Tout au long de son histoire, et malgré les circonvolutions et les crises qu’elle a connues, marquées notamment par un putsch et l’emprisonnement de ses dirigeants, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) n’a jamais été confrontée à une crise aussi complexe et multiforme que celle qui la menace depuis que Kais Saied s’est emparé de tous les pouvoirs. Une grave crise interne, accentuée par les coups de boutoirs successifs du pouvoir politique, qui la rend vulnérable et l’expose à toutes les éventualités, tandis que la centrale compte sur la tenue d’un congrès général extraordinaire pour mettre fin à ses dissensions et remettre ses structures sur les rails.

Il y va de la survie de l’UGTT, confrontée à un double défi : face aux tiraillements internes, et face aux velléités incessantes du pouvoir qui cherche à s’en débarrasser. Cette situation l’affaiblit. Elle l’a notamment contrainte à renoncer à la grève générale prévue le 21 janvier, une première dans les annales de l’organisation. L’événement a été relégué au second plan par d’autres urgences, comme la suspension des prélèvements automatiques ou volontaires sur les salaires des fonctionnaires et travailleurs du secteur public pour l’adhésion au principal syndicat du pays.

Le secrétaire général de la centrale, Noureddine Taboubi, est revenu sur sa démission le 14 janvier dernier, après l’expiration des délais légaux pour la signature du préavis de grève générale, suivie d’une promesse que la direction lui fixerait une nouvelle date. Celle-ci a finalement renvoyé la question au congrès extraordinaire prévue les 25, 26 et 27 mars 2026 à Monastir. Cette valse-hésitation n’a pas été suivie d’explications officielles de la part de l’organisation. Le groupe des « neuf » au sein du bureau exécutif s’est contenté de rendre publique une déclaration le 13 janvier, indiquant que le retard dans l’annonce du préavis de grève était dû à la démission « inattendue » du secrétaire général.

Le reproche fait à Taboubi sur la question du report de la grève générale et la « manipulation des dates », selon les termes du groupe des « neuf », révélait à quel point les dissensions internes et les divergences au sujet de la tenue du congrès extraordinaire étaient tenaces. Les « neuf » avaient, par ailleurs, laissé entendre que Taboubi aurait changé d’avis au sujet des enjeux internes en appelant à la tenue d’un congrès électif avant la date prévue, après avoir exprimé son rejet de la tenue d’un congrès extraordinaire.

22 janvier 2026, siège de la centrale syndicale – Après avoir renoncé à sa démission, Noureddine Taboubi reprend ses fonctions à la tête de la commission administrative nationale du syndicat – Echaab News

Le revirement complet de Taboubi, après plus d’un an de son refus de quitter son poste avant la fin de son mandat, s’expliquerait par son souhait d’une sortie honorable, notamment au vu de la situation politique générale marquée par le verrouillage et les menaces répétées de Kais Saied. En plus de l’impasse qui paralyse la centrale depuis plus d’un an, et qui a rendu pratiquement impossible pour la direction actuelle de poursuivre son mandat après avoir perdu totalement sa cohésion.

A noter que le groupe des « neuf » comprend Sami Tahri, Farouk Ayari, Hfaïedh Hfaïedh, Mohamed Chabi, Mohsen Youssefi, Abdallah Euchi, Samir Cheffi, Hedia Arfaoui et Sihem Boussetta. Tandis que le groupe des « quatre » comprend Anwar Ben Kaddour, Salah Eddine Selmi, Othman Jallouli et Taher Mezzi. Au début de la crise, ce groupe comptait cinq membres, avec Monem Amira, décédé ultérieurement.

Le problème des prélèvements au centre de la crise

Après la signature du pacte entre les autorités et les deux partenaires sociaux (syndicat des travailleurs et patronat), les gouvernements successifs avaient proposé la création du Conseil national pour le dialogue social par décret gouvernemental. Cependant, le secrétaire général de l’organisation, Houcine Abassi, a catégoriquement refusé, exigeant que cela se fasse par une loi-cadre au lieu d’un décret gouvernemental concocté à la hâte, afin d’éviter qu’il ne devienne une carte de pression et de marchandage entre les mains du pouvoir. Bien que le conseil soit actuellement gelé ou suspendu, faute de non-désignation des représentants du gouvernement en son sein, il peut reprendre ses fonctions à tout moment, ce qui n’aurait pas été possible s’il avait été créé par décret gouvernemental.

