polit-revue#13

Avons-nous assisté à une nouvelle domestication en règle de l’UGTT durant l’intense semaine politique qui vient de s’écouler ? L’Histoire dira si la semaine du 10 au 15 décembre fut celle d’un « apaisement responsable » où plutôt d’une réconciliation forcée, entre deux belligérants ayant agité précipitamment leurs dissuasions nucléaires respectives.

Le quart d’heure de gloire de l’UGTT

Mardi 11 décembre, ils y ont cru. « Ils », ce sont les divers soutiens de la grève générale, avec comme noyau dur les jeunes du Front Populaire, venus en nombre dès 15h, rejoints par les syndicalistes, des anarchistes et des artistes place Mohamed Ali. Le sanctuaire porte alors encore les stigmates du saccage de quelques installations par les Ligues d’extrême droite. Le décor est planté pour une « nuit des bougies ».

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Crédit photo: Seif Soudani

Une grande messe populaire, conviviale et bon enfant, sorte de couronnement d’une semaine de tensions par la désinvolture et l’art de rue subversif, fait renouer la gauche avec ses fondamentaux, mais aussi avec la force tranquille de la contestation pacifiste. On en oubliait presque les intenses tractations en cours : 8 heures de négociations non-stop entre une délégation de l’UGTT et des membres du gouvernement, non loin de là à la Kasbah.

Cette communion, ce sera la seule consolation des irréductibles ou des « crédules », dont les plus mauvaises langues iront jusqu’à dire qu’ils furent des « pigeons », ou encore « les dindons de la farce ».

A ce moment-là, nul ne sait encore que la soirée ressemblera rétrospectivement à une veillée funèbre : la centrale syndicale enterra la grève générale quelques heures plus tard. A 17h, on sent le vent tourner lorsque les représentants du syndicat des artistes plasticiens sont reçus par Houcine Abbassi dès son arrivée en héros à son QG, comme pour mieux les préparer à ce qui se trame dans les arcanes du pouvoir.

Ce n’est que partie remise ?

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Crédit photo: Seif Soudani

Il était déjà clair cependant que les leaders de l’UGTT n’abattraient leurs cartes qu’au dernier moment, mercredi, la veille du jour J de la grève, sorte d’épée de Damoclès avec laquelle on franchit la porte du Palais du gouvernement, histoire de se conformer à la citation d’Otto von Bismarc : « La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments. »

Mais à y regarder de plus près, à en croire les déclarations des uns et des autres, tous n’étaient pas aussi enthousiastes pour la grève. Contrairement au camp formé par Sami Tahri et Houcine Abassi, favorables à la grève, Adnène Hajji et surtout Belgacem Ayari, qui présida la délégation s’étant rendue à la Kasbah, ne sont déjà plus très chauds, 48 heures avant l’annonce de l’annulation.

Ayari étant le responsable à l’UGTT des travailleurs du secteur privé, une discrète médiation de l’Utica n’est pas à exclure, le syndicat des patrons étant toujours à l’affut en ces temps de défaillances d’un Etat affaibli.

Si l’on se contente de ce qui s’est passé « très officiellement », avec médiatisation savamment orchestrée du rituel des signatures, les pourparlers, leur longueur, et leur tonalité finalement amicale, ont pour conséquence directe une forme de normalisation d’un gouvernement Jebali contesté, au plus bas de sa popularité.

Jusqu’ici l’UGTT avait joué, globalement, et de l’aveu notamment de Hamma Hammemi hier samedi, « un rôle assez irréprochable après la révolution », sortant le cas échéant de sa vocation première pour défendre les libertés individuelles, à chaque débat de société (attaques intégristes, articles polémiques à l’Assemblée constituante, etc.).

En multipliant les incursions en terrain politique, le syndicat historique a sans doute fini par jour son va-tout de façon précoce. Contraint de venir à la table des négociations, comme pour être protégé de lui-même d’une grève générale qui divise les Tunisiens davantage que prévu, il offre une opportunité inespérée à Ennahdha pour marquer des points.

Pour sauver la face, Abbassi évoque les formules galvaudées de « prise en compte de l’intérêt supérieur du pays », une façon de dire que l’on remet l’affrontement à une date ultérieure. Il ne parvient pas à convaincre ses bases les plus radicales, scandalisées de voir l’UGTT reculer alors qu’aucune de ses 4 revendications principales n’ait clairement abouti, dissolution des « LPR » en tête.

Le pouvoir peut parader

On pense alors que Hamadi Jebali, dont l’entretien avec la complaisante Hannibal TV mercredi soir est très attendu, se livrera au minimum à un mea culpa au nom du gouvernement. Au lieu de cela, on découvre un ton plutôt triomphaliste et auto-satisfait.

« Nous avons fait annuler la grève générale » dira le Premier ministre en entame, avant de corriger ce lapsus en « nous avons annulé la grève »… Le sujet des ligues est quasiment passé sous silence. « Leur dissolution n’est pas du ressort du gouvernement, seule la justice pourra se prononcer au terme des conclusions d’une commission d’enquête », esquivera Jebali.
Il ira jusqu’à affirmer qu’il « ne veut plus entendre parler de grève à l’avenir ».

Emboitant le pas au secrétaire général de l’UGTT, il déclarera néanmoins que « c’est la Tunisie qui sort gagnante et grandie » de cette annulation « sage et réfléchie », selon un discours politiquement correct.

Comme jadis à l’Ecole des Fans, « Tout le monde a gagné ! » pourrait-on se dire en ce dimanche de décembre. Sauf que les Ligues et comités de protection de la révolution exultent. Pour ceux de Tunis et de Sousse qui préparent de nouvelles démonstrations de force à l’occasion du 2ème anniversaire de la révolution, un bras de fer a été remporté, en leur faveur.

"Ligues et comités de protection de la révolution: les milices d'Ennahdha."  | Place Med Ali. Image Seif Soudani

“Ligues et comités de protection de la révolution: les milices d’Ennahdha.” | Place Med Ali. Image Seif Soudani

Dernier enseignement contingent à cette crise, si l’on se doutait déjà que les décisions majeures étaient prises du côté de Montplaisir, des fuites confirment des divergences de plus en plus marquées entre les « faucons » d’Ennahdha et ses « colombes ». Considéré comme étant trop consensuel même dans sa gestion de l’épisode de la grève générale, Hamadi Jebali et ses collaborateurs semblent de plus en plus esseulés au profit du courant dit des éradicateurs.

Seif Soudani