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Tous ces questionnements autour de l « Art » et de la « Violence » résonnent de plus en plus fréquemment dans l’esprit des Tunisiens. Placés malgré eux dans un conflit qui oppose aujourd’hui un grand nombre d’artistes au système en place, ils observent ces étendues de cas de plus en plus volumineuses, et ces expériences esthétiques plurielles et quelquefois nouvelles qui, aujourd’hui, en Tunisie, installent la pratique artistique sur le même piédestal, voir sur le même niveau que la violence, en terme d’actes, certes, mais également en terme d’idées et de manifestations.

Est-ce l’arbitraire du jugement critique individuel, qui influence exagérément le jugement critique collectif ? Est-ce un remake et/ou une adaptation de l’éternel combat qui sépare l’art des institutions étatiques, y compris le pouvoir politique gouvernant ? Est-ce une continuité de l’inoxydable « guerre » que fait l’islamisme, depuis près d’un siècle, comme tout fondamentalisme religieux, aux artistes ? Ou bien est-ce tout cela à la fois ?

L’on ne compte plus le nombre d’attaques contre les artistes, leur créations, leurs paroles, leurs opinons, leurs libertés d’expression. Plusieurs fois, ils ont fait et été l’objet d’agressions physiques, verbales, écrites. Devenus ennemis incommensurables des salafistes, qui les violentent et les menacent de mort, approuvés directement ou indirectement par les islamistes d’une part, du système judicaire et des policiers d’autre part, qui leur accolent aujourd’hui toutes sortes de procès, qui à vitesse vertigineuse se multiplient contre les milieux artistiques. Soit pour « atteinte au sacré », soit pour « outrage à la pudeur », soit pour « trouble à l’ordre public », soit pour « consommation de cannabis/usage de stupéfiants ». Une imputation de plus en plus fréquente pour envoyer les voix désobéissantes et les esprits rebelles, croupir en prison. Et il n’échappe presque à personne, actuellement, que tout cela représente une orchestration gouvernementale, pour faire taire tout espoir ou semblant d’espérance vers « le » changement.

Il se trouve que dans ces consciences dissidentes qui font tellement horreur aux systèmes dictatoriaux, théocratiques ou autres, il y a beaucoup d’artistes. Et les menaces à leur encontre, décuplent de jours en jours. De la part des islamistes radicaux, les violences physiques et/ou verbales, outrancières et des plus concrètes, restent indéfiniment impunies.

Cependant, fait encore plus dommageable, incommodant au quotidien, néfaste et nuisible à la longue, suite à tous ces événements qui ont fait des artistes tunisiens de véritables fauteurs de troubles, un véritable séisme dans l’opinion publique tunisienne s’est enclenché. Cette dernière, qui reste des plus conservatrices, avec un conservatisme prisonnier de traditions patriarcales, s’est rangée à maintes reprises du côté des obscurantistes religieux pour « criminaliser » l’art, le classant comme source première de violence pour la société tunisienne.

Le Tunisien « lambda », le citoyen de « base », et beaucoup d’acteurs politiques et/ou associatifs, figures influentes de la société civile, ont fait de même. « Nous ne sommes pas prêts, ce n’est pas le moment de faire de l’art qui dénonce, de l’expression provocatrice, ce n’est pas le quotidien de notre peuple, les Tunisiens veulent être rassurés, ils ne veulent pas que l’on change leurs habitudes. Ce genre d’art qui dit trop, qui parle trop, est inadéquat avec la réalité tunisienne. Pour nous, il est violent, et contre productif pour n’importe quelle cause, émancipatrice ou pas. Nous voulons juste de l’art qui soit beau, harmonieux, etc. » Voici quelques passages de ce que l’on entend ressasser dans l’opinion publique, gouvernants y compris (cf. le discours de Mr Mehdi Mabrouk, Ministre de la Culture, lors de la conférence de presse qui a suivi l’affaire de l’exposition du « Printemps Arts Fair, au Palais d’El Abdellia, en Juin 2012). Voici leur idée de l’art contemporain, qu’ils voudraient Tuniso-tunisien.

Toutefois, est-il possible d’enfermer l’art dans une identité « prêt(e) à porter » ? Est-il possible de réclamer de l’artiste une expression sur mesure, lui qui ambitionne et convoite par essence l’émancipation de sa liberté de création ? Même, et surtout au défi de l’autorité du système, de la religion, et du politique. Avec des œuvres/actions polémiques, quelquefois spectaculaires certes, qui peuvent certainement susciter de nombreuses critiques. Justement, la liberté de l’artiste c’est de choisir de faire tout cela, ou de ne pas le faire.

