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Dans à peine dix jours, les Tunisiens vont aller aux urnes pour élire les représentants de L’Assemblée des représentants du peuple lors des élections législatives tunisiennes. Les élus, qui auront un mandat de 5 ans, seront choisis selon un scrutin proportionnel plurinominal, le même qui celui qui a été suivi lors des premières élections libres d’octobre 2011. Toutefois, selon les sondages les plus récents, entre 40% et 60% des tunisiens sont indécis pour qui voter.

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Figure 1: Intention de vote dans le sondage de l’IRI (juillet 2014), source IRI.

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Figure 2: Intentions d’opinion en Tunisie depuis Décembre 2011, multiple sources

Cette large proportion d’indécis est à la fois surprenante et inquiétante. Surprenante, car après trois ans d’expérience démocratique, presque un tunisien sur deux est toujours indécis sur ses choix électoraux et préférences politiques. Inquiétante car ça pourrait signaler une forte démobilisation et désintéressement du tunisien moyen a l’égard des élections prochaines. Le récent sondage du Pew Research Center à peine publié le 15/10/2014 indique que seulement 48% des tunisiens pensent que la démocratie est la meilleure forme de gouvernement et presque un quart pensent que parfois un gouvernement non-démocratique est préférable. Le sondage révèle aussi que 62% des tunisiens pensent qu’il est plus important d’avoir un gouvernement stable (même sans démocratie) qu’avoir un gouvernement démocratique instable. Aussi inquiétant le fait que 59% des tunisiens préfèrent un fort leader (ou dictateur) à un gouvernement démocratique. Ceci nous rappelle les résultats du sondage conduit par 3C études en Janvier 2014 qui révèlent que 35% des Tunisiens regrettent les régimes de Ben Ali.

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Figure 3: Extraits du sondage d’opinion – Pew Research Center, octobre 2014

En face de cette brumeuse situation, nous observons une recrudescence d’appel de nombreuses personnalités politiques et médiatique pour voter ‘utile’. Dans cet article, je voudrais démontrer les limites conceptuelles et empiriques du vote utile, dans le contexte tunisien. Primo, le vote utile élimine souvent les candidats que l’on estime trop minoritaire et non-influents, ce qui sous-entend que le système en place est bon indépendamment de la volonté du peuple. Ceci aussi a pour conséquence que le citoyen concède son vote à la majorité. Secundo, le vote utile permet aux plus grand partis de justifier leurs inactions, insuffisances dans leurs programmes électoraux, médiocrité de leurs candidats ou candidates, ou tout simplement mauvaise performance au pouvoir grâce à l’argument du vote utile.

En delà de ses limites conceptuelles, le vote utile a des limites empiriques. A cet égard, nous revisitions les élections du 23 octobre 2011. À l’issue de ces élections, le parti d’Ennahdha a remporté 37% du vote populaire et 41% des sièges de l’assemblée constitutive. Il y a eu alors maintes condamnation et regrets que le vote démocrate se soit dissipé et éparpillé entre la multitude de parti de gauche, laïcs, ou progressiste. Dans l’article publié avec Dr. Nawel Amrouche, nous démontrons que la stratégie de la coalition et des listes uniques n’est bénéfique que dans les régions intérieures où les partis progressistes n’ont pas bien performé durant les dernières élections. Nous avons simulé l’allocation des sièges au sein de l’ANC si Afek Tounes, le PDP, et le Pole Démocratique Moderniste avaient présenté une liste unique en octobre 2011. Nous trouvons que la coalition démocrate n’aurait obtenu en net que deux sièges additionnels surtout dans les circonspections à l’intérieur du pays (e.g., Gabes, Kairouan, Kebili, Kef and Tozeur). La stratégie de la coalition aurait par contre couté des sièges dans les circonscriptions où ces partis ont bien performé (Tunis I, Nabeul I, Ben Arous, and Ariana). En fait, Ennahda aurait aussi bénéficié de deux sièges supplémentaires à l’ANC.

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La logique est similaire si le vote progressiste se consolide dans un seul parti (en l’occurrence Nida Tounes) selon la logique du ‘vote utile’. Arithmétiquement, cette logique est bénéfique dans les circonscriptions électoralement défavorables mais nuisible dans les circonscriptions électoralement plus favorables. Ceci est une conséquence directe du système d’allocation des sièges qui se base sur la Méthode du plus fort reste adoptée par l’ISIE en 2011 et qui ne changera pas pour les élections législatives d’octobre 2014. Ainsi, d’un point de vue purement tactique, pour un progressiste, le ‘vote utile’ n’est bénéfique que dans les régions plus conservatrices du pays, car ça maximiserait les chances d’avoir le nombre de voix pour assurer un siège dans la circonscription. Toutefois, dans les régions plus progressistes, le ‘vote utile’ n’est plus utile et résulte en des pertes électorales. Rappelons que lors des dernières élections, le vote utile a largement bénéficié à l’Ettakatol, qui a par la suite rejoint la troika, á la grande surprise et désarroi de ses électeurs.

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En conclusion, Je pense que l’électeur tunisien doit avant tout aller voter et participer à la démocratie naissante en Tunisie. En même temps d’exercer son devoir citoyen, il est impératif de s’informer sur les programmes électoraux des candidats et des partis politiques avant de voter. Finalement, même d’un point de vue purement tactique, le vote utile n’est pas toujours utile. Jaouhar Ben Mbarek a superbement résumé les limites du vote utile sur sa page Facebook

Le “vote utile” dans l’absolu profitera à un seul parti mais il coûtera plusieurs sièges aux forces démocratiques réunies. Le parti en question en sera lui-même victime et politiquement affaibli. Un “vote utile” doit être utile pour le Pays et non pas pour un parti.
Jaouhar Ben Mbarek.

bibliographie

– International Republican Institute “Survey of Tunisian Public Opinion, February 12-22, 2014

– International Republican Institute “Survey of Tunisian Public Opinion, June 11-July 1, 2014

– Moez Hababou et Nawel Amrouche “Misconceptions and Realities of the 2011 Tunisian Election” , PS: Political Science & Politics / Volume 46 / Issue 04 / October 2013, pp 741-747

– The Carter Center “Les élections de l’Assemblée Constituante en Tunisie“.