Les habitants de la ville de Jebeniana, dans le gouvernorat de Sfax, ont été endeuillés, mercredi 21 octobre 2026, par le décès du jeune Aoun Salhi, âgé de 24 ans, à la suite d’une course-poursuite avec la police, alors qu’il roulait en moto. Cet incident a mis en émoi tous les habitants de la région. La colère a rapidement donné lieu à des affrontements violents avec les forces de l’ordre, au cours desquels des gaz lacrymogènes ont été utilisés avec intensité pour disperser les jeunes en furie. Cette explosion intervient après des décennies marquées par les représailles du pouvoir contre une région réputée pour être une pépinière d’activistes, d’opposants politiques et de syndicalistes.
Cette mort suspecte à la suite d’une course-poursuite policière à Jebeniana et sur les routes avoisinantes menant à cette ville n’était pas la première du genre. La région de Jlalba avait déjà connu, en décembre 2018, un cas similaire dont la victime était le jeune Oussama Laater, à la suite d’une traque du même type qui lui avait coûté la vie à l’âge de 19 ans. L’incident a été suivi de manifestations, d’affrontements avec les forces de l’ordre qui ont bombardé la région de gaz lacrymogène. Les citoyens avaient, sur le coup, réclamé l’ouverture d’une enquête pour faire la lumière sur les circonstances de ce décès, déterminer les responsabilités et traduire en justice les responsables de la mort d’un jeune homme dans la fleur de l’âge. Ils estimaient que, dans les pays démocratiques, les citoyennes et les citoyens ont le droit de demander des comptes à ceux qui sont payés par l’argent des contribuables pour le moindre dépassement, à plus forte raison pour une course-poursuite où il y a eu mort d’homme. Ce sont exactement les mêmes revendications qui sont scandées lors des manifestations actuelles. D’autant plus que les poursuites policières dans les zones d’agglomération sont soumises à des règles strictes, connues de tous, en matière de proportionnalité et de protection de la vie des citoyens et des agents.
Les citoyens réclament la vérité
Le jeune homme décédé était originaire de la région de Drabla, dans la délégation de Jebeniana. Selon certaines versions des faits, il était recherché depuis un certain temps pour trafic de stupéfiants. Mais ses amis et les membres de sa famille réfutent ces accusations. Ces derniers assurent qu’il travaillait en Italie et que sa situation financière était stable, et qu’il n’avait aucune raison de prendre le risque de se livrer à quelque trafic que ce soit. D’autant plus qu’il venait de se marier, laissant ainsi derrière lui une épouse éplorée et enceinte.

Selon des témoins oculaires interrogés par Nawaat, la moto que conduisait le jeune homme à toute vitesse pour échapper au véhicule des forces de l’ordre qui le filait a été percutée par l’arrière, ce qui lui aurait fait perdre l’équilibre. Il est alors tombé et a été écrasé, son corps atrocement mutilé, comme l’ont attesté sa famille et des sources médicales locales.
Dès que la nouvelle s’est répandue, un grand nombre de riverains et de jeunes ont rejoint les proches du défunt devant l’hôpital régional. A travers cet élan de solidarité, ils voulaient partager leur douleur et exprimer leur colère face à ce qui leur paraissait comme un mépris à l’égard des vies humaines, traitées comme de simples numéros dans des dossiers administratifs. Ils ont exigé des autorités l’ouverture d’une enquête sérieuse, dont les conclusions seraient rendues publiques, afin de déterminer les responsabilités et de punir le coupable. Ils ne voulaient pas que l’affaire soit jeté dans l’oubli et qu’une nouvelle tragédie vienne raviver les mêmes douleurs et faire revivre à la région les mêmes scénarios qui se répètent sans cesse. Le rassemblement a rapidement viré à l’émeute, où des pavés ont été lancés et des pneus brûlés.
Les affrontements se sont poursuivis jeudi 22 octobre, comme l’a constaté notre équipe sur place. Aucun dégât ni pillage des biens publics ou privés n’a été signalé. Les cours ont par ailleurs été suspendus dans les écoles primaires, les lycées, les collèges et le centre de formation professionnelle. La plupart des commerces, des cafés, ainsi que le marché municipal, ont également été fermés, en raison de l’intensité des gaz lacrymogènes. Avant que le calme ne revienne vers 14 heures, permettant ainsi aux habitants d’organiser les funérailles du jeune Aoun et de l’inhumer au cimetière de la région.
