Avec l’arrestation de Mohamed Yousfi, le régime a franchi un cap supplémentaire dans la répression. Alors qu’il s’apprêtait à participer à une émission radiophonique, le journaliste a été interpellé comme un dangereux fugitif, le vendredi 4 septembre.
Poursuivi pour « enrichissement illicite » et « blanchiment d’argent » après une campagne de délation et de lynchage sur les réseaux sociaux. Opéré juste après son arrestation de l’appendicite, il souffrait de fortes douleurs lors de son interrogatoire, mardi 8 septembre. Malgré la dégradation de son état de santé, le juge d’instruction a ordonné son placement en détention, alors même que son audition n’avait pu être menée à son terme. C’est ce qu’a indiqué son avocate, Leila Haddad.
L’arrestation de Yousfi s’inscrit dans une longue série d’intimidations judiciaires visant les journalistes et les médias critiques du régime.
Une situation résumée par Zied Dabbar, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), qui décrète « l’état d’urgence journalistique », dans un contexte où les journalistes sont désormais confrontés à une alternative brutale : « la prison, les poursuites judiciaires ou l’exil ».
Avant 2021 : une liberté de la presse jamais consolidée
Contrairement à l’image d’une Tunisie post-2011 modèle en matière de liberté de la presse, la décennie qui précède le coup de force de 2021 est marquée par un paradoxe : l’existence, sur le papier, d’un cadre juridique parmi les plus avancés de la région, et son inapplication persistante dans les faits.
Promulgués en novembre 2011 au lendemain de la révolution, les décrets-lois 115 (relatif à la liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’édition) et 116 (créant la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle, la Haica) sont censés constituer le socle légal protégeant les journalistes, notamment en abolissant les peines de prison pour diffamation et en encadrant la profession par l’octroie d’une carte de presse.
Or, dès 2012, la presse indépendante documente leur non-entrée en vigueur. Le flou juridique entourant le statut des journalistes prévaut. Des professionnels continuent d’être poursuivis via un ancien arsenal juridique répressif, notamment le Code pénal, le Code des télécommunications et le Code de justice militaire. La société civile relevait déjà en 2017, que depuis décembre 2011, au moins cinq journalistes avaient été poursuivis pour avoir critiqué des responsables publics.
Cette période voit ainsi se cristalliser un mode opératoire qui se prolongera après 2021 : en l’absence de décrets 115 et 116 réellement appliqués, les autorités successives allant des gouvernements post-révolutionnaires au pouvoir de Kais Saied s’appuient sur des textes plus anciens ou plus flous pour poursuivre les journalistes, avant que le décret-loi 54 ne vienne, à partir de 2022, se substituer plus explicitement à ce dispositif.
La judiciarisation de la situation des journalistes ne faiblit pas. Depuis mai 2023, 39 d’entre eux ont fait l’objet de poursuites judiciaires. Entre avril 2025 et avril 2026, le SNJT en a recensé 14 nouvelles : six sur le fondement du décret-loi 54, six au titre du Code pénal et deux en application du Code des télécommunications. Cinq peines privatives de liberté ont par ailleurs été prononcées durant cette seule période.
Le tournant de 2021
Depuis l’automne 2021, la Tunisie connaît une pression judiciaire croissante sur les médias, qui ne cesse de s’intensifier au fil des années. Les premiers signaux apparaissent dès octobre 2021, quand l’animateur Amer Ayad est jugé par le tribunal militaire pour un édito critique envers le chef de l’Etat, tandis que la journaliste Chadha Hadj Mbarek est arrêtée dans l’affaire Instalingo pour « conspiration contre la sûreté de l’État ».
L’année 2022 voit ensuite se multiplier les convocations pour des motifs très divers : Khalifa Guesmi est poursuivi pour avoir refusé de dévoiler ses sources après un article sur une cellule terroriste, Salah Attia pour une déclaration médiatique sur les liens entre Kais Saied et l’armée, et Ghassen Ben Khelifa pour l’administration d’une page Facebook jugée « incitant au terrorisme », accusation qu’il a catégoriquement niée en démontrant n’avoir aucun lien avec cette page . Autant d’affaires montrant que la critique du pouvoir, la protection des sources et la gestion des contenus en ligne deviennent chacun des motifs de poursuite.
