En optant pour un régime semi-parlementaire (et qui n’est en fait ni parlementaire ni présidentiel), les constitutionalistes tunisiens de 2014 ne semblent pas avoir retenu la leçon. Au contraire, ils ont livré la Tunisie à un « régime de partis », tout en omettant d’organiser, auparavant et de façon efficace, les conditions légales d’existence et de fonctionnement de ces derniers. Et le résultat ne s’est pas fait attendre avec des institutions étatiques aujourd’hui affaiblies, presque à l’arrêt et de moins en moins crédibles aux yeux des Tunisiens. Le meilleur exemple de cette situation déplorable et qui fait actuellement la « Une » des journaux, n’est autre que ce blocage institutionnel lié (encore une fois) à un nouveau remaniement ministériel d’un gouvernement lui-même formé il y a à peine 4 mois et auquel s’oppose fermement le Président de la République. Sans rentrer dans les détails du conflit ouvert de ce fait entre les deux têtes de l’exécutif, nous pouvons constater avec l’ensemble des observateurs qu’il résulte tout simplement des incessantes manipulations des partis politiques dominants au sein de l’ARP (Ennahdha, Al-Karama et Qalb Tounes) pour mettre la main sur les postes-clés du gouvernement (considéré comme un butin) et mieux servir ainsi leurs intérêts et projets respectifs.

Se disant informé de tout ce qui se passe « dans certaines coulisses » et menaçant régulièrement dans ses discours de dévoiler (le moment venu) les responsables de ce qu’il appelle « un complot contre la nation », Kaïs Saïed n’hésite pas à se présenter comme le véritable « gardien du temple » et un défenseur vigilant de l’intérêt national. Dénonçant, pour cela, le dysfonctionnement continu du parlement et sa responsabilité dans l’instabilité gouvernementale récurrente, il n’oublie pas non plus de régler ses comptes avec la machine des partis politiques qu’il accuse d’être à l’origine de tous les problèmes dont souffre le pays depuis 2011 et promet de tout faire pour la combattre.

Il faut dire que, depuis un moment, la question des partis politiques interpelle aussi les Tunisiens et revient assez souvent dans leurs discussions. Les avis restent néanmoins partagés mais, sans être majoritaire, la position du Président Saïed sur ce sujet commence à faire son chemin et à trouver un certain écho au niveau d’une partie de l’opinion publique.

Faut-il alors se méfier d’une telle tendance et la dénoncer, ou s’en réjouir et la soutenir ? Autrement-dit, serait-ce normal, dans un pays qui ambitionne d’aller vers un système réellement démocratique, de se passer de ces partis, comme semble le suggérer avec insistance notre cher Président ?

Répondre à une telle interrogation, nécessiterait, avant tout, un bref rappel du rôle et de la place des partis politiques dans une démocratie. Après quoi, il serait intéressant de revenir au cas et à la situation actuelle desdits partis en Tunisie et d’essayer enfin de compte de porter une appréciation sur les projets de Kaïs Saïed en la matière.

Partis politiques et démocratie

Apparus essentiellement à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, les partis politiques se sont développés avec (et au rythme de) l’évolution des luttes sociales au sein des sociétés industrialisées. Prenant progressivement des formes et des objectifs différents, ils se sont par la suite multipliés pratiquement dans tous les pays du monde. Dans son ouvrage « Le Savant et le Politique » (1919), le sociologue allemand Max Weber écrit que “les partis politiques sont les enfants de la démocratie, du suffrage universel, de la nécessité de recruter et d’organiser les masses”. Autrement-dit, ils sont les instruments nécessaires à toute organisation démocratique de la vie en société.

Sur le terrain, on peut en effet facilement constater que dans tout Etat réellement démocratique, la loi fondamentale appelée constitution garantit à chaque citoyen le droit, les moyens et la possibilité de participer, directement ou indirectement, à la vie sociale et politique de son pays. Il peut le faire soit à titre individuel et indépendant, soit à travers l’action collective d’un groupe organisé (un syndicat, une association ou justement un parti politique) auquel il appartient comme adhérent ou militant.