Si toutes ces « affaires » qui font passer les artistes tunisiens pour des individus susceptibles et porteurs de « violence », appréhendés comme ennemis jurés de la paix civile, si toutes ces « affaires » se sont internationalisées, avec pour certaines une médiatisation excessive, c’est bien parce-que l’art, et donc les artistes, en Tunisie, sont devenus de véritables victimes d’une machine sociale répressive et opprimante.

Alors, la violence d’où vient-elle ? D’où émane-t-elle ? Est-ce des œuvres d’art ? Est-ce des groupuscules extrémistes qui les pourchassent ? Est-ce du système judicaire qui, aujourd’hui, « jettent » les artistes en prison, où ils croupissent dans l’incompréhension la plus totale?

Pour comprendre la situation des artistes tunisiens depuis le soulèvement du « 14 Janvier 2011 » et le processus révolutionnaire qui s’en est suivi, faisons un « flash-back » d’événements marquants qui ont vu des artistes ou des œuvres d’art se faire, de différentes manières, agresser, où des cas d’artistes tunisiens ont été confrontés du dedans et/ou du dehors à ce conflit éternel entre « art et violence ».

film-La•citeŽ-InchAllaNadia-El-Fani. Source Image Web.Dès le mois d’Avril 2011, lorsque le film « Laïcité Inchallah » est projeté au Cinéma Afric’Art à Tunis, accompagné d’une exposition de photographies, des salafistes attaquent les spectateurs présents, saccagent les locaux, agressent son directeur Habib Bel Hédi, et menacent de mort la réalisatrice du film, Nadia El Fani. Un autre réalisateur de film, Nouri Bouzid, se fait agresser le même mois, au campus El Manar.

En Mai 2011, l’artiste Moufida Fedhila se fait violenter à l’Avenue Habib Bourguiba, où elle exécutait une performance artistique.
En Août 2011, l’écrivain Youssef Seddik, 70 ans, lors de conférences à Monastir puis à Hammamet, est attaqué par des salafistes qui bouleversent et troublent le bon déroulement de ses interventions. En Octobre 2011, à l’occasion d’une exposition « Vote », à la « Galerie de l’Information », mise en place par le Syndicat des Métiers des Arts-Plastiques, des salafistes agressent les organisateurs et les artistes présents sur l’Avenue Habib Bourguiba, au moment où il présente la sculpture de Najet Gherissi, représentant une femme dans sa symbolique de procréatrice et de génitrice.

Le même mois, Rejeb Magri, artiste, professeur de théâtre au Kef et activiste de la scène culturelle tunisienne, se fait agresser par des salafistes, au Kef. C’est la première agression de Rjeb… il y en aura beaucoup d’autres.

Au mois de Novembre 2011, une enseignante d’éducation artistique, Fatma Jegham, se fait agresser par des salafistes, au lycée de la cité Ettadhamen, pendant son cours. Le même mois, une succession de violences se font suite dans l’univers de l’enseignement et de l’éducation artistique : inscription sur le mur de l’Ecole Supérieur des Beaux-arts de Tunis, « Nous nous vengerons de vous, espèces de mécréants », et une autre agression d’enseignante, toujours par des salafistes, à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Kairouan.

En 2012, le déferlement des brutalités et de la cruauté et en tout genre continue de plus bel, ce, contre tout individu appartenant à la classe des « artistes », « créateurs » et/ou porteurs de projets culturels. Dès le mois de Mars, lors de la célébration de la « Journée Mondiale du Théâtre », tous les artistes présents se font agressés par des … salafistes.

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Janvier 2012, procès Nessma, des groupuscules de salafistes manifestent devant le tribunal de Tunis, avant de passer aux agressions physiques. Crédits Image SipaAP Photo : Amine Landoulsi.

Rappelons-nous ensuite du rocambolesque procès de la chaîne de télévision maghrébine « Nessma ». Du mois d’Avril jusqu’au mois d’Août 2012, ce procès invraisemblable et premier en son genre, s’est mis en place suite à la projection du film « Persépolis », dont une des séquences met en image, dans l’imaginaire d’un enfant, le prophète Mohamed. Avec le déroulement judicaire, les locaux de la chaine ont été littéralement saccagés, et le domicile du directeur de la chaine, dévasté. Lors du procès, à la sortie du tribunal, Zyed Krichen, rédacteur en chef du quotidien « Le Maghreb », et Hamadi Redissi, universitaire, se font insultés, frappés sur le corps et sur la tête, par un groupe de salafistes, venus manifester contre Nessma et la liberté d’expression.