Tout ce qui est mis en œuvre par décret gouvernemental peut être annulé par un autre décret. C’est le cas, par exemple, des prélèvements directs pour les cotisations syndicales. Ces prélèvements ne sont ni réglementés ni imposés par aucun texte de loi tunisien clair ; ils relèvent plutôt d’une pratique courante ou d’un mécanisme privilégié pour faciliter l’activité syndicale. Une pratique qui s’inspire principalement des conventions internationales n° 87 et 151, qui prévoient des facilités pour les syndicats, dont notamment le prélèvement automatique sur les salaires. La mise en œuvre de ce mécanisme s’est finalement limité à une circulaire gouvernementale émanant du cabinet de la présidence du gouvernement au début de chaque année et adressée à l’ensemble des structures et administrations de l’État. Ce mécanisme a été violé par le gouvernement Zaafrani début 2026 sur ordre de Kais Saied, ce que les dirigeants de l’UGTT ont qualifié de mesure punitive visant à disqualifier l’organisation et à l’asphyxier par tous les moyens.

Après des années de ouï-dire relancé par la circulaire sur le prélèvement automatique, qui laissait entrevoir la possibilité de le supprimer tout en propageant l’idée de désengagement de l’organisation, Kais Saied a choisi le moment opportun pour jouer la carte de la suppression des cotisations automatiques afin d’envenimer la situation au sein de l’UGTT et de la plonger dans une crise financière qui s’ajouterait à la crise interne complexe qu’elle traversait et dont les conséquences étaient imprévisibles.

10 février 2026, siège central de l’UGTT – Une vue de la réunion extraordinaire de la Commission administrative nationale suite à la décision des autorités de suspendre les prélèvements automatiques sur les salaires des adhérents au profit de leur syndicat – Echaab News

Commentant cette mesure, le porte-parole de l’organisation, Sami Tahri, a considéré la décision de suspendre le mécanisme de prélèvement automatique sur les salaires des employés pour l’adhésion syndicale comme une « mesure politique punitive » qui n’était pas la première, selon lui, puisque le gouvernement de Mohamed Mzali y avait eu recours avant d’entamer ce qui était alors appelé « la réforme structurelle » pour saper le syndicat, explique encore le porte-parole.

Cette mesure vise à affaiblir la capacité d’action du syndicat et bafoue les droits syndicaux. Elle s’inscrit dans le cadre d’une série de restrictions qui comprennent la suppression des détachements syndicaux, la fermeture des négociations, la remise en cause des accords conclus et même des poursuites judiciaires à l’encontre de syndicalistes.

Sami Tahri

Des solutions à la crise financière

Comme solution à la crise financière engendrée par la suspension des prélèvements automatiques, la dernière commission administrative de l’UGTT, réunie le 10 février 2026, a approuvé la mise en place d’autres modalités de distribution des cartes d’adhésions via les structures de l’organisation à différents niveaux. Les adhésions seront annuelles avec des cotisations fixées à 36 dinars pour les fonctionnaires et agents du secteur public (au lieu d’un prélèvement mensuel), et à 10 dinars pour les retraités. Les versements sont effectués auprès des instances compétentes ou par virement bancaire sur les comptes de l’organisation, en attendant la mise en place d’une plateforme dédiée. Tandis que les adhésions dans le secteur privé restent inchangées, la délivrance de la carte étant assurée annuellement par le syndicat régional auquel les adhérents sont affiliés, pour 15 dinars par an.