Contrairement aux associations et aux syndicats qui se contentent généralement de mener différentes actions revendicatives tendant à influencer les décisions des gouvernants pour les orienter dans le sens des intérêts de leurs adhérents, les partis politiques se donnent plutôt comme principal objectif la conquête et l’exercice direct du pouvoir par eux-mêmes et sur la base de leurs propres programmes respectifs. Pour y parvenir, ils s’appuient, particulièrement, sur les élections et se servent pour cela du droit de vote de leurs adhérents. Ces derniers sont ensuite mobilisés pour diffuser et défendre les idées du parti afin d’élargir la base de ses sympathisants et augmenter le nombre de ses électeurs potentiels. Animateurs du débat politique par excellence, les partis politiques contribuent ainsi et à longueur d’année à former, informer et orienter l’opinion publique. C’est pourquoi leur existence, leur pluralité et leur liberté constituent une condition sine qua non de tout système démocratique. Véritable école de gestion des affaires publiques, ils facilitent aussi l’émergence d’une classe politique rompue à l’exercice du pouvoir, à travers la préparation et la sélection des élites et cadres politiques réellement aptes à diriger le pays.

La Cour européenne des droits de l’homme, rappelle dans une décision de 1968, que « la liberté de réunion et d’association constitue un élément essentiel de la vie politique et sociale d’un pays et que cela vaut bien évidemment pour les partis politiques parce qu’ils apportent une contribution irremplaçable au débat politique ».

Ceci étant, il convient d’ajouter tout de suite que les partis politiques ne sont pas tous identiques et qu’il en existe plusieurs types. Dans son livre « Les partis politiques » (1951), le Professeur de droit constitutionnel Maurice Duverger retient essentiellement deux types : les partis de cadres (ou d’élites) et les partis de masses. Ayant le même objectif, à savoir la conquête et l’exercice du pouvoir, ces deux catégories de partis diffèrent toutefois par leurs modes d’organisation et de fonctionnement.

Seul, le multipartisme ne peut garantir la démocratie

Qu’ils soient « de masses » ou « de cadres », les partis politiques ont toujours besoin de présenter, confronter et défendre leurs programmes respectifs, dans le cadre d’une compétition saine et démocratique, afin que les électeurs puissent découvrir leurs projets et choisir, parmi leurs candidats et en connaissance de cause, leurs futurs représentants aux différentes instances du pouvoir. C’est pourquoi, seul le multipartisme peut garantir une telle confrontation.

Et l’expérience nous montre que la nature du régime politique d’un pays dépend souvent du nombre de partis existant et agissant légalement sur la scène politique. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les régimes autoritaires préfèrent généralement s’appuyer sur un parti unique, alors que les régimes démocratiques favorisent la pluralité, à travers le bipartisme ou le multipartisme. Mais, l’histoire nous enseigne aussi que si la pluralité partisane est un élément important voire indispensable, elle ne peut toutefois constituer à elle seule une condition suffisante pour garantir la nature démocratique d’un régime. Un autre élément doit la compléter et l’accompagner, à savoir le niveau d’instruction et le degré de conscience (ou de formation) politique de la population en général et des électeurs en particulier. Dans le cas contraire, les élections risquent de déboucher sur des dérives dangereuses et imprévisibles, comme l’anarchie ou simplement la paralysie (et l’affaiblissement) des institutions étatiques.

L’exemple de la situation désolante que traverse la Tunisie depuis 2011 (et ces derniers jours en particulier) est à ce titre tout-à-fait significatif et révélateur.

Cas des partis politiques en Tunisie

Sans revenir à des origines historiques lointaines et pour mieux comprendre la situation actuelle des partis politiques en Tunisie, il suffit de remonter aux premières années de l’indépendance tout en distinguant deux périodes successives et totalement différentes, à savoir celles d’avant et d’après la Révolution de 2011.

