Il pleut des cordes ce 16 janvier à Tunis. Autour de la mosquée Al Qods, rue de Palestine, quatre mendiants se sont installés dès la fin de la grande prière du vendredi. Parmi eux, plusieurs femmes : l’une âgée, deux autres visiblement en situation de handicap, et une jeune femme subsaharienne, un bébé calé contre elle.

La porte de la mosquée s’ouvre. Les hommes sortent par vagues, tapis de prière roulé sous le bras. Beaucoup passent sans regarder. Les yeux fixés droit devant, les pas pressés. Quelques-uns seulement ralentissent, tendent une pièce, repartent aussitôt. Pas un mot. Les remerciements de Kadiatou (pseudonyme) se noient dans le vacarme de la rue

Elle a 19 ans. Elle vient de Guinée. Dans ses bras, sa fille de 11 mois observe, sourit. Deux passantes s’arrêtent, lui parlent doucement, comme pour la rassurer. Kadiatou, elle, reste assise. Elle mendie pour survivre.

Arrivée en Tunisie en 2023, elle a d’abord vécu dans un campement à Sfax. Puis la grossesse. Son compagnon est guinéen lui aussi. Ensemble, ils décident de monter à Tunis. « Je pensais que ce serait mieux pour le bébé, à la capitale », raconte-t-elle. Son accouchement à l’hôpital Mongi Slim, à La Marsa, s’est déroulé sans incident, nous dit-elle.

Mais de nombreuses femmes migrantes n’ont pas cette chance. « Nous avons observé des accouchements le long des routes migratoires, aux frontières, pendant les expulsions, voire en mer ou dans les forêts d’oliviers », raconte Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), lors d’un entretien avec Nawaat. La peur d’être arrêtées ou expulsées, pousse certaines femmes à accoucher dans des abris précaires ou à domicile, exposant mères et enfants à de graves risques sanitaires.

Selon l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), de plus en plus de femmes vivant dans des campements de fortune accouchent hors des structures hospitalières, sans hygiène ni soins obstétricaux et néonataux adéquats, et sans prise en charge rapide en cas de complications. Le rapport « Les routes de la torture : Violations des droits humains subies par les personnes en déplacement » couvrant novembre 2024 à avril 2025, documente ces violations en Tunisie.

Des naissances invisibles, un système en déni

L’OMCT rapporte qu’entre novembre 2024 et avril 2025, environ dix naissances par semaine ont été enregistrées à l’hôpital de Sfax parmi les migrantes. Sur 360 femmes suivies par une organisation humanitaire, 62,5 % ont bénéficié d’un suivi de grossesse, soulignant l’ampleur du défi.

Cette augmentation des naissances est perçue par le président Kais Saied et ses partisans comme une menace attribuée à des forces complotistes dont l’objectif serait de « changer la composition démographique de la Tunisie » et « son identité arabo-musulmane ». Selon ce discours, ces complotistes faciliteraient l’entrée d’une « horde » de migrants subsahariens dans le pays.

Cette rhétorique a alimenté un racisme enveloppé dans un discours nataliste, qui se renforce à chaque intervention médiatique mettant en avant cette « menace » démographique.



Imen Jelassi, chroniqueuse dans l’émission Rendez-vous 9 diffusée sur Attessia, a ainsi appelé, le 8 janvier, à contraindre les migrantes d’arrêter d’enfanter en Tunisie. Ces propos ont provoqué une vive réaction de la part des militants pour les droits humains dans le pays.

En effet, ce que la chroniqueuse omet de mentionner, c’est que pour de nombreuses migrantes, leur grossesse est non désirée et souvent liée à des abus sexuels, y compris chez les adolescentes, comme le souligne le rapport de l’OMCT. En témoignent les nombreuses demandes d’interruption volontaire de grossesse (IVG) formulées par ces femmes et jeunes filles.

Dans ce contexte, l’organisation relève « un accès limité à la contraception, à l’information et au soutien en matière de santé reproductive ». Une situation aggravée par les attitudes et comportements discriminatoires de certains membres du personnel soignant.

Théoriquement, le droit à la santé concerne toutes les personnes résidant sur le territoire tunisien, et pas seulement les citoyens. En pratique, ce droit n’est souvent pas garanti aux migrantes et dépend largement de la bonne volonté du personnel soignant. Racisme, barrières culturelles et linguistiques, complications administratives et manque de formation du personnel pour accueillir ces femmes constituent autant d’obstacles limitant leur accès aux soins.