Cependant, l’organisation syndicale traverse une crise financière antérieure même à la décision punitive, ce qui l’a obligée à consacrer une grande partie de la réunion de sa commission nationale, tenue le 10 février, à clarifier la situation financière de l’organisation et les solutions proposées pour y remédier. Sachant que, si aucune solution n’était trouvée, le versement des salaires aux employés du syndicat ne serait pas garanti. C’est ainsi que l’idée de vendre le siège de l’organisation, situé dans le quartier de « Hayy Al-Khadra » à Tunis, a été proposée pour seulement 50 millions de dinars, en raison notamment de sa sous-utilisation due aux coûts élevés de son entretien. Une seconde proposition portait sur la vente des parts du syndicat dans une compagnie d’assurance, pour un montant estimé à environ 30 millions de dinars, selon des sources proches de la commission administrative. La direction de la centrale n’a, toutefois, fait aucune référence à ces propositions évoquées dans le communiqué de la Commission administrative nationale.

Actuellement, la centrale syndicale est toujours en phase de sensibilisation à l’importance de l’adhésion volontaire, à travers plusieurs mécanismes, notamment le contact direct avec les travailleurs par les syndicats de base et régionaux. En attendant l’ouverture des adhésions avec les modalités approuvées par la Commission administrative nationale comme alternative aux prélèvements volontaires ou automatiques des salaires, qui s’élevaient à environ 3 dinars par mois.

Exemples de campagnes appelant à l’adhésion et la ré-adhésion suite à la suspension des prélèvements automatiques par les autorités, dans le but d’étouffer l’UGTT – Page officielle de l’UGTT

Les crises en question

Interrogé par Nawaat, Ridha Makni, chercheur spécialiste de l’histoire de l’UGTT, estime que la centrale syndicale a connu plusieurs crises depuis 1956. Ces crises ont en commun les attaques systématiques du régime contre l’action syndicale, qui alimentent les conflits et les dissidences et dressent des obstacles en tout genre à l’activité syndicale. Elles présentent également des spécificités propres à chaque crise, liées à des axes tels que l’indépendance politique et organique de l’UGTT vis-à-vis du parti au pouvoir et des autorités, son esprit de combativité et sa capacité à répondre aux revendications matérielles et morales des travailleurs. Il y a aussi le caractère démocratique de l’action syndicale et le degré de respect de la réglementation et des avis différents par la direction, ainsi que la méthode utilisée dans le traitement des conflits internes : en se référant aux statuts et en privilégiant la voie démocratique, ou en adoptant des méthodes putschistes.

Le chercheur estime que trois facteurs essentiels déterminent l’évolution interne au sein de l’organisation, lesquels évoluent eux-mêmes en fonction des conjonctures. Ces facteurs sont : la situation interne du syndicat, les rapports entre la direction syndicale et les clans rivaux au sein du pouvoir, et enfin les choix politiques, sociaux et économiques du pouvoir en place. A cela s’ajouterait l’influence accrue de l’opposition syndicale au sein de la centrale depuis les années soixante-dix, avec l’arrivée de nombreux éléments du mouvement étudiant de gauche à des postes de travail dans le secteur de l’éducation dans un premier temps, puis dans la santé, les chemins de fer, la poste, la pétrochimie dans les années quatre-vingt, et son rôle actif en janvier 1978, puis au congrès de Djerba en 2002 et celui de Tabarka en 2011.

Notre interlocuteur explique que la chute du régime de Ben Ali a accru l’influence de l’UGTT, mais que l’implication de l’organisation dans « la lutte des clans » au sein du pouvoir depuis 2011, puis sa caution des mesures du 25 juillet au début, pour arriver à l’exploitation de la situation par la direction pour modifier l’article 20, l’auraient rendue impuissante ou peu motivée pour développer l’action syndicale, selon une vision adaptée à la nouvelle conjoncture. Par ailleurs, la centrale n’a pas su anticiper, selon le chercheur, le danger que représentait pour elle un pouvoir ayant « perverti » l’action politique, parlementaire et associative. Selon Makni, ce constat explique l’incapacité du syndicat à confronter le pouvoir. Une chose qui ne serait envisageable, selon lui, qu’avec une nouvelle école syndicaliste, porteuse d’une vision novatrice à même de rompre avec la ligne qui a dominé l’UGTT pendant cinq décennies.