La période d’avant la révolution de 2011 marque, incontestablement, les origines historiques de ce que nous vivons aujourd’hui. Depuis son indépendance, en 1956, la Tunisie n’a pratiquement vécu que sous le régime du parti unique, surtout après l’interdiction du parti communiste tunisien en 1963. Et malgré un semblant d’ouverture inauguré en 1981 avec la levée de suspension de ce parti et une certaine tolérance vis-à-vis de quelques autres partis d’opposition (MUP/MTI/MDS …), on ne pouvait, à l’époque, sérieusement parler de multipartisme et encore moins de démocratie tant il était évident que ces derniers n’avaient en fait aucune liberté réelle pour pouvoir exister ou avoir une quelconque influence sur la scène politique.

Succédant au PSD (sous Bourguiba), le RCD (sous ZABA) dominait effectivement la vie politique tunisienne sans partage et exerçait seul le pouvoir dans toutes les structures étatiques aussi bien nationales, régionales que locales. Aucune opposition ou vision politique autre que la sienne n’était tolérée. Toute critique était alors immédiatement réprimée et les dirigeants des partis d’opposition régulièrement pourchassés, écroués et souvent torturés.

Cette monopolisation abusive et pour le moins autoritaire de la scène politique par le RCD s’est ainsi poursuivie jusqu’au soulèvement populaire de 2011 qui a rapidement mis fin à cette hégémonie et provoqué, dans la foulée, la dissolution pure et simple dudit parti.

La période d’après la révolution de 2011 marque un tournant décisif : car avec cette disparition inattendue du RCD, et à la grande surprise de tous les observateurs, une multitude de nouveaux partis, sortis de nulle part, a très vite envahi le terrain de la scène politique nationale. Leur nombre n’a, depuis, jamais cessé d’augmenter, à tel point qu’on en compte aujourd’hui pas moins de 227. Ce qui peut être considéré, a priori, comme une preuve de dynamisme au sein de la société et une soif légitime de la part des membres de ces partis à investir le terrain politique de leur pays et à prendre part à l’exercice du pouvoir.

Mais là où le bât blesse, c’est que cette transformation ultra-rapide (opérée sous la pression de la rue) et ce passage sans aucune préparation d’un extrême à l’autre, ont très rapidement donné lieu à une complication et une déstabilisation de la vie politique nationale que la Tunisie n’avait jamais connues auparavant.

Du jour au lendemain, la gestion des affaires publiques s’est trouvée entre les mains d’une nouvelle classe politique, issue de ces mêmes partis, qui n’avait aucune réelle connaissance ou expérience du pouvoir. Et le plus inquiétant dans tout ça, c’est que la plupart de ces structures et notamment celles qui ont été créées dans la précipitation après 2011, n’ont de parti que le nom et sont loin de répondre aux critères de base qui définissent généralement un véritable parti politique et justifient son existence. C’est ainsi qu’en se basant sur des critères comme le nombre d’adhérents, l’implantation territoriale et le type de direction, on pourrait (à la limite et avec beaucoup de réserves) considérer que seul le parti islamiste Ennahdha se rapproche d’un « parti de masses », au vu du nombre relativement important de ses militants (et ou sympathisants). En même temps, l’ensemble des autres formations politiques seraient (au mieux) plus facilement assimilables à des « partis de cadres », étant donné qu’elles n’ont aucune véritable assise populaire et que leurs membres se limitent souvent à quelques élites venues, soit des milieux intellectuels, universitaires et syndicaux, soit du monde particulier de certains affairistes.

Des caractéristiques n’inspirant aucune confiance

L’absence de tout ancrage local et régional, qui caractérise pratiquement l’ensemble des partis politiques présents sur la scène publique depuis 2011, à part quelques petites nuances.

