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Témoignages recueillis par Henda Chennaoui, images par Malek Abderrahman, montage Nizar Baoueb.

40 mille Tunisiens ont traversé le canal de Sicile, au cours de l’année 2011, pour débarquer dans plusieurs villes d’Europe. 1500 d’entre eux ont péri en mer ou sont portés disparus.

Ces statistiques effarantes ont été données par le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux, lors d’une conférence de presse tenue, ce mercredi, à l’occasion de la journée mondiale de la migration. A cette occasion, les participants ont rappelé la nécessité de ratifier la Convention internationale de 1990 sur la protection des migrants et leurs familles et de reconnaitre la migration comme un droit humanitaire.

« La mer nous a pris nos enfants » !

Certes, le phénomène de l’immigration clandestine ne date pas d’aujourd’hui. Mais les chiffres témoignent d’une flambée impressionnante, au lendemain de la chute de l’ancien régime. Face à l’absence de volonté politique pour résoudre les problèmes liés à l’émigration, des familles de disparus, des réfugiés africains et des associations ont décidé de radicaliser leurs revendications, afin d’imposer des réformes en Tunisie, mais aussi dans l’Union Européenne. En 2013, le rapporteur spécial des Nations Unies avait « déploré les nombreuses lacunes dans la prise en compte effective des droits fondamentaux des migrants en pratique, et plus particulièrement des migrants irréguliers ».

Au lendemain du 14 Janvier 2011, il y a eu un relâchement de la surveillance de la police et de la garde nationale sur les côtes. Le risque était, alors, très réduit, pour les jeunes qui voulaient prendre le large. Le nombre des embarcations partant de la Tunisie se comptait par centaines. Jamais dans l’histoire du pays, il n’y a eu une telle vague de clandestinité vers l’Europe, de surcroit, cela se passait en plein jour, nous confie Abderrahmane Hedhili, président du FTDES.

Sans nouvelles de leurs fils, les familles des personnes disparues ont multiplié les actions afin de faire pression sur les deux gouvernements tunisien et italien. « Mais en vain ! Nous avons frappé à toutes les portes. Nous avons tout essayé… Les gouvernements refusent de nous aider », se lamente l’une des mères.

Comme elle, des dizaines de mamans vivent l'enfer de l'attente, depuis quatre ans.

Comme elle, des dizaines de mamans vivent l’enfer de l’attente, depuis quatre ans.

Nous acceptons n’importe quelle réponse. S’ils sont morts, qu’on nous dise comment. S’ils sont vivants qu’on nous dise où sont-ils … Même s’ils sont en prison, nous ne contesterons pas ! L’essentiel, c’est qu’on nous réponde par un oui ou par un non, ajoute une autre en pleurant.

A partir des données recueillis sur le terrain, le FTDES a dressé le profil socio-économique des disparus. Son premier constat : les disparus sont, en majorité, âgés de moins de 30 ans. Près de la moitié (46%) ont entre 15 et 24 ans. Cela peut s’expliquer par la fragilité de leur situation économique et leur désespoir face à l’avenir.

Les problèmes d’intégration des réfugiés de Choucha 

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Les réfugiés africains affirment que leur demande s’adresse à l’UNCRH qui n’a pas encore fini son « boulot ». En fait, ils refusent l’intégration en Tunisie et veulent partir pour un pays d’Europe, en tant que réfugiés.

Tarek Ben Hiba, président de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives, a rappelé que le contexte politique complique, énormément, la situation. En effet, la Tunisie n’a pas encore ratifié la Convention internationale de 1990 sur la protection des migrants et de leurs familles, signée par 88 pays. Cette convention permettra de protéger nos enfants à l’étranger et de préserver les droits des migrants et des réfugiés sur notre territoire. En l’occurrence, Messaoud Romdhani, membre du FTDES et de la LTDH, a rappelé que des dizaines de réfugiés africains, qui ont fuit, en 2011, la guerre civile en Libye, sont encore dans le camps de Choucha.

En plus des problèmes d’intégration, comme le racisme, la langue et le chômage, ces réfugiés sont harcelés par la police. Un des réfugiés a été arrêté, pendant plusieurs semaines, sans motif, alors qu’il rendait visite à ses amis, à Sousse, nous confie Romdhani.

De leur côté, les réfugiés africains affirment que leur demande s’adresse à l’UNCRH qui n’a pas encore fini son « boulot ». En fait, ils refusent l’intégration en Tunisie et veulent partir pour un pays d’Europe, en tant que réfugiés. Pour rappel, les autorités tunisiennes ont annoncé une prochaine évacuation du camp de Choucha, alors que les réfugiés veulent y rester, jusqu’à la réouverture de leurs dossiers.

Pas de diplomatie pour les djihadistes de Syrie et d’Irak !

Si les nouveaux dossiers ne sont pas une priorité dans l’agenda des gouvernements transitoires, les anciens dossiers comme celui de la migration clandestine n’ont même pas de place dans les discours des militants et des spécialistes. Cette remarque faite par une mère qui a perdu son fils en Irak, ravive d’autres douleurs. Des dizaines de jeunes partis étudier ou travailler en Irak, ne sont jamais revenus. Les familles ont entamé des démarches, auprès des autorités irakiennes, pour les faire libérer, mais elles n’ont pas pas été soutenues par le gouvernement tunisien.

Certains attendent, depuis 1990, le retour de leur fils. Nous comptons, aujourd’hui, plus de 500 dossiers entre prisonniers et disparus tunisiens en Irak et les gouvernements n’ont pas bougé pour les faire revenir … et pourtant ils sont tunisiens, déplore Abderrahmane Hedhili.

Pareil pour la Syrie où « le chaos sécuritaire et politique et l’absence de tout rapport diplomatique avec la Tunisie rendent la situation encore plus compliquée ». Sur le Djihad et le Salafisme qui mobilisent les jeunes tunisiens émigrant en Syrie et en Irak, le président du FTDES affirme que cette étape est la dernière de tout un processus.

Est-ce que nous avons une politique claire et structurée pour combattre le départ de nos jeunes pour le djihad ? Non ! À l’époque de Ben Ali, le combat des opposants et de la société civile était la liberté d’expression et de l’exercice du pluralisme politique. Après son départ, on s’est focalisé sur la transition politique. Personne ne peut prétendre avoir des solutions fondées sur des connaissances et des statistiques pour sauver ces jeunes de l’extrémisme religieux », s’indigne Hedhili, avant de conclure qu’il y a encore du pain sur la planche pour sauver cette jeunesse en déperdition.

Si le bilan politique du processus transitionnel tunisien est jugé « positif » par certains, les disparités socio-économiques croissantes ne laissent pas d’inquiéter, au vu des catastrophes humanitaires et sécuritaires qu’elles drainent dans leur sillage.

En tout état de cause, les militants et les familles des disparus et des prisonniers ont lancé un avertissement aux nouvelles autorités élues. « Si vous allez continuer à nous négliger, comme vos prédécesseurs, nous saurons comment vous obligez à nous écouter !», menace l’une des mères, les larmes aux yeux.