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Mai 2012, Une des nombreuses agres sions de Rjeb Magri. La plus violente, épaule déboitée, fracture, dents cassées… Source Archives.

En Mai 2012, Rjeb El Magri se re-fait agressé, encore par les salafistes notoires du Kef, devenu un de leurs fiefs.

En Juin, l’exposition du « Printemps Arts Fair » se fait complètement pillée par un groupe de salafistes, protégés par une association islamique. Connue sous le nom de l’ « affaire Abdellia », cette manifestation artistique voit ses artistes exposants menacés de mort, sur les réseaux sociaux et en « live ». Certains d’entre eux s’exilent à l’étranger. Une des artistes exposantes est « trainée » en justice pour accusation de « trouble à l’ordre public », puisque l’ « atteinte au sacré » n’est pas (encore) légiférée, véritable accusation que la justice tunisienne a voulue lui faire porter. Elle comparait alors, presque immédiatement devant le tribunal, le mois suivant l’ « Abdellia », en Juillet.

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La page d’action de l’IFEX de soutien crŽŽ e pour dénoncer l’agression de Sghair Ouled Ahmed.

Le même mois, la comédienne Rym El Banna se fait passer à tabac, sur l’Avenue Habib Bourguiba par les… forces de l’ordre.
Pour finir l’année 2012 en beauté, l’été verra deux festivals Goubellat et Sejnane, et trois spectacles Lotfi Abdelli à Menzel Bourguiba, Adel Bouallègue et la troupe Iranienne à Kairouan, empêchés et annulés. Lotfi Bouchnak et sa troupe iranienne, perturbé par des extrémistes obscurantistes à Kairouan, dans l’impunité la plus totale. Parallèlement, c’est l’acharnement contre les « one-man showistes », dont Mohamed Larbi Mezni, l’animateur et humoriste de l’émission « Labess » sur la chaine Ettounsia, menacé de mort. Sans oublier l’agression du poète Mohamed Sghaier Ouled Ahmed, entre autre pour ses quelques vers : « Crois-moi, mon Dieu ; Les rois, comme les présidents ; Détruiraient un village sur leur passage ; Ruinez les châteaux des rois ; Pour venger les villageois ; Nous avons tous voté ; Mais personne n’avait voté pour celui qui a gagné – Extrait du poème « Ilahi » (Mon Dieu), de Sghaier Ouled Ahmed.

En 2013, toujours pas de répit. La Tunisie reste, par exemple, littéralement choquée par le nombre mirobolant de ces mausolées profanés. Certes, ici, il ne s’agit pas directement d’art, si l’on peut dire, mais de patrimoine culturel national, ce qui revient au même pour les agresseurs salafistes, qui détruisent ou veulent détruire toute esthétique et toute beauté étrangère aux doctrines wahhabites.

Au cours de cette année, les attaques contre les artistes n’ont pas cessé. Bien au contraire, elles ont pris d’autres formes, et leurs assaillants ont désormais divers visages et émanent de différentes sources. Rejeb El Magri, qui au cours des années 2011 et 2012, s’était fait agressé à plusieurs reprises, est actuellement en prison, incarcéré au Kef. Tous les tourments que ses agresseurs lui ont infligés, ainsi qu’à sa famille (Rjeb à une femme et un enfant de 3 ans) n’ont pas réussi à le faire taire, ni à le dissuader d’être moins actif sur le terrain de la société civile ; le système judiciaire a pris la relève et viens de le mettre en prison pour minimum 1 an : condamné pour consommation de cannabis, suite à une incarcération illégale, avec trois de ses amis, dont le comédien Bahri Rahali ; immédiatement pendant les premiers jours de la garde à vue, ils ont du subir des prélèvements puis des analyses sanguines anarchiques. Ce type de condamnation se fait de plus en plus fréquente chez les artistes. Comme au temps de « Zaba », celui que l’on veut intimider, menacer, faire taire de manière indirecte et détournée, on lui « colle » des stupéfiants sur le dos.