Seul, en effet, le parti islamiste Ennahdha était en 2011 plus ou moins présent dans certaines régions, puisqu’il a pu profiter auparavant des tribunes gratuites que lui offraient les innombrables mosquées du pays et d’une complicité camouflée du pouvoir déchu qui n’hésitait pas à se servir indirectement de ce mouvement pour affaiblir le camp des partis progressistes.

De leur côté, ces derniers (PCT/PDP/POCT /WATAD…) pouvaient également prétendre à une relative présence dans certains milieux intellectuels, universitaires et syndicaux. Mais, cela ne suffisait pas pour faire d’eux des acteurs susceptibles d’avoir immédiatement un rôle influent sur le plan national, pouvant susciter une adhésion populaire.

Quant au reste des partis, c’est-à-dire ceux créés à la hâte après la chute de l’ancien régime, ils n’avaient pratiquement aucune implantation populaire, n’étaient connus de personne et ne représentaient donc aucune perspective claire et efficace pour les Tunisiens.

A ces caractéristiques, s’ajoute l’absence de toute organisation efficace. Là aussi, seuls les plus anciens, c’est-à-dire le parti islamiste Ennahdha et certains partis de gauche, pouvaient se prévaloir d’un minimum d’organisation et de quelques structures de direction, au moins sur le plan national. Et ce déficit structurel pouvait parfaitement se justifier par les conditions difficiles de la clandestinité qui ne leur permettaient pas (avant 2011) d’avoir une organisation normale et un fonctionnement réellement démocratique. Mais, ce qui pouvait être compris et toléré sous ZABA, ne pouvait plus l’être après son départ. Or, force est de constater que la plupart de ces anciens partis d’opposition ont préféré se lancer dans la nouvelle bataille politique post 2011, avant de s’occuper de leurs propres « cuisines internes » et de corriger ce qui devait l’être. Au lieu de commencer par organiser leurs congrès respectifs, pour renouveler leurs directions de façon démocratique et sur la base d’objectifs et de stratégies adaptés à la nouvelle situation, ils se sont contentés de ce qui existait et qui, de toute évidence, ne pouvait pas faire d’eux des partis immédiatement capables de gouverner. Et s’il est vrai que la situation était exceptionnelle et nécessitait une présence rapide sur le terrain, elle ne pouvait pour autant justifier l’improvisation et la précipitation.

Ceci étant, la situation est encore plus grave du côté des partis politiques apparus et créés en grand nombre après 2011, puisqu’ils ne sont généralement que des coquilles vides, liées à des intérêts divers et variés, sans lien direct avec les besoins du pays. N’ayant aucune organisation structurelle efficace, ils reposent généralement sur la personne du fondateur qui assume souvent seul les principales fonctions, aidé en cela par quelques membres de son entourage familial et au mieux un cercle d’amis proches ou intéressés. Bien entendu, on a affaire ici à un mode de fonctionnement qui n’accorde que très peu d’importance à la démocratie (quand il n’y est pas totalement opposé) et qui profite au maximum de toutes les ambiguïtés ou lacunes de la législation tunisienne en vigueur sur les partis politiques.

Une existence fictive, parfois éphémère et souvent nuisible, qui caractérise surtout les partis les plus récents. Fictive, car en plus de l’absence de véritables adhérents, ces partis n’ont aucune identité idéologique claire et leurs programmes respectifs se résument à quelques slogans sans aucun intérêt, ni lien effectif avec la réalité et les besoins du pays. Ephémère, parce que beaucoup d’entre eux ne résistent pas à l’épreuve du temps et finissent par disparaitre ou se faire simplement absorber par d’autres formations. Nuisible au pays, car plusieurs indices tendent à prouver que certains partis sont parfois financés et manipulés soit par des lobbies et des affairistes locaux, soit carrément par des forces étrangères qui ne cherchent qu’à déstabiliser le pays et l’affaiblir. De plus et au vu des moyens importants dont disposent certains d’entre eux (radios, chaines de TV, associations caritatives, etc…), ils sont devenus de réelles forces nuisibles qui procèdent, notamment lors des élections, à un parasitage total du discours politique et à une grande et regrettable dispersion des voix des électeurs.

