Visuel du Rassemblement national des dynamiques environnementales, 21 décembre 2021. Dessin de Kadar Nefla

Chaque week-end depuis 2019 l’association Soli & Green organise des campagnes de reboisement. Le dernier en date : 7000 arbres plantés à Sejnane. L’Association Tunisienne de Permaculture a mis en place un système de vente directe du producteur au consommateur pour défendre l’agriculture paysanne. Tunisie Recyclage organise régulièrement des campagnes de nettoyage et de tri sélectif. L’association Reverdir la Tunisie crée depuis 2017 des « oasis-forêts » comestibles dans les établissements scolaires. En 2016, l’Observatoire Tunisien de l’Eau a lancé une plateforme de signalement des coupures d’eau, des mauvaises alimentations ou encore des mouvements sociaux revendiquant l’accès à l’eau. En septembre dernier, une chaîne humaine sur toute la bande côtière de la banlieue sud a été organisé pour dénoncer la pollution du milieu marin et interpeller l’Office national de l’assainissement (ONAS) afin qu’il cesse l’évacuation des eaux polluées et des unités industrielles vers la mer. Depuis 2020, le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux s’est engagé dans le contentieux environnemental « afin de contraindre les grands pollueurs et violateurs des droits environnementaux à changer de modes opératoires et arrêter les dépassements dont ils sont responsables ». Ainsi, l’organisation a récemment déposé plainte contre la Compagnie des Phosphates de Gafsa pour surexploitation de la nappe d’eau et implication dans les perturbations et coupures d’eau récurrentes dans la ville de Redeyef.

Les coupures d’eau sont de plsu en plus fréquentes à la région dU Bassin minier. Mdhilla, Bassin Minier. Nawaat, 2018.

Toutes ces actions, d’échelles et de démarches différentes, viennent répondre à une urgence environnementale : effondrement de la biodiversité, déforestation, pénurie d’eau, désertification, pollution. Les sols subissent sur plus de 75% de la surface nationale différentes formes de désertification engendrant annuellement la perte de l’équivalent de 25.000 hectares de terres arabes. Le citoyen tunisien dispose en moyenne de 400 m3/an d’eaux, soit en dessous du seuil de stress hydrique de 500 m3/an admis à l’échelle internationale. Malgré toutes ces menaces, l’environnement ne semble pas mobiliser au-delà de la société civile. Car s’il y a bien un domaine dans lequel l’Etat brille par son absence, c’est bien celui-ci.

Absence des pouvoirs publics

« L’Etat a une politique environnementale mais elle est complètement défaillante », explique Ines Labiadh, responsable du département « Justice environnementale » au FTDES. Plusieurs raisons : « le laxisme, la corruption, le manque de moyens humains et financiers, le manque de transparence », énumère-t-elle. Pourtant, historiquement (et officiellement) la Tunisie a toujours eu une politique de protection et de valorisation de l’environnement et des ressources naturelles. Cette politique s’est matérialisée par tout un dispositif législatif et la création d’institutions environnementales. La Tunisie fut d’ailleurs l’un des premiers pays dans la région MENA à avoir préparé depuis le début des années 90, un plan d’action national pour l’environnement (PANE). En 1995, elle a formalisé son programme de développement durable dans le cadre d’un Agenda 21 national.

Depuis, moult programmes, documents stratégiques et plans d’actions ont été élaboré, une panoplie d’accords et de conventions internationales ont été signé, mais sans résultats concrets. Selon un rapport du ministère de L’Environnement et du Développement Durable, « l’approche environnementale développée au cours des trente dernières années n’a pas favorisé les approches intégrées et les visions systémiques dans lesquelles les différentes composantes sont inter‐reliées et interconnectées. Les politiques dans les domaines environnementaux manquent de vision globale claire et transversale et de cohérence. Elles sont souvent fragmentaires, isolées des processus de développement et surtout planifiées sans l’implication des acteurs concernés, avec une faible prise en compte des spécificités régionales et locales ». Un constat sans appel, partagé par Inès Labiadh : « l’institutionnalisation des problématiques environnementales n’a pas été de paire avec une amélioration de la situation de notre pays ». Et c’est sans doute l’incurie des pouvoirs publics qui a amené autant d’associations à se mobiliser dans le domaine de l’environnement. Quitte à se substituer à l’Etat.

Quel impact ?

« Au départ, nous jouions surtout le rôle de lanceur d’alerte et d’intermédiaire entre les citoyens et les institutions publiques », se souvient Alaa Marzougui, coordinateur général de l’Observatoire Tunisien de l’Eau. « Nous avons gagné en légitimité depuis, et les ministères, qui avaient plutôt tendance à nous ignorer, nous sollicite désormais régulièrement ». Sur le terrain, l’intervention de l’OTE permet d’accélérer les démarches d’accès à l’eau. « D’un côté, nous nous réjouissons de pouvoir aider les habitants, mais d’un autre côté nous regrettons de devoir intervenir sur ce qui relève du service public », nuance Alaa Marzougui. L’OTE a également proposé plusieurs amendements dans le cadre du projet du code des eaux et bloqué différents projets de Partenariats Public-Privé (PPP).

Autre exemple : le réseau Tunisie Verte, qui regroupe plus de 100 associations environnementales, assure suivre au jour le jour le dossier des déchets italiens, compilant les documents nécessaires à l’enquête. Si les 212 conteneurs de déchets sont toujours dans le port de Sousse, « il n’y aurait pas eu une telle mobilisation sans le réseau Tunisie Verte », affirme l’activiste Houssem Hamdi. Récemment, le réseau a organisé un rassemblement pour dénoncer « l’inertie des politiques environnementales » et lancer un appel au gouvernement afin de l’inciter à changer de paradigme dans sa gestion de la question environnementale, précise-t-il dans un communiqué.

Ces initiatives montrent qu’il existe différentes attitudes des associations vis-à-vis de l’Etat : l’ignorer purement et simplement, le remplacer, c’est-à-dire, faire à sa place, le compléter, ou encore le pousser à assumer ses responsabilités. Pour Houssem Hamdi, la coopération est nécessaire pour renforcer l’impact des actions de la société civile : « sur les actions de reboisement par exemple, nous travaillons avec les CRDA, sur des sujets plus complexes comme la gestion des déchets, nous alertons l’opinion publique et les institutions concernées, nous ne dédouanons jamais l’Etat ». Car il ne faut pas s’y tromper, sans volonté politique, l’engagement environnemental relève d’un travail de Sisyphe. Une conviction que défend le FTDES : « l’Etat doit remplir ses fonctions, et nous, société civile, devons dénoncer et alerter ses manquements en soutenant les populations menacées ». En témoigne leur récent soutien aux habitants de Borj Salhi qui dénoncent la confiscation des terrains dont ils ont été victimes à la fin des années 90 pour l’installation d’éoliennes et les nuisances sonores et visuelles qu’ils subissent aujourd’hui.

Mais la collaboration institutions publiques/société civile ne fonctionne pas toujours : « depuis que nous avons accusé l’ANGED de certaines pratiques, dans les décharges d’Agareb et de Borj Chakir notamment, ils ont décidé de rompre la convention que nous avions signé avec eux », regrette Ines Labiadh. La responsable du département « Justice environnementale » au FTDES soulève ici un point crucial : en devenant des « interlocuteurs attitrés des Etats et des agences d’aide », il y a un véritable risque à l’institutionnalisation des associations et des mouvements sociaux pour garder des relations apaisées avec les représentants du pouvoir.