« Immuniser » le congrès

Lors de la réunion de la commission administrative, qui a suivi le retrait de la démission de Taboubi et la confirmation des dates des 25, 26 et 27 mars 2026 pour la tenue du congrès extraordinaire à Monastir, le secrétaire général adjoint, Salah Eddine Salmi, classé dans le groupe des « quatre », a rappelé la nécessité d’un retrait de confiance aux membres du bureau exécutif par le Conseil national, procédure formelle devant être menée à son terme avant la date du congrès. Cela permettrait au congrès de rester à l’abri de toute attaque, contestation ou tentative de perturbation des travaux, coupant ainsi l’herbe sous le pied d’opposants qui menaçaient de saisir la justice, ou de ceux à qui le pouvoir enjoindrait de contester la validité des procédures ou des formalités juridiques dudit congrès.

Nul doute que la procédure légale pour la tenue d’un congrès extraordinaire de l’UGTT contrevient à la voie empruntée actuellement, même si son Conseil national l’a approuvée. C’est ce qu’expliquent pourtant les conclusions d’une consultation rapportée dans un long document rappelant, avec détails, la bonne procédure légale à suivre pour la tenue d’un congrès extraordinaire qui ne soit pas une nouvelle carte entre les mains du pouvoir pour liquider l’organisation et asseoir sa mainmise.

Une consultation juridique menée par le secrétaire général du syndicat auprès de quatre avocats, à savoir l’actuel bâtonnier, Boubaker Ben Thabet, son prédécesseur, Fadhel Mahfoudh, Abdeljabbar Nassiri Yousfi et Abdesselam Nassiri, a montré la possibilité de contester la validité procédurale de la tenue du congrès avant sa date régulière, d’autant plus qu’il s’agit d’un congrès électif. Les avocats ont suggéré, comme solution à toutes ces complications, de déclarer l’état de vacance de la majorité des membres de la centrale syndicale, susceptible de créer un vide devant justifier la tenue d’un congrès électif avant la date prévue. Cela passe par une démission collective ou un retrait de confiance à la direction par les membres du Conseil national.

Bien entendu, les « neuf » ne semblent pas prêts à présenter leur démission, du moins pour l’instant. Ce qui fait que la contestation de la validité du congrès n’était qu’une menace virtuelle, surtout face à un pouvoir habitué à instrumentaliser les appareils de l’État, comme bon lui semble, pour neutraliser ses adversaires, ses opposants et parfois même ses propres partisans.

La base syndicale attend que la direction fasse passer les intérêts des travailleurs avant tout et s’oppose à ceux qui cherchent à semer la discorde, afin que l’organisation retrouve son rôle de première force dans le pays – Photos Nawaat

Confection de la liste et souci d’équilibre

Ceux qui connaissent les traditions de l’UGTT en matière de confection des listes « officielles », savent que c’est le secrétaire général sortant qui mène les tractations pour aboutir à une liste consensuelle, susceptible de rafler tous les sièges ou au moins une confortable majorité. Cette fois-ci, la tradition n’a pas été respectée. Mais la philosophie et les critères de sélection sont restés inchangés lors des tractations sur la liste que l’on pourrait qualifier de « liste des quatre et de leurs soutiens ». Dans un contexte marqué par l’absence quasi totale des « neuf » dans la préparation du congrès extraordinaire dans son volet électoral et par le refus de la plupart d’entre eux de se présenter à nouveau à l’élection du bureau exécutif.

Le groupe des « quatre », mené par Anouar Ben Kaddour et soutenu principalement par les régions de Tunis et de Sfax, a organisé des consultations et des réunions successives afin de constituer une liste équilibrée, tenant compte des critères de sélection et le souci de s’assurer le soutien du plus grand nombre possible de délégués du congrès. Ils savaient qu’ils faisaient face à des obstacles limitant la marge de manœuvre pour obtenir l’équilibre souhaité et à des contraintes statutaires, notamment le nombre de retraités au sein de la centrale syndicale prévu dans les statuts.

