Par Yacine Jeloui,

Cet appel aurait pu s’intituler « J’accuse ! ». Mais trop d’entre nous se sont contentés jusqu’à présent de la critique. Or notre objectif collectif est la construction de la Tunisie de demain. Les querelles, les accusations, et s’appesantir sur le passé ne constituent pas une voie vers cette construction. Aussi, je serai constructif et j’appelle.

J’appelle le front du 14 janvier à ne pas accaparer la révolution. La révolution n’appartient à personne ou plutôt elle appartient aux filles et aux fils de la terre de Tunisie.

J’appelle le Conseil de Protection de la Révolution à dire contre qui, au nom de qui et avec quelle légitimité, il souhaite protéger la révolution. Auto-proclamé, il demande le pouvoir exorbitant de co-gouverner.

J’appelle l’UGTT à cesser de se croire seule porteuse des idéaux de la révolution. Cette révolution a été pour une large part conduite par les sans-emplois. Quel jugement auraient porté ceux qui ont donné leur vie pour cette révolution en voyant les querelles et l’opportunisme des demandes, en voyant des salariés montés les uns contre les autres, en voyant leur révolution réduite à des tractations portées par des ralliés de la dernière heure.

J’appelle l’UTICA à s’organiser pour entrer dans de vraies négociations sociales car les attentes sont nombreuses et souvent légitimes et le patronat se doit d’être en ordre de marche pour faire entendre sa voix et proposer ses réponses.

J’appelle la majorité silencieuse à continuer à se mobiliser pour ne pas laisser le champ politique envahi par les extrêmes. J’appelle la société civile à réclamer et à exiger, en un mot à exister politiquement.

J’appelle certains avocats à mieux choisir leurs combats. Entre porter plainte contre la commission anti-corruption pour violation de domicile privé et porter plainte contre les corrompus et les corrupteurs, c’est sans hésitation que j’opte pour la seconde option. Où sont-ils ceux qui devraient porter plainte contre tous ceux qui nous ont opprimés ? De qui font-ils le jeu ceux qui poussent la commission anti-corruption à suspendre son activité ?

J’appelle les intellectuels à ne pas se laisser séduire par une démocratie sur le papier. Donner la voix à tous est une obligation mais il faut aussi se préoccuper de savoir si tous ont la possibilité de faire entendre leur voix. C’est là que se trouve le champs d’intervention de nos intellectuels : former, informer, expliquer… Qui nous dira le rôle d’une constituante, son mode de fonctionnement, son mode de gouvernement ? Qui nous dira les modes électoraux ? Qui nous dira les différences entre régimes parlementaires, présidentiels, semi-présidentiels… ? Qui nous le dira en termes simples, accessibles, sans se gargariser, sans jargonner… qui nous le dira avec les mots de tous les jours ?

J’appelle les médias à jouer pleinement leur rôle. Informer c’est éclairer et non brouiller les voix et les pistes. Informer, c’est choisir les intervenants et mettre en perspective leurs propos. Informer, c’est donner à chacun la place qu’il mérite, toute la place qu’il mérite mais rien que la place qu’il mérite.

J’appelle le peuple à refuser la théorie du complot. Il n’y a pas de complot mais il y a des enjeux de pouvoir et c’est à la lumière de ces enjeux que doivent être analysées les interventions et les actions des uns et des autres.

J’appelle les partis politiques à occuper l’arène politique. Leur devoir est de construire des projets et des programmes, de les présenter et de les défendre, de les comparer et de les opposer les uns aux autres. C’est choisir la facilité que de se contenter de critiquer au quotidien l’action du gouvernement de transition alors qu’ils ont la lourde responsabilité de construire et d’éclairer le futur.

J’appelle enfin le gouvernement à ne pas se contenter de gérer les affaires courantes. Il est là pour peu de temps et se doit pourtant de gérer comme s’il était là pour toujours. Il n’y aura pas de démocratie s’il n’y a pas de stabilité sociale et s’il n’y a pas un mieux être économique. Qui de l’extérieur ou de l’intérieur est disposé à investir et à créer les emplois dont on a tant besoin s’il n’y a pas de perspectives ? L’Etat répondront certains ! Mais c’est donc reconnaître qu’en tout état de cause, l’Etat à l’ardente obligation de se préoccuper du long terme.

J’appelle à la constitution d’un Front regroupant toutes les initiatives citoyennes. Un Front soucieux de l’émergence d’une démocratie respectueuse de nos acquis. Une démocratie qui ne se limite pas aux urnes. En effet, la démocratie c’est le vote mais c’est aussi le débat, c’est le respect de l’autre, ce sont des médias pour analyser et décoder les promesses, ce sont des temps de parole équilibrés,… toutes choses qui font que le vote est non seulement transparent mais que le résultat du vote est sincère.