Dans le même registre, Slim Abida, bassiste et fondateur du groupe Jazz Oil, a été arrêté en pleine nuit, le 20 septembre dernier, avec cinq autres artistes et collègues, les cinéastes Nejib Abidi et Abdallah Yahia, l’ingénieur du son Yahia Dridi, le pianiste Mahmoud Ayed et le clarinettiste Skander Ben Abid. Réunis suite à leur collaboration sur la bande originale d’un film documentaire en préparation. Pour justifier de cette arrestation qui n’obéit à aucune loi ni aucune réglementation, la police leur a tout de suite encollé l’accusation de « consommation de cannabis », classé stupéfiants.

Pourquoi eux et pas les autres ? Il n’échappe à personne qu’une majorité de jeunes et de moins jeunes tunisiens consomment régulièrement de la « zatla » (cannabis ou « shit » en tunisien dialectal), ce même, voir surtout, dans les rangs du système de l’ordre hiérarchique.

Quand il s’agit de l’engagement d’artistes, comme Slim, Nejib, Abdallah, Rjeb, etc, toutes les raisons sont bonnes pour les interpeller, même en pleine nuit chez eux. Il est à noter également, que lorsque les forces de l’ordre ont arrêtés Slim, Nejib, et leurs collègues, au domicile de ce dernier, dans le quartier de Lafayette, deux disques durs contenant les rushs filmés par les documentaristes ont été saisis. Il est évident que l’engagement politique de ces artistes est la principale raison de leur emprisonnement, et non pas un malheureux joint. Ces jeunes artistes qui militent d’abord avec leur création et leur production artistique, exaspèrent les islamistes au pouvoir, qui savent pertinemment qu’ils n’arriveront jamais à les contrôler. Ni eux. Ni leurs œuvres.

Avec toutes ces malheureuses « galères » vécues par le milieu artistique en Tunisie, l’année 2013 aura également été marquée par toutes ces querelles associées au milieu du « rap » et leur éternel conflit avec la police, et le système. Justement, le cas du « rap » en question a été scruté au microscope, d’abord avec le procès du rappeur Alaa Eddine Yaakoubi alias Weld El15, ensuite avec celui de son collègue Klay BBJ, et ce sulfureux rap « El Boulissiya Kleb » (Chiens de policiers).
Ce dernier a mis à plat nombre de problématiques, inhérentes à cette forme d’art qui fait des violences verbales, une pratique langagière et une création artistique. Les rappeurs n’ont pas attendu la révolution pour ridiculiser l’institution policière. Cela fait partie de leur esthétique, de leur style, de leur facture et de leur rhétorique. Leurs dessein est de dénoncer la répression policière tout comme leur violence coutumière. Malgré une particularité et une spécificité d’un genre musical volontairement provocateur, grossier, voir vulgaire, l’on ne peut pas dire que les propos des rappeurs ont dépassé les limites « autorisées » par la liberté d’expression, et encore moins incité à l’usage de la violence.

Cette sacro-sainte « violence » est devenue normale en Tunisie. Elle est même devenue banale. Acceptée, justifiée, voir même légitimée, c’est toujours de la part d’une tranche de la population qu’elle reste impunie, et non des autres. Toujours avec le système de deux poids deux mesures. Lorsqu’il s’agit d’art et d’artistes, le « Système » en place, s’acharne. L’art est-il si violent pour les Tunisiens ? Et les artistes insupportablement libres pour les esprits étriqués, qui ne seront tranquillisés que lorsque sera voté et inscrit, dans la constitution, l’ « atteinte au sacré » comme un crime. Objet d’un débat, qui vacille sans cesse entre l’alerte rouge et la douche froide. C’est totalement insensé comme impensable de décider d’une chose qui reste, qu’on le veuille ou non, totalement et absolument subjective. Ce qui est « atteinte au sacré » pour moi, ne l’est pas forcément pour toi, sans parler des individus pour qui l’atteinte au sacré est une illusion, voir une hérésie.

Quand ce n’est pas les institutions policières et/ou gouvernementales qui poursuivent les artistes, ce sont les mentalités collectives qui condamnent l’art. Le diabolise. Le stigmatise.

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Une scène du film “La Vie d’Adèle”. Source de l’image Première.fr

En juin 2013, Abdellatif Kechiche a eu sa palme d’or à Cannes, et cela a crée dans le grand Tunis, et ailleurs dans le pays, une polémique stérile. Rappelons d’abord que le film est un film français produit et réalisé en France, par un français… d’origine tunisienne. Et rappelons juste au passage, que lors de son discours de remerciements, après sa victoire, Kechiche n’a pas utilisé d’allocutions mélodramatiques, faussement patriotiques, pour se faire valoir d’une identité tuniso-arabo-musulmane, qui lui est tout simplement étrangère.

