Le rapprochement politique entre l’Italie et la Tunisie n’est plus un mystère, même pour les moins politisés de nos concitoyens. Certains ont même pu nourrir l’espoir d’éventuelles retombées positives pour les migrants tunisiens en Italie. Or, le nombre croissant de disparus et de morts dans des circonstances obscures à l’intérieur des centres de détention et d’expulsion italiens remet tout en cause. L’optimisme a vite cédé à l’indignation et à la colère face à une relation, où les lubies de l’héritière de la flamme fasciste, Giorgia Meloni, semblent primer sur les larmes de dizaines de familles tunisiennes.

La mythologie grecque raconte l’histoire d’un jeune homme nommé Icare, retenu captif avec son père au milieu d’un labyrinthe. Le père fabriqua des ailes en cire et en plumes, et tous deux s’envolèrent pour fuir. Mais Icare, ignorant les consignes de son père, s’approcha trop près du soleil. Alors, la cire fondit, et il tomba dans la mer. Il y a environ un demi-siècle, le peintre hollandais Pieter Bruegel l’Ancien réalisa son célèbre tableau « La Chute d’Icare ». L’œuvre représente un paysan labourant son champ, et des navires passant à proximité, indifférents à la chute ou à la noyade d’Icare. La British Library analyse le tableau en ces termes :

Si vous regardez attentivement, vous pouvez voir les jambes d’Icare en train de s’enfoncer, tout au fond du tableau. La terre demeure : le paysan continue de labourer. Les navires marchands vaquent à leurs occupations. La vie continue. La mort d’un malheureux n’est pas plus importante que la chute d’un petit oiseau. L’humanité se fait des illusions si elle pense le contraire. 

Il n’est pas exagéré de qualifier la scène de la chute d’Icare de prophétique. Comment, en effet, un tableau peint il y a près d’un demi-siècle pourrait-il préconfigurer aussi parfaitement les scènes vécues par des centaines de migrants tunisiens en situation irrégulière, chaque fois que les embarcations de fortune rejettent leur cargaison humaine près des côtes italiennes ? Les corps flottent à la surface, sans que cela ne suscite la moindre attention, tandis que les navires de Frontex poursuivent leur route sans s’arrêter.

On sait que le gouvernement italien traite le dossier des disparus et des morts parmi les migrants tunisiens en situation irrégulière avec indifférence. La même posture qu’adopte la Tunisie dans de nombreux dossiers, comme celui des Tunisiens décédés dans des circonstances suspectes à l’intérieur des prisons et des centres de rétention italiens, ou encore celui des centaines de disparus, dont les familles poursuivent encore le rêve de pouvoir enterrer ce qu’il en reste.

Des prisons qui fauchent la vie de dizaines de Tunisiens

Depuis plus de deux semaines, le corps de Mohamed Amine Riahi, un migrant tunisien en situation irrégulière, repose à la morgue d’un hôpital italien, après son décès dans des circonstances suspectes à l’intérieur d’une prison de la région de Trévise, dans le nord-est de l’Italie.

Mohamed Amine, surnommé Danilo, était âgé de 21 ans. Il s’était présenté aux autorités italiennes comme étant mineur de moins de 17 ans. Ce qui lui avait permis d’être placé dans un centre d’accueil pour mineurs à Vicenza. Il s’en était toutefois enfui pour aller vivre chez un ami.

Sa sœur, Norhane, raconte pour Nawaat ce qui est arrivé à son frère : « Mon frère ne voulait pas vivre dans un centre d’accueil, alors il s’est enfui et est allé chez un ami. Le dimanche 10 août, alors qu’il se promenait avec son ami, un policier l’a interpellé en ces termes : “C’est toi, Danilo ?” Trois autres policiers sont ensuite arrivés. Il a été brutalisé et aspergé de gaz lacrymogène avant d’être arrêté. Son ami nous a appelés pour nous informer des circonstances de son arrestation. Puis la femme de cet ami nous a contactés pour nous dire que mon frère avait tenté de se suicider et qu’il avait été transféré à l’hôpital, puis renvoyé en prison. Nous avons vécu des moments d’angoisse, jusqu’à l’instant où des autorités officielles italiennes nous ont contactés pour nous informer que mon frère était tombé dans le coma. »

Affiche d’appel à manifester le 28 août 2025 en Italie pour la vérité et la justice “Pour Danilo Riahi”, organisée par des ONG italiennes de défense des droits humains. Meltingpot

Le mercredi 13 août, un journal italien a annoncé la mort de Mohamed Amine Riahi, indiquant qu’il s’était suicidé « à l’aide d’un jean ». Mais la famille a contesté cette version pour deux raisons : la première est que leur fils portait un caleçon au moment de son arrestation par la police italienne ; la deuxième raison : une proche parente de la victime s’est rendue à l’hôpital et a filmé une vidéo montrant une profonde blessure s’étendant de la tête à l’oreille, sans aucune trace de strangulation autour de son cou.

