée, jugée, et condamnée à huit ans de prison, sous des accusations financières que les défenseurs des droits humains disent taillées sur mesure pour faire taire une militante devenue trop gênante. Dans sa cellule, elle a entendu les insultes racistes.
Mais le pouvoir n’a pas agi seul. Il a trouvé des partenaires.
Quelques mois après le discours, au cœur même des violences, un mémorandum d’entente a été signé à Carthage. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, Giorgia Meloni, présidente du Conseil italien, Mark Rutte, alors Premier ministre néerlandais, et Kais Saied. Un “partenariat stratégique et global”. L’Europe promettait des dizaines de millions d’euros pour le contrôle des frontières, dans une enveloppe globale qui pouvait grimper jusqu’à près d’un milliard. En échange, la Tunisie s’engageait à freiner les départs vers l’Italie. Meloni a salué un pas important. Mais sur le terrain, les ONG ont vu autre chose: une externalisation des frontières européennes, un financement qui renforce un appareil déjà engagé dans des pratiques d’expulsions collectives et de violence. Trois ans plus tard, on parle encore d’un “modèle de complicité”. Les arrivées en Italie ont baissé. Les corps, eux, continuent de souffrir dans le silence des accords.
Ainsi, la déshumanisation interne a trouvé un écho externe. L’Europe, pressée de protéger ses rivages, a tendu la main à un discours qu’elle aurait condamné ailleurs. Et nous, qui brandissons encore nos trois mille ans de civilisation, avons accepté de devenir les gardiens d’une frontière qui n’est pas seulement géographique, mais morale. Car au fond, le complexe de supériorité est le même des deux côtés de la Méditerranée. Nous nous croyons plus raffinés que les “hordes” venues du Sud. L’Europe se croit plus civilisée en confiant à d’autres le sale travail du refoulement. Dans les deux cas, l’humanité de l’autre devient négociable.
Ce que le miroir refuse de nous rendre
Nous aimons raconter que nous sommes plus intelligents. Plus raffinés. Héritiers de Carthage, de la Rome africaine, des savants et des poètes. Nous brandissons nos “trois mille ans de civilisation” comme un bouclier. Et pendant ce temps, nous détournons le regard de ce que nous sommes devenus : un pays où la jeunesse rêve de partir, où l’économie peine à offrir de la dignité, où les institutions vacillent, où la colère cherche un visage sur lequel se poser. Le migrant noir devient alors le miroir inversé de nos peurs. Il porte sur son corps la précarité que nous refusons de nommer. Il incarne l’échec que nous projetons dehors pour ne pas le regarder dedans.
Ce sentiment de supériorité est une forme de déshumanisation de soi. Car celui qui a besoin de rabaisser l’autre pour se sentir grand a déjà perdu quelque chose d’essentiel. Nous nous déshumanisons en déshumanisant. Nous devenons plus petits à force de vouloir paraître plus grands. Nous oublions que la civilisation n’est pas un trophée d’ancêtres, mais la manière dont on traite le vivant aujourd’hui. Un peuple qui se croit trop noble pour ses difficultés actuelles finit par se venger sur ceux qui n’ont même pas le droit de répondre. Et quand ce “CEUX” devient une femme enceinte menacée sous les yeux de son mari, le miroir ne montre plus seulement de la haine. Il montre une chute morale.
Il y a une douleur particulière dans ce constat. Parce que nous savons, au fond, que nous pouvons être meilleurs. Nous avons connu des gestes de solidarité spontanée. Des voisins qui ont caché, nourri, protégé. Des associations qui ont risqué. Mais ces gestes restent fragiles face à la vague. Face à la facilité du bouc émissaire. Face à la tentation de croire que le problème, c’est toujours l’autre. Face aussi à l’argent et à la reconnaissance qui viennent de l’extérieur quand on accepte de jouer le rôle demandé.
Nous sommes un peuple déshumanisé par les crises successives, par les promesses trahies, par le sentiment d’avoir été abandonnés à notre sort. Et dans cette blessure, nous avons choisi, trop souvent, de devenir déshumanisants. Nous avons transformé la peur en mépris, le mépris en violence, la violence en silence. Et nous avons laissé des accords lointains renforcer ce silence.
Pourtant, le cœur d’un peuple n’est jamais complètement perdu. Il suffit parfois d’un regard sincère. D’une question simple: qui serions-nous si nous cessions de nous définir contre quelqu’un? Qui serions-nous si nous acceptions que notre vraie civilisation n’est pas un passé glorieux à exhiber, mais un présent à honorer par la justice, par l’amour d’autrui, par le refus de l’humiliation? Qui serions-nous si nous refusions d’être les gardiens d’une frontière qui nous coûtait notre âme?
La Tunisie n’est pas condamnée à ce visage sombre. Mais elle ne s’en sortira pas en détournant le regard de ce qu’elle a laissé pousser en son sein. Ni en désignant le seul pouvoir comme coupable. Ni en se cachant derrière trois mille ans d’histoire. Ni en se consolant des milliards que lui tendent ceux qui convoitent ses rivages… Elle s’en sortira le jour où elle osera regarder ses enfants noirs, ses étudiants africains, ses voisins de peau différente, et même cette femme enceinte filmée dans sa terreur, et leur dire, sans détour : vous êtes ici, et votre humanité n’est pas négociable. Le jour où elle osera se dire à elle-même: nous aussi, nous avons besoin d’être réhumanisés.
Jusque-là, nous resterons ce peuple qui se croit grand tout en devenant petit. Ce peuple qui déshumanise pour ne pas sentir qu’il s’est un peu perdu. Et le miroir, lui, continuera de nous renvoyer une image que nous préférerions ne pas voir.




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