Une accumulation de colère
Ces émeutes ont montré l’ampleur des frustrations accumulées chez les jeunes. Tous, y compris ceux qui ne connaissaient pas le jeune homme décédé, ont manifesté une sincère sympathie envers la victime, mais aussi un sentiment de révolte et d’indignation à l’égard des forces de l’ordre et des autorités en général.
Cela s’explique bien : une partie de la population de la région, qui utilise pour se déplacer des motos chinoises connues sous le nom de « Forza », composée de jeunes et même de personnes plus âgées, se sent exclue. Parmi eux, on trouve des jeunes ayant quitté l’école, mais aussi d’autres qui poursuivent leur scolarité en attendant leur première opportunité d’emploi. La plupart de ces jeunes partagent une vision pessimiste de la vie, au vu du chômage et de l’absence de perspectives d’avenir. Ce qui pousse certains d’entre eux à se réfugier dans l’alcool et la drogue, ou à s’accrocher au rêve de la « harga », à la recherche d’un paradis perdu au-delà des mers.
Les habitants de la région sont partagés sur le sens à donner à ces événements. Certains y voient l’expression d’une colère ancienne alimentée par des décennies d’appauvrissement et de désertification culturelle. Ils estiment que les jeunes manifestants sont victimes de politiques publiques qui les ont exclus. D’autres appellent le pouvoir à s’attaquer aux racines du problème pour éliminer les germes de la délinquance et de la déperdition. Ils ne voudraient pas que Jebeniana, réputée pour son dynamisme politique et intellectuel, devienne un laboratoire de politiques de lutte contre l’immigration irrégulière, et un refuge pour les candidats à la « harga » et des laissés-pour-compte.
Interrogé par Nawaat, Mahmoud Noôman, militant des droits de l’homme, estime que le décès du jeune homme, quelles qu’en soient les circonstances, n’était qu’une étincelle qui a déclenché ces émeutes. Il souligne que, d’après ses premières observations, les émeutes récentes se distinguent par deux caractéristiques fondamentales : d’abord le caractère violent des affrontements avec les forces de l’ordre, contrairement à toutes les révoltes qu’on a connues dans le passé. Jusque-là, les manifestations prenaient généralement la forme de rassemblements ou de marches dénonçant tel ou tel dérapage et exigeant que les responsables soient traduits en justice.

Le deuxième aspect qui caractérise ces manifs est l’absence des élèves et des représentants de la société civile, contrairement à ce qui a toujours marqué les mouvements de protestation à Jebeniana tout au long de son histoire. On a vu que la plupart des manifestants étaient des jeunes, parmi lesquels un grand nombre de jeunes issus de certaines communes relevant de la délégation, et pas seulement du chef-lieu.
Notre interlocuteur souligne que cette nouvelle configuration doit être interprétée comme une réponse à l’exclusion persistante dont souffre cette région, ainsi qu’à l’absence de perspectives pour les jeunes, sur fond de hausse du chômage et de recul des chances d’émigration.
Il ajoute que cette situation a été aggravée par la « léthargie » dans laquelle la société civile locale a sombré ces dernières années, pour des raisons « objectives » et d’autres « subjectives » : il y a, d’abord, les restrictions imposées à l’ensemble des acteurs de la société civile au niveau national, l’affaiblissement de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt), et le désordre qui règne au sein mêmes de ces composantes. Ces acteurs jouaient auparavant un rôle prépondérant dans l’encadrement des mouvements de protestation et le maintien de leur caractère pacifique. Mahmoud Noôman met en garde contre les risques de dérive vers le chaos et la violence qui pourraient résulter de la poursuite des restrictions imposées à la société civile. D’autant plus que le pouvoir semble toujours attaché à l’approche sécuritaire comme option principale pour gérer les tensions et les mouvements de protestation.
Mahmoud Noôman conclut que la persistance de l’exclusion augure d’une recrudescence de ce type d’émeutes. Il estime que le modèle de développement libéral adopté, conjugué aux orientations édictées par la loi de finances actuelle, ne laisse entrevoir aucun changement substantiel pour l’avenir de Jebeniana. Un avenir qui risque de reproduire les errements de son présent et de son passé récent.