La famille de Mohamed Amin attend le rapatriement de sa dépouille pour l’inhumer, une fois le rapport médico-légal délivré. Sa sœur se confie à Nawaat :

Nous n’avons aucune confiance dans ce que dira la médecine légale italienne. Nous savons que la mort de mon frère est suspecte, d’autant plus que nous disposons de preuves qui contredisent la version officielle. Nous savons aussi que si nous demandons une nouvelle autopsie, le rapatriement de son corps en Tunisie prendra encore plus de temps. Nous avons alors décidé de procéder au rapatriement de son corps dès la publication du rapport médico-légal, pour éteindre le feu qui brûle dans le cœur de ma mère.

Mohamed Amine Riahi n’est pas le seul migrant tunisien à avoir péri dans les prisons italiennes. Depuis le début de l’année 2025, neuf décès de migrants tunisiens ont été enregistrés, la plupart dans des circonstances non élucidées. Un chiffre élevé, qui avoisine déjà le total des décès comptabilisés durant l’année 2024, arrêté à dix.

Malgré l’ampleur de la tragédie, les autorités tunisiennes, ainsi que leurs représentations diplomatiques en Italie, n’ont eu aucune réaction officielle et se sont confinées dans le silence.

Le 31 mars 2024, un migrant tunisien de 29 ans est décédé à la prison de Forlì. Le parquet a alors ouvert une instruction pour homicide involontaire contre X. Il s’agissait du quatrième décès de Tunisiens enregistré dans les prisons italiennes en l’espace de trois mois. Cela s‘est passé environ deux semaines avant la rencontre qualifiée d’historique entre la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, et le président Kais Saied, au terme de laquelle un mémorandum d’entente a été signé –et dont les autorités se sont abstenues de dévoiler le contenu. Lors de cette rencontre, Kais Saied a exprimé « la fierté de la Tunisie pour ses relations historiques solides avec l’Italie », et souligné son engagement à « continuer de renforcer la tradition de concertation, de coordination, de consolidation des liens de coopération et de partenariat, et de les diversifier, entre les deux pays amis, tant au niveau bilatéral que multilatéral, au service de l’intérêt commun des peuples tunisien et italien. » Cela dit, il n’a pas évoqué, même par allusion, deux questions qui préoccupent les familles des migrants tunisiens en Italie : le grand nombre de décès suspects dans les prisons italiennes, et la question des migrants disparus près des côtes italiennes.

17 avril 2024, Carthage – Giorgia Meloni et Kais Saied président la cérémonie de signature de mémorandums d’entente et d’engagements italiens en soutien à l’économie tunisienne, quelques mois après la signature du mémorandum d’entente entre la Tunisie et l’Union européenne concernant la migration – Présidence de la République

Des corps dans des tombes anonymes  

Depuis quatorze ans, des familles tunisiennes cherchent à connaitre le sort de leurs fils et filles disparus lors de traversées irrégulières vers l’Italie, après la chute de Ben Ali en 2011. Le nombre exact de personnes disparues en mer depuis cette date reste inconnu. Mais sous la pression des familles des victimes, une commission d’enquête a été mise sur pied en juin 2015 au sein du ministère des Affaires sociales. Elle a dressé une liste de 501 personnes disparues entre 2011 et 2014. Or, selon Imed Soltani, porte-parole de l’association « La Terre pour tous », ce chiffre pourrait doubler, comme il l’a déclaré à Nawaat :

La commission d’enquête du ministère a établi cette liste sur la base des dossiers déposés par certaines familles de disparus, mais pas toutes. En revanche, certaines organisations estiment à environ 1 500 le nombre de personnes disparues entre 2011 et 2014. Nous ne disposons pas d’un décompte précis du nombre de disparus au cours des quinze dernières années, mais il a certainement augmenté de manière significative. 

Concernant l’attitude de la présidence de la République et du président Kais Saied sur la question des disparus, Imed Soltani ajoute :  

Pendant sa campagne électorale et avant son arrivée au pouvoir, Kais Saied a rencontré les familles des disparus et leur a dit, textuellement : « Tenez bien aux dossiers de vos enfants ! » Mais depuis son intronisation, il a complètement ignoré cette question. Il n’en a jamais parlé, ni dans ses discours ni lors de ses rencontres avec la Première ministre italienne. Durant toutes ces années, la Tunisie est devenue complice de ce crime en fermant les yeux sur le sort de milliers de Tunisiens disparus, alors qu’il s’agit d’un devoir de l’Etat.

