Visite du président Kais Saied au port de Sfax, 2 août 2020. Crédit photo : Présidence de la République Tunisienne

Comme chaque été, depuis maintenant vingt-cinq ans, la Méditerranée devient un espace de violence symbolique et politique qui ne cesse d’envenimer les relations entre la Tunisie et l’Europe et de rendre inconcevable toute possibilité de dialogue apaisé.

L’incompréhension comme arme politique

En dépit d’un nombre incalculable d’études, analyses et rapports produits depuis 1995, la pauvreté du discours politique européen sur la question migratoire en Méditerranée reste une énigme. La visite de toute une armada européenne en Tunisie au mois d’aout dernier met en évidence ce penchant vers les discours vidés de tout sens. Luigi Di Maio, le ministre italien des Affaires étrangères, qui était accompagné lors de sa dernière visite en Tunisie, de la ministre italienne de l’Intérieur, Luciana Lamorgese, du commissaire européen à l’Élargissement, Oliver Varhelyi, et de la commissaire européenne aux affaires intérieures, Ylva Johansson, cherche encore à négocier « des formules de coopération bilatérale » pour trouver une solution euroméditerranéenne à la question migratoire.

Quand Roberto Calderoli, le vice-président du Sénat italien, s’interroge : « Je ne comprends vraiment pas cette vague d’immigration, sauf si la guerre a éclaté en Tunisie et que je ne le sais pas». C’est un éternel retour au point zéro qui se manifeste.

Cette incompréhension est surtout volontaire. En qualifiant la question migratoire de « crise » dans son discours institutionnel et politique, l’Europe apaise les demandes insistantes et hostiles d’une frange importante de sa population et de ses classes politiques virant de plus en plus vers l’extrême droite. Ce faisant, elle tend à mobiliser les ressources nécessaires pour barricader davantage son espace.

Dans les coulisses, l’Europe sait très bien ce qu’elle fait au sud de la Méditerranée et force par tous les moyens la mise en place de sa propre vision de la gestion des flux migratoires. En créant l’Agence européenne des Garde-côtes et Garde-frontières (Frontex) en 2004 et en lui allouant jusqu’à 1,6 milliard d’euros d’ici 2027, l’Union européenne a choisi une politique d’exclusion et de confrontation qui contraste avec ses propres lois comme le droit d’asile et sa charte des droits fondamentaux.

La militarisation comme unique solution

Après le refus de sa première tentative en 2018 d’installer des « plates-formes régionales de débarquement » pour délocaliser la gestion des flux migratoires sur le sol tunisien, c’est à travers des mécanismes rocambolesques, où la novlangue est à l’honneur, comme le « Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique en faveur de la stabilité et de la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière et du phénomène des personnes déplacées », que l’Europe finance, pour un coût de plus d’un milliard d’euros selon les chiffres d’Oxfam, les retours et la réadmission des migrants « indésirables » dans leurs pays d’origine.

Face à la pression de l’Italie, avec le soutien de l’UE, la Tunisie est alors incitée à jouer le flic de l’Europe. Le président tunisien Kais Saied s’est empressé au début de mois d’aout dernier de montrer son appui aux accords bilatéraux sur la lutte conte la migration irrégulière lors d’une visite non annoncée à Sfax, une ville portuaire du sud-est de la Tunisie, et de se féliciter du travail des unités sécuritaires et de l’Armée de  la marine dans la mise en échec des tentatives de migration. Les nouvelles frontières de l’Europe sont maintenant relocalisées au sud de la Tunisie.

En contrepartie, l’UE promet d’octroyer 10 millions d’euros, un montant dérisoire, pour aider la Tunisie dans la gestion de ses frontières et pour montrer son « soutien politique et économique à la Tunisie, pour renforcer les efforts nationaux […] à travers l’encouragement de l’investissement et la création des postes d’emploi surtout dans les régions de l’intérieur », selon les mots de la délégation italienne reçue par le président tunisien. Ce montant financera sans doute l’achat de nouveaux bateaux de patrouille, comme c’était le cas en 2017.

Avec l’annonce de la création par la France et l’Italie d’une brigade contre les passeurs à la frontière de l’Union européenne et la tenue d’un sommet européen sur la question migratoire en octobre, la tendance est vers encore plus de militarisation de l’espace méditerranéen. C’est un Mediterraneus delenda est qui se prépare.