Kasbah- Photo par Winston Smith

Par Anis Achek.

Je me sentais de bonne humeur ce matin ce qui rarement m’est arrivé depuis le 14 janvier. Je me disais alors que la journée sera bonne pour des lectures et pourquoi pas pour écrire un article de fond sur les élections de l’assemblée constituante ou tout autre sujet d’avenir pour la Tunisie. Juste avant de commencer j’ai voulu faire un tour pour connaitre les nouvelles du jours. Et c’est là que je prends connaissance de la décision de fermer le journal Essahafa. Avant de chercher à comprendre ce que cette décision signifie pour la liberté de la presse, une autre idée m’a frappé: Les tunisiens vivent depuis le 14 janvier une situation de stress continu. Chaque jour arrive avec son lot de déclarations inquiétantes, d’alertes, d’informations ambigües ou carrément incompréhensibles. Un torrent d’informations, de rumeurs qui nous empêchent de sortir de cette situation de stress et d’inquiétude pour le sort de la révolution tunisienne. Et bien que je ne sois pas partisan de la théorie du complot, je crois pouvoir faire objectivement ce constat à la fois triste et grave: nous sommes aujourd’hui manipulés à la fois par les gouvernements successifs et par les partis politiques.

Les gouvernements successifs ne cessent de nous prévenir que la situation économique est de plus en plus détériorée (ce qui est probablement vrai) et que ses choix politiques pour la période de transition sont les meilleurs et qu’il n’y a point de salut ailleurs (ce qui est souvent moins vrai). Et a chaque fois que les tunisiens commencent à lui faire confiance pour consolider la situation et faire le nécessaire selon la volonté populaire et pour nous mettre sur la bonne voie, le gouvernement trouve toujours le moyen de nous remettre le doute et nous replonger de nouveau dans une situation de stress. De la nomination des gouverneurs, à la nomination des délégués (mo3tamdin) et j’en passe des gaffes, le gouvernement semble bien décidé à continuer à prendre des décisions bien suspectes, susciter notre colère et nous garder ainsi continuellement dans cette situation d’inquiétude. La cerise sur le gâteau était ce spectacle pathétique de Imed Trabelsi au tribunal, tiré à quatre épingles et devant le même juge qui l’avait blanchi dans l’affaire du vol du Yacht comme si aucun autre juge ne pouvait assumer l’affaire.

La réaction du peuple peu structuré au début de révolution a démontré un attachement profond aux valeurs de la révolution que sont la liberté et la dignité mais aussi avouons-le un manque de maturité politique. La vigueur et le cœur avec lesquels a été organisé le premier sit-in de la Kasbah ont rassemblé autour de ces jeunes la majorité du peuple tunisien. Cependant, si on tente une comparaison ponctuelle avec la révolution égyptienne, on s’étonne de la simplicité des revendications des jeunes tunisiens et leur incapacité à tirer profit d’une situation qui était à leur avantage. En effet, les jeunes égyptiens ont tout de suite après la démission de Moubarak formé une délégation commune pour les représenter légitimement et qui est allé se réunir avec le Haut comité des forces armées pour négocier l’après-révolution. Les choses ont empiré avec le deuxième sit-in de Kasbah. Les jeunes n’ayant toujours pas organisé leurs rangs et assuré leur représentation politique, ils étaient plus qu’une cible facile à la récupération des partis politiques. les demandes formulées par ce qui s’appelait à l’époque Le Comité de la Protection de Révolution étaient plus que révélatrice de la volonté de ses composantes d’obtenir un pouvoir législatif sans contrainte et sans contrôle. Entre temps, les jeunes répétaient, sans réellement en comprendre le sens et la portée, des revendications d’une extrême gravité: la suspension de la constitution, la démission du gouvernement, et l’instauration un pouvoir législatif absolu pour ce comité obscur sans aucune sorte de contrôle et sans même un pouvoir de promulgation pour le président par intérim ou quiconque, en mépris totale des règles scientifiques de base pour préserver contre les dérives autoritaires (comme disait Thomas JEFFERSON le Président américain devant les dérives du Parlement américain à son époque: “173 despotes peuvent être certainement plus oppresseurs qu’un seul”). La réalité triste étaient que le sit-in était “contre” la composition du gouvernement et “contre” ses décisions suspectes, bref “contre” ce qu’on proposait au jeunes mais sans aucune vision de la solution pour la phase transitoire parce qu’incapables malheureusement de l’imaginer. Il est tout de même remarquables qu’aucun des deux sit-ins n’a demandé et/ou obtenu une réunion avec le gouvernement ou le Président par intérim pour négocier des demandes du sit-in ! Avec le sit-in de Kasbah 3 on a atteint l’apogée de la manipulation politique de la volonté des jeunes avec des revendications plus que suspectes et notamment une proposition abracadabrantesque d’un conseil présidentiel de 48 membres, avec toujours le même mépris pour les règles scientifiques de base de la science politique.

