Iconographie extraite d’un dessin de -Z-. Dessin original ici http://www.debatunisie.com/archives/2017/10/26/35806913.html

Un printemps ne fait pas la révolution. Le tristement célèbre 14 janvier, fête des nantis, des néo-truands et des fervents défenseurs du nouvel-ancien régime, en est la consécration à la fois pratique et symbolique. Il y a comme une perversion ontologique inscrite dans les gênes de la Révolution Tunisienne : la falsification de sa date de naissance. Ou pour le dire plus clairement : le travestissement de sa vraie naissance insurrectionnelle, populaire et sociale, en une célébration démocratique, bourgeoise et partisane.

Politique du feu

Il n’y a rien d’autre le 14 janvier sauf la contre-révolution : l’enclenchement d’un processus de normalisation à travers la Trinité Père-démocratie-représentative (artificiellement bipartite entre islamistes et progressistes), Mère-économie-libérale (assujettie aux ordres de la banque Mondiale, du Fond Monétaire International et aux intérêts des grandes puissances) et Saint-Esprit-multiplication-généralisée-du-même-et-des-mèmes (multiplication de médias et d’ONG qui propagent le même discours, inculquent le même comportement, façonnent le même monde). Une lutte singulière a été dissoute dans le fascisme financier et ses modalités d’organisation et de perpétuation : capitalisme, universalisme, élections, consumérisme, surveillance, sécurité… Nous sommes passés d’une dictature subie, molle et localisée à une dictature glocalisée, voulue et votée.

Au plus profond de cette nuit, plusieurs feux ont été allumés dans la plaine. Après le premier feu qui brûlera longtemps dans les poitrines, ici et là, d’autres n’ont pas encore pu consumer beaucoup plus qu’eux-mêmes. A nouvel ordre, nouveau feu. Qui de mieux que l’art pour le réinventer ce feu ? Quel autre travail pour l’artiste que de faire surgir un feu nouveau des tréfonds du marasme ? Tel le premier homme inventant le premier feu, quel autre travail pour l’artiste que transformer le quotidien en absolu et la solitude en altérités ? En ce monde qui s’éteint lentement dans l’ordre nouveau, par la forme et ce qu’elle peut jeter comme trouble, l’art est le dernier foyer de résistance. Comment donc l’art en Tunisie post-révolution du 17 décembre n’a-t-il pas pu se transcender en un feu nouveau ?

La transition démocratique

Dès 2011, la crème de la scène musicale dite contestataire et/ou indépendante et/ou underground (folk, chanson à texte et rap) commet “Enti Essout”, une ode odieuse aux élections constituantes[1]. Pourtant, il n’y avait pas si longtemps de cela, en 2008, une des chanteuses, Badiaa Bouhrizi, crachait sur scène à la face de la flicaille le nom de Hafnaoui Maghzaoui abattu par la police à Gafsa lors de la Révolte du Bassin Minier encore en cours. L’un des chanteurs, Bendir Man,  à peine quelques mois auparavant, diffusait son ton acerbe, virulent et drôle sur la toile. Et à ce moment-là même, en 2011/2012, le groupe de rap, Armada Bizerta,  s’autoproclamait appartenant à la mouvance anarchiste.