Il y a aussi l’absence de toute cohésion et la permanence des luttes internes qui se traduit le plus souvent par un éclatement pur et simple de la structure concernée et touche pratiquement tous les partis (anciens comme nouveaux). L’exemple le plus significatif, à ce sujet, nous a été donné par cette grande déception qu’a représentée le mouvement Nidaa Tounes et qui pourrait même devenir un véritable cas d’école. Tout le monde pensait, au départ, que sa grande réussite aux élections de 2014 allait faire de lui une force d’équilibre et de stabilité pour la scène politique tunisienne. Mais, rattrapé par ses propres démons, il n’a pu avoir qu’une vie relativement courte, puisqu’il a fini par éclater en plusieurs petits partis opposés les uns aux autres. Son apparition comme sa disparition n’ont été, au final, qu’une expérience négative et nuisible pour l’ensemble de la vie politique nationale, rendue ainsi tout-à-fait chaotique. Et, cela revient tout simplement au fait qu’il s’est construit à la hâte, sur des bases de combines, de trahison et de manque de respect de ses propres électeurs. Par sa nature confuse et son manque de cohésion (rassemblement de gens venant d’horizons divers et variés), ses objectifs opportunistes (permettre essentiellement à Béji Caïd Essebsi d’accéder à la présidence de la République) et les erreurs de ses dirigeants (qui ne voyaient que leurs propres intérêts), il n’a réussi qu’à faciliter la tâche de l’islam politique et lui permettre de s’implanter de façon durable dans les différentes sphères du pouvoir, alors qu’il le présentait au départ comme son principal ennemi.

Le manque de maturité politique de certains dirigeants et leurs égos surdimensionnés devenus aujourd’hui une sorte de « maladie chronique » dont souffriraient pratiquement l’ensemble des partis agissant sur la scène politique tunisienne. Et l’exemple le plus parlant, à ce sujet, est donné par les échecs successifs connus par les forces progressistes, dans toutes les élections organisées depuis 2011, principalement à cause de cet aspect. Au lieu de se rassembler et de présenter une alternative commune au pouvoir en place et une direction unifiée capable de sortir le pays de la crise qu’il traverse, elles ont toujours préféré la dispersion et privilégié la défense des intérêts égoïstes de certains de leurs dirigeants, au point de perdre toute crédibilité aux yeux des électeurs et même de certains de leurs propres militants.

Enfin, l’absence de tout programme politique, économique, social et culturelle adapté aux exigences de la période actuelle, voire même une désolante perte d’identité pour certains partis, à tel point que la plupart d’entre eux (pour ne pas dire tous) s’accommodent désormais des règles de l’économie de marché, ou se contentent de les critiquer du bout des lèvres. Ce qui ne permet plus aux gens de les distinguer les uns des autres et les poussent à les rejeter en bloc.

Paysage politique confus et atypique

En fait, on est aujourd’hui en présence d’un paysage politique difficilement lisible, tellement il est devenu chaotique, éclaté et en constante mutation. Face aux innombrables et incessantes créations, disparitions et fusions de partis, ou encore aux mouvements de transfert de certains militants et même de dirigeants d’un parti à un autre, les observateurs trouvent parfois quelques difficultés à suivre le mouvement et à s’y retrouver. Quant au simple citoyen, il finit par se sentir complétement dépassé, fatigué et surtout définitivement dégouté par tout ce qui se rapporte à la politique et aux politiciens. Pour toutes ces raisons, il serait pratiquement inutile (voire impossible) d’énumérer l’ensemble des partis politiques tunisiens. Disons simplement que les plus actifs d’entre eux peuvent être ventilés sur cinq principales familles politiques, se répartissant elles-mêmes sur deux grands blocs : un bloc islamiste conservateur et un bloc moderniste hétérogène.