En effet, les statuts du syndicat stipulent que le nombre de retraités au sein du bureau exécutif ne doit pas dépasser un tiers, soit cinq sièges sur un total de 15. Ce qui est de nature à aiguiser la compétition, d’autant plus que les dirigeants syndicaux qui mènent les discussions pour constituer la liste la plus susceptible de remporter les élections du congrès extraordinaire ont été mis à la retraite récemment, comme Jobran Bouraoui, Jallouli, Salmi, Mezzi et d’autres.

Selon des sources syndicales, les tractations ont abouti, dans un premier temps, à une liste comprenant trois membres de la direction centrale, à savoir Tahar Mezzi, Othman Jallouli et Salah Eddine Salmi, avec l’assurance qu’Anouar Ben Kaddour ne se présentera pas, ainsi qu’un certain nombre de secrétaires généraux des unions régionales, dont celui de la région de Tunis, Jobran Bouraoui, et l’ancien secrétaire général de la région de Sfax, Youssef Aouadni. Avec ces noms, le quorum de retraités, fixé à cinq, est ainsi atteint.

Les consultations pour la confection de la liste du groupe des « quatre » ont également abouti, dans un premier temps, à l’intégration du nom de Zakia Dhifaoui, membre du syndicat des inspecteurs de l’enseignement supérieur, ainsi que celui d’Ahmed Jaziri, secrétaire général de la Ligue des banques, de Mabrouk Toumi, membre de la Ligue de l’enseignement secondaire, de Salouen Smiri, secrétaire général de la Ligue de la pétrochimie, de Hatem Ben Romdhane, secrétaire général de la région de Nabeul, de Hassane Arfaoui de la région de Manouba, et enfin de Taïeb Bahri, secrétaire général de la Ligue générale du bâtiment et des travaux publics.

Les tractations autour des listes et des candidatures n’ont bien sûr pas passé outre le poste de secrétariat général, qui ne fait pas l’objet d’un vote des délégués, étant donné que les élections se déroulent sur la base des listes. Ainsi, la personnalité qui assumera la direction est désignée par consensus lors des consultations avant le congrès électif, et se revendiquant généralement de la « ligne de Achour » au sein de l’UGTT.

Au cours des consultations entamées par le groupe des quatre, la très influente région de Sfax a insisté pour que le poste de secrétaire général lui revienne en proposant la candidature d’un ancien membre du Comité central, Abdelkrim Jrad à ce poste. Mais celui-ci a décliné l’offre, et la région a alors proposé son ancien secrétaire général, Youssef Aouadni, parallèlement à la candidature de Jobran Bouraoui, et aussi celle de Salah Eddine Salmi et Othman Jallouli, dans l’attente du verdict final dans les prochains jours.

Les oppositions syndicales

Face à toutes ces luttes intestines, l’opposition syndicale avance des solutions différentes, estimant que la révision de l’article 20 et le fait que le secrétaire général sortant ait dépassé le seuil des deux mandats, constituent l’une des principales causes de la crise. La direction est également accusée d’être déconnectée des travailleurs et d’être absorbée par des intérêts personnels, qui ont, selon ses détracteurs, rendu cette direction illégitime.

L’une de ces factions d’opposition a organisé un sit-in de protestation devant le siège central de l’UGTT le 5 février dernier, suivi d’une action similaire, lancée deux jours plus tard par un autre groupe opposant, pour faire valoir des revendications qui convergent dans leurs grandes lignes, telles que la refonte de l’organisation syndicale et l’élaboration d’un plan de sortie de crise, axé sur une approche participative et le dialogue entre les dirigeants syndicaux au sein et en dehors des structures de l’Union.

Kassem Afia, ancien membre du bureau exécutif et l’une des figures de proue de l’opposition syndicale actuelle, estime que la sortie de crise passe par la mise en place d’une commission mixte, composée de membres issus tant des structures interne que de l’extérieur, chargée de restructurer le syndicat et de réviser ses statuts avant la tenue d’un congrès extraordinaire. Ce congrès ne doit pas ressembler à de celui de mars dernier, qui, selon lui, ne résoudra pas la crise, car celle-ci est si profonde et ancienne qu’elle ne peut être résolue par un simple changement de personnes.  Ce serait donc plutôt un processus de réforme qui pourrait redonner légitimité et rayonnement à l’action syndicale, mettre fin à la division et réhabiliter les dirigeants et les syndicalistes au sein de l’organisation en levant toutes les sanctions qui leur ont été infligées en raison de désaccords avec la centrale syndicale ou les fédérations régionales.