Villes ruinées par un système défaillant
Jebeniana, à l’instar de nombreuses villes et villages de l’arrière-pays, fait aujourd’hui les frais d’un choix de politiques publiques qui, depuis des décennies, ont prouvé leur échec. Elle est aussi victime d’un modèle de développement totalement obsolète qui n’a fait que priver sa jeunesse de son droit au travail, à l’épanouissement personnel et à une vie digne. Cette jeunesse a été également privée de son droit à des espaces culturels et de loisirs, à des services publics décents et à des infrastructures de qualité. A cela s’ajoute l’absence de soutien de l’État aux activités agricoles, à la pêche, au commerce et à l’artisanat. Jebeniana, qui a été un vivier d’hommes d’Etat et de l’élite politique, syndicale et estudiantine, sans oublier sa contribution au sport, à la culture et à l’éducation est devenue, selon la description de certains de ses enfants, une ville sinistrée et meurtrie, qui n’a connu de la part de l’État que l’humiliation et l’injustice.
Même après la visite du président de la République dans cette ville, devenue un camp de regroupement des migrants d’Afrique subsaharienne, à la suite des campagnes d’expulsion menées par le pouvoir dans les grandes villes, la situation n’a pas changé. Au contraire, la région s’est transformée en une sorte de «laboratoire sécuritaire», selon l’expression de notre confrère originaire de la région, Yassine Nabli.

Approché par Nawaat, Yassine Nabli souligne que sa petite ville, à vocation rurale et maritime, « est de plus en plus asphyxiée depuis qu’elle a été transformée en laboratoire sécuritaire pour le contrôle des frontières sur la rive sud de la Méditerranée. » Cela se manifeste notamment par la détention des migrants dans des conditions inhumaines et un déploiement sans précédent des forces de l’ordre dans la ville. Jebeniana est ainsi devenue un petit chantier méditerranéen de l’hégémonie italienne et européenne, avec la complicité du régime tunisien. Alors que les petits projets agricoles et maritimes sont au bord de la faillite, en raison du désengagement de l’État. Celui-ci se contente de renforcer son potentiel de répression, importé de l’étranger.
Notre interlocuteur affirme que les projets d’élevage de bétail et de bovins ont connu un recul, tandis que les petits pêcheurs sont accablés de dettes et que les petites exploitations agricoles n’arrivent plus à assurer les moyens de subsistance à des milliers d’habitants. Il ajoute que les activités commerciales, qui constituaient une source de revenus pour une large partie de la population, stagnent depuis des années.
S’agissant des services publics et des infrastructures, Jebeniana donne l’image d’une ville délaissée et oubliée depuis des décennies, maintenue dans son statut en marge du gouvernorat de Sfax. Elle est surtout punie pour sa réputation de berceau historique de l’action politique et syndicale d’opposition.
Yassine Nabli affirme que le recours à la solution sécuritaire, comme unique voie possible pour résoudre les problèmes de la ville, ne fera que l’étouffer et alimenter une tension permanente. Selon lui, cette situation s’inscrit dans le contexte général du pays sous le régime actuel. Sur le terrain, les slogans sociaux du pouvoir cède la place à une répression débridée.
Sur le plan national, Jebeniana est témoin de l’incurie des régimes successifs, sans exception, et de leur incapacité à répondre aux aspirations de sa jeunesse et à son droit au développement, au travail et à la dignité. Elle paie aujourd’hui le prix de choix économiques iniques et ruineux, qui ont accumulé les privations, creusé les inégalités et fermé les portes de l’espoir à des générations. Cela dit, la responsabilité de l’État n’exonère pas celle de l’élite locale, en particulier celle qui se présente comme opposition démocratique, progressiste et sociale.
En effet, cette élite reste, en partie, prisonnière de ses clivages et de ses rivalités marginales, dont certains remontent aux années 1970 du siècle dernier. Alors que la gravité de la situation exige de dépasser les calculs étriqués et les luttes intestines.
Aujourd’hui plus que jamais, elle doit engager une réflexion collective sérieuse sur les moyens à mettre en œuvre pour regagner la confiance des jeunes de la région, afin de les aider à retrouver confiance en eux et les inciter à changer leur vécu par leur volonté, leur intelligence et leur effort.





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