Les résultats aujourd’hui de cette double manipulation (des gouvernements et des partis) sont catastrophiques:

– Certains partis politiques cherchent soient officiellement soit indirectement par le biais des médias sociaux à critiquer sévèrement le gouvernement (ce qu’ils sont encouragés à faire) sans hésiter à défigurer son action, distordre les informations et même diffuser des fausses rumeurs (ce qui là par contre est inacceptable). Certains ont investi le terrain en se dressant comme les représentants du peuple dans les comité locaux de protection de la révolution. D’autres se sont même payé une tribune de luxe pour leur propagande électorale on prenant le contrôle tout bonnement des mosquées. Mais avant eux, ils y en a ceux qui ont accepté de participer à un gouvernement majoritairement RCD (y compris les ministères souverains) et se sont même dressé pour défendre des responsables RCD comme étant des gens “propres” en mépris total de la demande populaire légitime et la réalité des choses.

Finalement, ceux qui ce sont demandés souvent pourquoi l’opposition (légale ou non) n’a jamais été capable de mobiliser le peuple contre la dictature, ils ont eu leur réponse claire avec ce spectacle de désolation que nous offrent les différents partis de l’opposition historique.

– Même les acteurs de la société civile ne sont hélas pas en reste: j’avais une envie terrible de me pincer en lisant le communiqué dans lequel les juges demandaient à être représentés dans l’assemblée constituante et au même temps d’être responsable de la supervision des opérations de vote. Et d’un autre côté, leur demande de vouloir élire leur conseil supérieur de la magistrature semble dépasser la volonté de garantir l’indépendance des juges (demande fondamentale il faut le souligner pour un Etat de droit) pour demander de couper tout lien avec le pouvoir exécutif (ce qui à ma connaissance est une première dans un système démocratique).

Les associations féminines elles nous ont fait le cadeau empoisonné du débat sur la “laicité” ce terme obscur qui change de sens avec chaque pays et qui provoque une très grande polémique déjà en France et une grave menace de la cohésion sociale de ce pays, et qu’on a choisit donc le bon moment pour nous le balancer dans la scène tunisienne ce qui nous a valu des échanges des plus violents, quelques échauffourées (heureusement sans grosses victimes) et à fait voler en éclat notre sentiment de cohésion envers les défis de la période transitoire.

– Le gouvernement et les partis politiques nous offrent un spectacle des plus absurdes avec leur jeu de la patate chaude: les partis politiques et les associations refusent (probablement pour des raisons électorales) de condamner les blocages qui se sont généralisés pour des demandes souvent sectaires (et qui sont à mon avis la conséquence directe de la banalisation des sit-in politiques répétitifs et dont le message reçu par la population est: “si je peux bloquer je bloque, c’est mon droit de protester ainsi”). Le gouvernement pour sa part ne prend pas le risque de prendre des mesures contre ce fléau y voyant un piège tendu par les partis qui n’hésiteront pas à lui tomber dessus en criant au retour de la dictature et de la répression. Les égyptiens eux ont résolu le problème depuis des semaines avec une loi sanctionnant sévèrement les blocages et les reconnaissant clairement comme des actions contre-révolutionnaires.