Cette palme d’or, une des plus hautes distinctions cinématographiques, sinon la plus haute, qui aurait du être admirable, et admirée de tous, s’est révélée, au contraire, comme étant une cause d’intrigue et de désarroi pour la majorité des Tunisiens. Un prix tout de même partagé par le monde entier, universel sur le plan de la créativité. Un prix qui devrait, au contraire, faire progresser, enthousiasmer et enrichir, et les artistes, et opérateurs culturels tunisiens.

« Normalement », ce prix aurait dû être une exaltation pour les cinéphiles et cinéastes « nationaux », et une promesse d’avenir pour leurs productions, leurs coproductions et leurs critiques cinématographiques.

Antagonisme surprenant : le film a été l’objet d’attaques en tout genre, et ce, venant même de la classe intellectuelle, et des « collègues artistes » de Kechiche. Les raisons : « La Vie d’Adèle : Chapitres 1 et 2 », raconte une histoire d’amour passionnelle, fusionnelle, embrasée et brûlante entre deux jeunes femmes. Il s’agit donc d’une relation homosexuelle, filmée par le réalisateur dans la nudité, voir la crudité la plus absolue. Somme toute la marque de fabrique de Kechiche, son empreinte artistique, sa facture de créateur. Ce, même lorsqu’il filme l’immigration, l’exil ou le racisme.

« La Vie d’Adèle » a transcendé l’arabisme hypocrite, et l’identité nationaliste, superflue et superficielle. Et quand il s’agit de criminaliser une œuvre artistique dont l’auteur a « osé » franchir les limites du politiquement correct et de la bienséance, tous les tunisiens ressortent l’inoxydable argumentaire de l’identité tuniso-arabo-musulmane, surtout les donneurs de leçons dans les différents milieux politico-civile et/ou politico religieux, autoproclamés gardiens du temple de la morale.

Justement, le problème ne réside-t-il pas ici, entre l’art et la religion, dans leur « mariage » si particulier, entre haine et désaveu ? Car c’est bien là tout le problème…

Il faut d’abord s’interroger sur le rapport entre les deux notions, délimiter réciproquement leur champ sémantique. Ce n’est pas mince affaire, car l’univers de ces deux termes sont d’une grande complexité. Y a-t-il une contradiction entre la religion et l’ensemble des arts ?

La principale difficulté qui se pose dans l’Islam, pour et par rapport à l’art, c’est le refus de la « représentation », le déni obsessionnel du (re) présenter. Leur lien subit alors, et depuis toujours, des tensions. De part et d’autre.

Certaines parties se réclamant de la légitimité de la religion, auto-déclarées gardiens, défenseurs et protecteurs de « sa » sacralité, veillant à toute immixtion artistique, rendant par là même l’œuvre d’art interdite, la classant dans la catégorie des produits illicites.

Alors que d’autres voient dans l’image artistique une image mystique comme vecteur de l’identité musulmane. Nous pensons par exemple à l’approche de l’art dans la pensée « soufie ».

De ce fait, la relation entre l’art et la religion a toujours été paradoxale, tantôt symbiotique, tantôt antinomique, cela dépend de quels points de vue l’on se place. Relation qui n’a de cesse de changer, bien évidemment, comme les images évolutives de la religion, et comme les bouleversements et retournements incessants de l’art, à travers les différentes époques.

Et l’Islam politique ? Qui dit Islam politique dit « Wahhabisme », et il semblerait que par rapport à l’art, cela débouche d’une manière ou d’une autre sur un refus immodéré. Les wahhabites appréhendent l’exercice de l’art comme un « péché », et les artistes comme des mécréants. Pour l’éducation wahhabite, de l’école coranique jusqu’à la formation intellectuelle et spirituelle des « fidèles », la représentation est interdite, et ce dès le plus jeune âge, puisqu’il est interdit aux enfants de dessiner les yeux, le nez, la bouche, etc…

De ce fait, la triste chronique de la « guerre » qui oppose les fondamentalismes religieux et/ou salafistes et/ou islamistes aux artistes, depuis plus d’un siècle, reste des plus actuelles et des plus vivaces, comme une plante vénéneuse dont les racines repoussent continuellement. Les extrémistes religieux jugent l’art comme illicite au regard du droit musulman. Ils dénoncent l’art, sous couvert d’athéisme, sous couvert de trahison vis-à-vis de l’Islam.