A ce sujet, le chercheur Ridha Makni considère que « la proposition de ce qui est présentée comme l’opposition syndicale appelant à former un comité de pilotage chargé de superviser un congrès général en coordination avec la direction syndicale est irréaliste et trahit des velléités putschistes sans égard ni pour l’unité de l’organisation ni pour ses structures. En plus, cette opposition, notamment celle représentée par Kassem Afia, est complaisante avec le pouvoir du 25 juillet sur plusieurs questions. Sans compter la faible représentativité de cette opposition, ses tiraillements internes et sa tendance à cultiver une personnalisation excessive. » Et de poursuivre :

Beaucoup d’entre eux assument la responsabilité, par leur silence, de la validation de la représentation proportionnelle dans le règlement intérieur, et certains ont cautionné Ismaïl Sahbani dans les années 1990, ainsi que son rôle dans l’adoption du système d’assurance maladie, la révision du Code du travail et les simulacres de congrès de l’époque…

Ridha Makni

De l’agitation attendue en marge du congrès

L’opposition syndicale démocratique continue de considérer que tout ce qui émane de la direction actuelle est illégitime, y compris le congrès extraordinaire. Elle estime que la résolution de la crise interne, nécessaire pour faire face aux menaces du pouvoir, passe obligatoirement par le départ de tous les dirigeants syndicaux actuels, à commencer par le bureau exécutif, en passant par les structures régionales et sectorielles dont l’élection a été pilotée par le bureau exécutif actuel. S’ensuit la mise en place d’une commission chargée de superviser la restructuration de l’organisation de la base au sommet, c’est-à-dire depuis les syndicats de base et les structures locales, régionales et sectorielles jusqu’au bureau exécutif national.

Malgré ses positions radicales, l’opposition n’a nullement l’intention de saisir la justice, notamment pour contester la validité du congrès extraordinaire, comme l’a confirmé à Nawaat l’ancien dirigeant du secteur de la poste et l’un des leaders de l’opposition syndicale démocratique, Habib Tlili. Ce dernier affirme que l’opposition est déterminée à s’opposer au congrès par tous les moyens à sa disposition.

Notre interlocuteur a également révélé que sa faction envisageait d’organiser des actions de protestation parallèlement à la tenue du congrès extraordinaire à Monastir ou juste avant celui-ci. Cette décision intervenait après l’annulation du sit-in symbolique prévu à place Mohamed-Ali pendant la période qui avait coïncidé avec la démission de Taboubi, à la suite du sit-in illimité initié par l’opposition syndicale démocratique entre le 25 janvier et le 21 février 2025, qui avait mis l’ensemble de l’opposition syndicale sur le devant de la scène.

Le congrès extraordinaire pourrait constituer une solution à la crise interne du syndicat si les héritiers de Farhat Hached faisaient passer les intérêts de la classe ouvrière avant les calculs des chapelles politiques auxquelles ils appartiennent ou avec lesquelles ils ont des accointances. Plus important encore, l’organisation doit se rendre compte qu’elle est face à un pouvoir que toute forme d’organisation, qu’elle soit syndicale ou politique, dérange au plus haut point. Un pouvoir qui n’a pas hésité à lancer ses sbires à l’assaut du siège central et à scander des slogans fascistes dangereux appelant à la dissolution de tous les syndicats et partis au profit d’un pouvoir présidentiel absolu, et à ouvrir les prisons à tous ceux qui oseraient s’y opposer. Cela dit, pour que l’UGTT retrouve sa force, il lui est indispensable de reconnaître ses erreurs, notamment en ce qui concerne la gestion de l’organisation, de renoncer aux pratiques d’exclusion et de mise à l’écart des voix dissidentes, et de s’opposer aux choix gouvernementaux impopulaires qui sont à l’origine de la flambée des prix et de la détérioration inquiétante du pouvoir d’achat des Tunisiens et des Tunisiennes.