– Le Premier ministre, après avoir organisé une conférence de presse télévisée et avoir assisté à une session du Haut Commission et répondu aux questions, a complètement disparu avec son gouvernement de la scène, laissant en suspend toutes les questions sur les décisions du gouvernement. Il est tout de même étrange que personne et en particulier le ministre de la justice ne se sent politiquement responsable aujourd’hui d’apporter la réponse sur le choix étrange du juge qui traite de l’affaire de Imed Trabelsi !

– Le gouvernement pour des raisons obscures refuse de reprendre la main et nommer lui même les imams des mosquées comme s’il voudrait bien voir augmenter notre exaspération devant les prise de contrôle des mosquées. Au même moment, le Premier Ministre donne une interview et déclare que bannir les candidatures des anciens responsables du RCD risque de laisser le champs libre “un courant politique particulier” !

– La grande méfiance du gouvernement dans son traitement du dossier épineux de la crise sécuritaire. L’opposition (toujours pour des raisons électorales et populistes) concentre ses attaques sur le choix du Ministre de l’intérieur alors qu’ils sont au courant de la gestion chaotique de M. Rajhi (dont je respecte la personne est les efforts déployés par ailleurs) et qu’ils savent pertinemment que le Ministère de l’Intérieur est une véritable usine à gaz que seul un connaisseur de ses rouages est capable d’en amorcer la réforme. Devant un enjeu national de cette envergure qu’est la réforme de l’appareil sécuritaire, le gouvernement et les partis politiques choisissent la manœuvre politicienne: l’opposition cherche par tous les moyens de saper le travail du gouvernement et empêche tout traitement serein de la question des responsables des morts et des blessures pendant la révolution (au point de susciter de nouveau ce sentiment de méfiance entre les agents de l’ordre et les citoyens). Le gouvernement lui joue la montre et profite du sentiment d’insécurité grandissant chez les tunisiens pour décrédibiliser ses détracteurs. Et plutôt qu’adopter une position ferme contre les agents de l’ordre qui manifestement trainent du pied dans l’accomplissement de leur travail, ne prend aucune action de peur de provoquer des remous au Ministère de l’intérieur et sachant que les partis politiques n’hésiteront pas à le poignarder dans le dos.
– La Haute Commission nous a concocté un mode de scrutin qui sera une première mondiale (proportionnelle avec plus fort reste et sans seuil de représentation) et qui risque de nous donner des résultats électoraux des plus incohérents et une mosaïque à l’assemblée constituantes bien plus chaotique que la Haute Commission aujourd’hui.
– Il semble difficile d’organiser une manifestation politique sans qu’elle soit récupérée par tel ou tel parti (Exemples: la manifestation pour le tourisme à Hammamet récupérée à l’arrivée par Mohamed Jgham, la manifestation de la Marsa récupérée par le Comité de la Protection de la révolution, la manifestation du 24/04 avenue Habib Bourguiba contre la candidatures des anciens responsables du RCD et qui s’est transformé en compagne électorale pour certains partis).

– Le désintérêt qui commence à se voir chez les tunisien pour la chose politique (après un engouement au delà de toute espérance les premières semaines après la révolutions) et qui peut s’expliquer par la grosse déception que suscitent les partis politiques à travers leurs actions dans la Haute Commission.

Je ne suis pas sur d’avoir énuméré toutes les conséquences mais je pense que le tableau est déjà bien noirci. Et pour conclure je dirais que de mon point de vu, la restitution de la révolution au peuple ne semble pas facile mais que si on y parvient pas, une bonne parties de nos rêves post-révolutionnaires risque de s’envoler si ce n’est la totalité.