Le 4 juin 2015, le ministre des Affaires sociales a publié au Journal officiel un arrêté portant création d’une commission « chargée du suivi du dossier des disparus suite à la migration irrégulière vers les côtes italiennes durant les années 2011 et 2012. » Conformément à cet arrêté, la commission avait pour mission de recueillir les données relatives aux personnes disparues, de coordonner avec les autorités administratives italiennes, ainsi qu’avec les acteurs de la société civile italienne pour s’enquérir de leur sort. Cette commission était composée de représentants des ministères des Affaires sociales, de la Justice, de la Défense nationale, de l’Intérieur et des Affaires étrangères.

A partir de 2017, ladite commission a cessé d’exister. Elle n’a rendu public aucun rapport sur les résultats de ses travaux, et son président a été muté à l’Office des Tunisiens à l’étranger. Ainsi les familles ont perdu tout espoir d’une intervention efficace de l’État pour coordonner avec les autorités italiennes.

Interrogé par Nawaat, Romdhane Ben Amor, responsable du département migration au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), explique :

Le Forum tunisien s’était engagé avec la commission, mais nous nous sommes retirés par la suite, parce que nous avons vu qu’il y avait un manque de volonté politique de la part des deux parties, italienne et tunisienne, en raison de leur attachement constant à des obstacles procéduraux. Depuis la fin des travaux de la commission, il n’existait plus aucun cadre permettant aux familles de faire entendre leur voix, tiraillée entre les ministères de l’Intérieur, de la Santé et des Affaires étrangères. Aujourd’hui, la coopération est très limitée, voire inexistante, car les autorités politiques continuent à criminaliser la migration irrégulière. En l’absence d’un interlocuteur officiel, certaines familles ont dû recourir à leurs propres moyens pour rechercher leurs enfants.

Le 30 novembre 2019, une embarcation de migrants irréguliers transportant six personnes a quitté les côtes de Bizerte en direction des côtes italiennes, avant de disparaitre avec tous ses passagers. Environ deux mois plus tard, Jalila, qui avait deux fils à bord du bateau disparu, est tombée sur des photos de corps publiées par un journal italien et a pu identifier ses fils grâce à leurs tatouages. Elle n’a reçu aucun soutien du ministère des Affaires étrangères, mais n’a pas baissé les bras. Elle a réussi à prendre contact avec les autorités italiennes et a fourni un échantillon d’ADN, qui a permis de confirmer la correspondance avec les deux corps.

Jalila s’est retrouvée prise dans un engrenage de procédures coûteux en Italie, qu’elle a assumé seule, sans aucune aide ni intervention des autorités tunisiennes, afin de récupérer les corps de ses deux fils. Elle a finalement réussi à les rapatrier le 28 avril 2021 pour les inhumer dans un cimetière de la ville de Bizerte.

18 août 2025, Tunis – Manifestation de l’association « La Terre pour tous » devant l’ambassade d’Italie à Tunis, en présence de militants pour les droits des migrants et des familles de disparus – Association « La Terre pour tous »

Contacté par Nawaat, l’ancien député Majdi Karbai donne quelques éclairages sur cet aspect :

Les autorités tunisiennes se limitent à la prise en charge du rapatriement des dépouilles vers la Tunisie. Mais dans le cas des migrants en situation irrégulière, l’équation change : les autorités tunisiennes en Italie ne procèdent pas à l’identification des migrants tunisiens enterrés sur place, car cela leur coûte cher. Ce qui se passe, c’est qu’à chaque récupération de corps sur les côtes italiennes, les autorités locales prélèvent un échantillon d’ADN de la victime avant de l’enterrer sous une identité inconnue.

L’ancien parlementaire ajoute que les autorités tunisiennes pourraient bien exiger des échantillons d’ADN afin de les comparer à ceux des familles des disparus, d’autant plus ces dernières signalent souvent la disparition de leurs enfants. Mais les autorités ne prennent pas cette mesure, ce qui rend l’identification des victimes très difficile pour les familles, à l’exception de quelques-unes qui prennent l’initiative de contacter directement les autorités italiennes et les organisations humanitaires en Italie. C’est ce qu’a fait Jalila, après avoir été ignorée par les autorités tunisiennes. D’ailleurs, le rapatriement des corps de ses deux fils lui a coûté très cher.