Le résultat est un traitement différencié, perçu comme discriminatoire, qui se traduit par des délais d’attente prolongés, des consultations expéditives, une priorité donnée aux citoyens tunisiens en cas de pénurie de traitements, notamment pour le VIH, et des coûts de soins plus élevés, rapporte le document de l’OMCT.

Juin 2022 Tunis – Sit-in des réfugiés devant l’UNHCR. Nawaat photos – Tarek Laabidi

Entre paperasses, racisme, et malentendus

L’accès à l’avortement nécessite la possession de papiers d’identité, que beaucoup de femmes et filles en mouvement ne possèdent pas.

De plus, l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP), censé assurer un accès à l’avortement, organise les soins selon le lieu de résidence. Or cela peut entraîner des transferts d’un centre à l’autre et prolonger les délais.

L’avortement chirurgical par curetage, recommandé après huit semaines de grossesse, n’est pas pratiqué par l’ONFP et n’est pas gratuit sans assurance maladie, nécessitant l’intervention d’organisations de la société civile pour orienter les migrantes vers une clinique privée ou un hôpital public, relève l’OMCT.

Dans les conditions de vie du campement de Sfax, Kadiatou n’a pas pu envisager l’avortement ni bénéficier d’un suivi prénatal. Souffrant de typhoïde, elle n’a pas consulté l’hôpital par « peur », confie-t-elle.

Pourtant, certaines maladies peuvent provoquer des dommages graves pour la mère et l’enfant à naître. Les organisations intervenant dans la santé des femmes en mouvement signalent par ailleurs une augmentation des cas de personnes vivant avec le VIH, y compris des enfants, ainsi que des hépatites virales B et C, avec un risque accru de transmission de la mère à l’enfant.

«« Pour les femmes en mouvement vivant dans les centres urbains, l’accès aux services de maternité hospitaliers reste largement possible. En revanche, l’accès au suivi prénatal devient de plus en plus difficile, compromettant la prévention et la gestion des complications maternelles et néonatales, qui ne sont pas prises en charge par les Centres de Santé de Base (CSB) », lit-on dans le rapport précité.

Même pour l’accouchement, les difficultés sont nombreuses. Les frais d’accouchement varient selon le type d’intervention, de 200 à 1 000 TND, voire davantage, selon la voie d’accouchement, les complications éventuelles, la réalisation d’une césarienne et la durée d’hospitalisation post-partum.

L’OMCT a documenté des cas où des hôpitaux ont retenu des femmes jusqu’à dix jours, refusant de délivrer l’attestation médicale de naissance nécessaire à l’état civil. Dans ces situations, les autorités hospitalières contactent des organisations de la société civile ou des agences de l’ONU pour régler les factures.

L’accès aux soins post-partum reste lui aussi extrêmement limité, exposant mères et nouveau-nés à des complications graves comme les hémorragies ou les infections. Les naissances hors hôpitaux compliquent également la vaccination des nourrissons, qui restent souvent vulnérables dans des conditions de vie précaires et insalubres.

Enfants en péril

Kadiato n’allaite pas son enfant en raison de sa maladie et ne bénéficie d’aucun soin. Sa petite fille est nourrie à la semoule, raconte-t-elle. L’enfant tombe fréquemment malade, surtout avec l’arrivée de l’hiver. Elle manque notamment de vêtements capables de la tenir au chaud. Et depuis le vol de ses papiers lors d’une agression, Kadiato n’a pu se rendre dans aucun établissement médical.

En effet, l’accès aux soins de santé de base et aux procédures médico-légales dépend de la présentation de documents d’identité valides, comme un acte de naissance, une carte nationale ou un passeport. Sans ces papiers, les patients, tunisiens ou non, se voient refuser soins et interventions dans les établissements de santé publics.

Selon une organisation humanitaire intervenant dans le domaine de la santé, sur 512 migrantes accompagnées durant la période étudiée, 310 ne possédaient aucun document d’identité, rapporte l’OMCT. L’absence de ce document complique l’intégration des nouveau-nés au calendrier national, ce qui est susceptible de retarder leur vaccination.

Dirigée vers la police pour l’enregistrement de sa fille, Kadiato ne s’y est pas rendue par crainte d’être arrêtée, explique-t-elle. Son enfant n’a bénéficié d’aucun vaccin, faute de document d’identité.