  • Un bloc islamiste conservateur et controversé utilisant la religion comme un véritable fonds de commerce et cherchant continuellement à l’instrumentaliser sur le plan politique. Il prône au fond l’installation progressive d’un modèle de société archaïque et rétrograde, inspiré d’un mode de vie à l’orientale et nécessairement en rupture avec le modèle occidental. Pour atteindre ses objectifs, il prétend aussi accepter et défendre les règles de la démocratie, alors qu’il semble avoir du mal à les appliquer au sein de ses propres structures internes pour la préparation de son 11ème congrès. C’est, en tout cas, ce que lui reprochent publiquement certains de ses militants. Enfin, il est régulièrement soupçonné d’entretenir des relations, pour le moins, ambigües avec les circuits du terrorisme, de la contrebande et de la corruption et n’hésite pas non plus à s’allier avec des forces étrangères connues pour être hostiles et malintentionnées.  Dominé et utilisé par le mouvement Ennahdha de Rached Ghannouchi, ce courant islamiste comporte aussi des satellites comme la Coalition Al-Karama et plusieurs autres groupuscules extrémistes et takfiristes.
  • Un bloc moderniste hétérogène et affaibli considéré comme le camp des « défenseurs de la République et de l’Etat national, moderne et civil », il rassemble à la fois des progressistes, des nationalistes, des libéraux et même des populistes. Attaché à la défense des acquis de l’Etat national hérité de la période Bourguibienne des premières années de l’indépendance, il s’oppose aussi à toute utilisation du fait religieux dans la vie politique et refuse toute régression, notamment en matière des libertés individuelles et collectives et plus particulièrement en ce qui concerne les droits des femmes. Mais il reste divisé sur pas mal de questions et toujours incapable de présenter un projet commun et surtout de parler d’une seule voix. Dégoutés par la situation catastrophique que traverse le pays depuis 2011, beaucoup de Tunisiens seraient pourtant prêts à appuyer toute initiative crédible venant de la part de ce bloc. Parmi ses principales composantes, on distingue :
  • Un courant de centre droit, avec essentiellement : Afak Tounes, Machrou Tounes, Tahya Tounes, Al Badil Attounsi, …
  • Un courant de centre gauche, avec : Al-Massar (ancien PCT), Al-Joumhouri (ancien PDP), Attayar…
  • Un courant regroupant la gauche radicale et les nationalistes arabes, avec notamment : le Parti des Travailleurs, le Watad, le mouvement Echaâb…
  • Un courant populiste où on retrouve : Qalb Tounes et le PDL, mais aussi les mouvements (non officiellement organisés) qui ont permis à Kaïs Saied d’accéder au palais de Carthage et qui continuent aujourd’hui encore à le soutenir.

Faut-il suivre l’avis du président sur les partis ?