Alors, salafistes et islamistes après avoir agressé et violenté les artistes, saccagé leurs œuvres, jusqu’à détruire le cours normal de leur vie, voir leur vie de famille, en toute impunité, passent aujourd’hui à une vitesse supérieure. Aidés et protégés par le système actuellement en place, en Tunisie, protégés par l’Etat, les procès contre les artistes s’alignent, tous plus biscornus les uns que les autres, tous sans queue ni tête, tous sans fondements, tous illégaux.

C’est clair comme de l’eau de roche. Les salafistes persistent et signent dans leur haine de l’art et font de l’Islam une religion de la violence, de la destruction, de la guerre et de la mort, alors qu’il fut un temps, ou l’Islam était un hymne à la vie et à la beauté (voir la totalité des prêches soufis du XIXème siècle).

Les sociétés totalitaires et fascistes ont de tout temps condamné, enfermé, voir assassiné les artistes, et c’est bien ici que s’exerce la violence la plus absolue, car injuste et infondée. Pourtant, il y a des artistes qui défient l’Etat, le gouvernement, le système, la censure de la morale et la censure de l’Islam, et qui passent délibérément ou de manière indélibérée, entre les filets. Pourquoi eux et pas les autres ? Pourquoi les autres et pas eux ? La question se pose. La liberté d’expression est-elle à géométrie variable ?

Une évidence, l’art est nécessaire comme révélateur des civilisations, des peuples et des sociétés ; il met à la lumière l’ensemble des barrières mouvantes de la morale, et les mentalités souvent psychorigides des concentrations sociales, dénudées par et à travers l’art.

L’on a beaucoup entendu, avec tous les événements douloureux qui ont agité la scène culturelle nationale, que l’artiste tunisien se devait de réaliser une œuvre « inspirée de notre patrimoine et de nos valeurs », « obéissante à notre identité et nos traditions », … Cela ne veut rien dire. Une création obéit à autre chose qu’à un diktat dogmatique dicté par un archaïsme totalement étranger à l’art.
Une œuvre d’art dépasse les clichés, dépasse la censure, dépasse la morale, dépasse le système, dépasse le politiquement correct. Elle est expression libre. Et si c‘est cela même qui est considéré comme étant « Une » violence à l’égard de la société, alors oui, l’art peut-être violent. Car il bouscule les idées, secoue les mentalités, engage la bienséance à réfléchir autrement. Toutefois, si l’art est violent dans ses conditions, il reste totalement pacifiste, dans la mesure où dans l’œuvre d’art, il n’y a pas de passage à l’ « acte » de violence.

Dans une société du refoulement, la liberté est dangereuse. Et en matière de liberté, dans la Tunisie postrévolutionnaire, nous restons tiraillés. A part celle vestimentaire, du « niqab » aux « kamis » en totale style et expression afgane/talibane, aucune « liberté » n’est concrète ni même incontestable. Pour les libertés individuelles et celles collectives, pour la liberté de l’art et de la création, nous sommes en pleine régression, car nous sommes à l’ère des emprisonnements successifs d’artistes dont la voix et les voies dérangent l’Etat, avec une justice soumise, qui leur trouve incessamment mille et une raisons pour l’incarcération.

Alors que le rappeur Alaa Eddine Yaakoubi alias Weld El 15 s’est rendu à la justice, après des mois de cavale, et attend sa prochaine comparution le 05 Décembre 2013. Alors qu’il s’est livré au système qu’il décrit, encouragé par le verdict jugé « clément » dont a bénéficié Klay BBJ, qui s’est rendu à la justice lors de sa première convocation, et qui après avoir été condamné à 6 mois de prison ferme en première instance, a eu un non-lieu le 17 octobre dernier. Alors que Weld El 15 prend le chemin de la « prison », lui, son avocat Ghazi Mrabet, et l’ensemble des Tunisiens solidaires d’une justice indépendante et équitable, espèrent pour l’ultime fois, que ce procès sera le dernier du genre intenté à des artistes et que « l’année 2014 soit celle du respect de la liberté d’expression et qu’on passe aux choses sérieuses telle que la promulgation d’une nouvelle constitution qui sera garante de la protection des libertés publiques. » (Dixit Ghazi Mrabet)

Pour que dans la Tunisie postrévolutionnaire qui a malheureusement accouché de différentes monstruosités, la génération des esprits libres en général, et celle des artistes en particulier (et réciproquement), ne soit pas une génération sacrifiée.

Selima Karoui