Majdi Karbai souligne que deux raisons expliquent l’incapacité des familles de migrants en situation irrégulière à identifier ou à rapatrier les corps de leurs enfants : l’absence de courage politique, et le coût élevé du voyage. Notre interlocuteur poursuit son analyse :

L’Italie dispose d’une banque d’échantillons d’ADN des migrants en situation irrégulière, dont les corps sont immédiatement enterrés après leur récupération, en l’absence de toute notification de la part du consulat tunisien sur place. Malheureusement, il n’existe aucune volonté politique de rapatrier les corps des migrants tunisiens en situation irrégulière noyés au large des côtes italiennes. Autrement, cette question aurait été l’un des points d’orgue de la négociation entre la Tunisie et l’Union européenne lors de la signature du mémorandum d’entente. Il existe pourtant des solutions envisageables, comme celle de négocier l’accès aux archives visuelles détenues par Frontex, lesquelles permettent d’identifier clairement les visages des migrants en route vers l’Italie. Mais la Tunisie n’a jamais soulevé ce point lors des négociations marathoniennes ayant mené à la signature du mémorandum d’entente, pour la simple raison que cette question ne figure pas parmi les priorités du pouvoir en place.

L’Italie a commencé, dès 2014, à effectuer systématiquement des prélèvements d’ADN sur les corps rejetés par la mer. Mais en l’absence d’intermédiaire officiel tunisien entre les familles des disparus et les autorités locales italiennes, l’identification des migrants tunisiens disparus est devenue extrêmement difficile. Imed Soltani indique à ce sujet : « L’association La Terre pour Tous a mis en place un comité composé d’avocats et de militants de la société civile en Italie. Ce comité a soumis au ministère italien de l’Intérieur des dossiers contenant des informations précises concernant plusieurs disparues. Cependant, le ministère nous a répondu que la Tunisie ne répondait pas à ses courriers. » Il ajoute que, depuis 2012, les corps de quatre migrants tunisiens en situation irrégulière reposent dans un cimetière italien. Mais la Tunisie a refusé de demander l’exhumation de ces tombes et le prélèvement d’échantillons d’ADN avant leur rapatriement. Par ailleurs, les autorités n’ont pris aucune mesure concernant le cas du migrant tunisien Oussama Ragoubi, arrêté dans un centre de rétention à Lampedusa en 2019, avant que sa famille ne perde tout contact avec lui. Il est toujours porté disparu à ce jour.

Le 27 avril 2023, un communiqué de la Commission européenne indiquait que la visite effectuée par la Haute Représentante pour les Affaires intérieures, Ylva Johansson, en Tunisie –où elle a rencontré Kamel Feki, alors ministre de l’Intérieur, Malek Ezzahi, ancien ministre des Affaires sociales, et Nabil Ammar, ancien ministre des Affaires étrangères- visait à renforcer la coopération opérationnelle avec les agences concernées de l’Union européenne, telles que Eurojust et Europol. Selon ce même communiqué, « les autorités tunisiennes compétentes et Europol œuvreront à finaliser les négociations en vue de la signature d’un arrangement de travail. »

Plus tard, le 15 décembre 2023, le Conseil de l’Union européenne a publié un document dans lequel il indiquait qu’il œuvrait à intensifier et à officialiser la coopération entre les agences affiliées à l’UE (Frontex, Europol, Cepol, EUAA et Eurojust) avec la Tunisie. L’instance européenne précisait toutefois qu’elle n’avait pas encore obtenu l’accord officiel de la Tunisie concernant l’échange de données personnelles dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la migration irrégulière.

Lors des dizaines de rencontres entre les responsables tunisiens et leurs homologues européens, la Tunisie n’a jamais soulevé la question des disparus parmi les points de négociation, que ce soit avant la signature du mémorandum d’entente ou lors des réunions consacrées à la signature de l’accord sur l’échange de données personnelles concernant les migrants en situation irrégulière. Cela n’a qu’une seule explication : le pouvoir en place, comme ceux qui l’ont précédé, ne considère pas la question des disparus ni les tragédies vécues par les migrants tunisiens en situation irrégulière en Europe comme une priorité. En échange, il accepte quelques miettes d’aides européennes, qui profitent d’ailleurs aux mêmes pays européens, au détriment de la dignité des migrants. C’est pourquoi le slogan dénonçant la surveillance par la Tunisie des côtes italiennes et européennes, est scandé de plus en plus fort, lors des manifestations contre les politiques populistes et impopulaires du régime du 25-juillet.