N’ayant pas suffisamment de moyens, Kadiato ne peut pas se tourner vers les services de santé privés. Son compagnon, travaillant dans le bâtiment, est payé 25 dinars par jour. Elle a cessé de travailler comme femme de ménage depuis son accouchement.

«« La crèche demande 120 dinars. Je n’ai pas les moyens de payer cette somme. Du coup, j’ai dû arrêter de travailler pour garder mon bébé », regrette-t-elle. La jeune femme dépend désormais de la charité des passants pour subvenir aux besoins les plus élémentaires, à commencer par le paiement du loyer.

Livrées à elles-mêmes

Sans la criminalisation de l’aide aux migrants, Kadiato, comme d’autres femmes, aurait pu bénéficier du soutien de la société civile. Aujourd’hui, elles doivent principalement se tourner vers le Haut-Commissariat des Réfugiés (HCR), l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et Médecins du Monde, les seules organisations encore capables d’assister ces populations.

Certaines femmes rencontrent néanmoins des obstacles pour accéder à ces structures, notamment celles vivant dans des zones peu desservies ou dans les campements informels d’El Amra et de Jebeniana, relève l’OMCT, qui mentionne également le budget limité de ces organisations comme un frein majeur.

Pour ces femmes, le chemin emprunté pour arriver en Tunisie a été extrêmement difficile. Kadiato, arrivée par voie terrestre en passant par l’Algérie, préfère ne pas s’étendre sur le sujet : « autant de violences, c’est traumatisant », confie-t-elle. Cette violence se répète lors des opérations de refoulement menées par les autorités sécuritaires tunisiennes. « Il existe de nombreux témoignages de violations subies par les femmes, y compris sur différents types de viols auxquels elles ont été exposées », indique Romdhane Ben Amor. Cette violence émane à la fois des passants, d’autres migrants et des forces sécuritaires.

Celles qui restent, souffrent de préjugés. « Elles sont victimes de stigmatisations liées à leur situation : considérées comme vecteurs de maladies, responsables de la multiplication des naissances ou perçues comme objets sexuels. Ces stigmatisations existent malheureusement dans la culture populaire tunisienne », dénonce le porte-parole du FTDES.

Epuisées, certaines finissent par regarder ailleurs. Revenir au point de départ devient alors une option. Kadiato n’en rêve pas, elle s’y résigne. « La Tunisie, ça devient trop difficile. Pour travailler, pour vivre », dit-elle, la voix lasse. Pour rassembler l’argent du retour, elle mendie.

Aéroport Tunis Carthage – Janvier 2025: 160 migrants, dont 23 femmes, 12 enfants (dont 5 enfants non accompagnés et séparés) et 8 personnes ayant des besoins en matière de santé, ont quitté la Tunisie vers leur pays d’origine, la Guinée, dans le cadre du programme du « retour volontaire » de l’OIM. OIM page FB

Cette fois, elle ne traversera pas les routes de terre et de peur. Elle attend l’OIM et son programme de « retour volontaire ». Pour elle, c’est un saut dans le vide. Financé par l’Union européenne, mis en œuvre avec le Croissant-Rouge tunisien, le dispositif promet une réintégration.

Car ce retour n’est pas un choix. C’est ce qui subsiste quand tout le reste s’est refermé. Quand la police chasse. Quand l’Europe se ferme. Quand même la mer, autrefois ultime horizon, devient inaccessible. « Même partir en mer, maintenant, c’est difficile », murmure-t-elle.

Devant elle, rien de clair. Son avenir se brouille, celui de sa fillette plus encore. « J’espère qu’elle grandira où ça sera mieux pour elle, peu importe où. Mais pas ici », dit-elle simplement.

Privées de soins, ignorées par les pouvoirs publics et stigmatisées par la société, ces mères et leurs enfants vivent en marge de la Tunisie. Leur survie est suspendue à un fil, fragile et précaire.

Le cas de Fati et Marie en juillet 2023, dont l’image a fait le tour des médias du monde, illustre tragiquement cette réalité : la mère et sa fille sont mortes de soif après avoir été expulsées par les autorités tunisiennes vers la frontière libyenne. Fati et Marie ne sont que des visages parmi tant d’autres, de la situation déplorable des mères migrantes en Tunisie.