Profitant du bras de fer qui l’oppose actuellement au chef du gouvernement [et à travers lui à R. Ghannouchi, président de l’ARP et du parti islamiste Ennahdha], le locataire de Carthage saute sur l’occasion pour réaffirmer avec force toute sa méfiance vis-à-vis des partis politiques qu’il déteste et auxquels il ne semble prêt à faire aucune concession. Ce qui correspond en fait à ce qu’il n’a cessé de déclarer depuis son arrivée au pouvoir et prouve qu’il est probablement plus que jamais déterminé à mettre en application ses propres idées et convaincu de la nécessité de provoquer, pour cela, un bouleversement total de la scène politique tunisienne. Toutes ses interventions publiques récentes vont dans ce sens. Ne ratant, ainsi, aucune occasion pour affirmer et imposer son autorité, d’abord au président du parlement qu’il remet à maintes reprises (et à juste titre) à la place qui doit être la sienne, ensuite au chef du gouvernement qu’il relègue au statut de simple subordonné, il n’hésite pas non plus à balayer tous les autres acteurs de la vie politique tunisienne, à commencer justement par les partis politiques dont il conteste toute utilité. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que ces derniers n’ont effectivement aucune place dans l’organisation des pouvoirs publics à laquelle il aspire. D’ailleurs, le traitement méprisant qu’il a réservé (et à deux reprises) à leurs propositions de candidats pour le poste de chef de gouvernement en dit long sur le peu d’intérêt qu’il leur accorde. De son point de vue, ils sont à l’origine de tous les maux de la société et ne peuvent donc lui être d’aucun secours. Trouver un moyen pour les éloigner du pouvoir, ou du moins limiter leur rôle dans la gestion des affaires publiques ne serait pas pour lui déplaire. Il lui faciliterait même la tâche pour lancer son fameux projet tendant à inverser la pyramide des pouvoirs et à mettre en place une forme de démocratie directe ou participative.

Ceci étant, le Président peut parfaitement avoir une position hostile aux partis politiques, sans que cela puisse poser un problème en soi. C’est son droit et son avis est tout-à-fait respectable. Par contre, l’enseignant de droit constitutionnel qu’il a toujours été, ne peut normalement ignorer que l’exercice de la démocratie ne peut se faire en dehors de l’existence-même de ces partis. Leur rôle est si important qu’ils constituent, pour la plupart des analystes, un précieux régulateur de la vie politique dont aucune société démocratique ne peut raisonnablement se passer. Certes, leur existence et leur action ne peuvent et ne doivent se faire n’importe comment et les innombrables (plus de 227) partis apparus en Tunisie depuis 2011 ne donnent qu’une image erronée de ce qu’ils devraient être. Beaucoup d’entre eux sont à ce titre tout-à-fait condamnables. Mais leur cas particulier et désolant ne peut être généralisé ou utilisé comme prétexte pour rejeter et stigmatiser l’ensemble des partis politiques. Le faire serait une grave erreur qui ne peut être le fait d’un expert en droit constitutionnel comme Kaïs Saïed.

Une action constructive du Président reste possible et espérée

Répétant inlassablement son dégout et son mépris pour les magouilles qui caractérisent la vie politique tunisienne actuelle, Kaïs Saïed affirme vouloir moraliser cette dernière et la débarrasser de toute forme de corruption et de pratiques répréhensibles. Ce qui est, bien sûr, tout à fait à son honneur. Mais en s’attaquant pêle-mêle à l’ensemble des partis politiques (sans aucune distinction) et en préconisant leur pure et simple disparition, il est évident qu’il s’y prend mal et commet par la même occasion une triple erreur.

La première, c’est qu’avec une telle disparition, il priverait la société des seuls moyens pouvant lui permettre de parvenir pacifiquement à une forme d’organisation démocratique de la scène politique et favoriserait ainsi le développement du populisme et de l’anarchie, voire de la corruption.

La deuxième, c’est qu’en cherchant (comme il l’a toujours dit) à remplacer la démocratie représentative par une forme de démocratie populaire directe, basée sur un pouvoir local ayant des représentants régionaux et nationaux, il ne ferait que plonger le pays dans une dangereuse aventure qui ressemblerait fort à une nouvelle « Jamahiria libyenne à la sauce tunisienne ».

La troisième, c’est qu’en s’obstinant dans une telle voie, il rate une occasion en or pour apparaitre comme l’initiateur d’une véritable action d’assainissement de la scène politique tunisienne. Et cela, il peut encore le faire en favorisant toute réforme permettant une rationalisation de la vie des partis politiques (plutôt que de les supprimer), par une révision des principaux textes juridiques qui organisent leur création, leur mode de fonctionnement et surtout leur financement. Une évolution dans ce sens reste possible et en tous les cas fortement espérée.