C’est en 2023 que le décret-loi 54, loi sur la cybercriminalité adoptée l’année précédente, commence à structurer la répression. Noureddine Boutar, directeur de Mosaïque FM, est détenu quatre mois pour blanchiment d’argent et complot, tandis que Khalifa Guesmi voit sa peine alourdie à cinq ans en appel, ce qui constitue l’une des sanctions les plus lourdes prononcées contre un journaliste depuis 2021. Zied El Heni, pour sa part, est arrêté une première fois pour « outrage au chef de l’Etat », avant de faire l’objet d’un harcèlement judiciaire qui se poursuivra jusqu’en 2026, année marquée par sa condamnation à une peine d’un an de prison ferme.
L’année 2024 marque un véritable basculement, avec une répression qui gagne en ampleur et en visibilité. Le mois de mai est particulièrement marquant : des policiers cagoulés arrêtent l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani à la Maison de l’avocat. Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi sont condamnés à un an de prison pour diffusion de « fausses informations » sur le fondement du décret 54, condamnation qui préfigure une peine bien plus lourde deux ans plus tard. Et Houssem Hajlaoui, cadre technique de Nawaat, est arrêté sur la base de l’article 86 du Code des télécommunications.
Entre 2025 et 2026, la répression change de nature : elle ne vise plus seulement des individus mais des institutions entières, et s’étend même aux journalistes en exil. Nawaat est suspendu pour trente jours en octobre 2025, à l’issue d’un audit administratif mené depuis plus d’un an. C’est la première fois qu’un média associatif de cette envergure est ainsi visé en tant qu’institution.

En janvier 2026, Zeghidi et Bsaies repassent devant la justice et écopent de trois ans et demi de prison supplémentaires, après avoir déjà purgé huit mois de détention. Ghassen Ben Khelifa choisit alors l’exil après une nouvelle condamnation en mars, rejoignant une tendance à la fuite des journalistes les plus exposés.
En mai, c’est au tour d’Al Khatt, l’association qui porte le site Inkyfada, de faire l’objet d’une demande de dissolution, dans la même logique institutionnelle dégainée précédemment pour Nawaat. En juin, la journaliste Khaoula Boukrim, déjà exilée, est condamnée par contumace à quatre ans de prison. En juillet, la cour d’appel de Sfax condamne à son tour le chroniqueur Haythem El Mekki à un an de prison ferme, infirmant le non-lieu obtenu en première instance. L’arrestation de Yousfi est ainsi la dernière d’une longue liste.
Arrêté pour des faits présumés d’« enrichissement illicite et de blanchiment d’argent », un motif économique plutôt que directement politique, ce qui témoigne d’un élargissement de l’arsenal judiciaire déployé contre les professionnels des médias.
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La diversification des accusations
Vilipendé, devenu l’emblème de la répression de la liberté d’expression, le décret-loi 54 a été supplanté par le Code des télécommunications et la loi antiterroriste pour poursuivre les journalistes. C’est le cas dans l’affaire Haythem El Mekki, finalement jugé sur la base du Code des télécommunications, ou encore dans les poursuites engagées contre Yousfi pour « blanchiment d’argent ».
Une accusation qui arrange tout le monde, tant ce seul mot suffit à salir la réputation du présumé coupable avant même qu’un jugement ne soit rendu. Il suffit de prononcer les mots « blanchiment d’argent » pour que l’opinion bascule.
Avant même l’ouverture d’un procès, avant toute preuve produite, l’accusé devient, dans l’imaginaire collectif, quelqu’un qui a quelque chose à dissimuler. C’est précisément cette propriété qui rend l’accusation si commode pour un pouvoir cherchant à discréditer ses adversaires. Une déclaration fiscale manquante, des fonds venus de l’étranger, un financement associatif mal documenté, et le mot surgit : l’accusation devient « parfaite ».

En Tunisie, la liste des personnalités critiques du pouvoir visées par cette qualification s’est allongée ces derniers mois. Elle comprend désormais notamment les noms de Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Mohamed Yousfi. S’y ajoutent des figures de la société civile comme Saadia Mosbah, présidente de l’association Mnemty, poursuivie avec sept autres membres pour enrichissement illicite, blanchiment d’argent en groupe organisé et défaut de tenue de registres comptables. Cette qualification est devenue particulièrement « pratique » parce qu’elle constitue une infraction autonome, détachée de l’infraction à l’origine des fonds.
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C’est aussi un habillage technique et « apolitique ». Contrairement à une accusation de complot contre la sûreté de l’Etat, dont la coloration politique saute aux yeux, le blanchiment se présente sous les traits neutres, presque comptables, d’une infraction financière. Il est plus difficile à contester publiquement : qui défendrait ouvertement quelqu’un accusé de bénéficier de flux financiers opaques ?
Cette accusation présente enfin un potentiel de gravité modulable. Elle peut rester isolée ou se combiner à d’autres chefs comme le financement du terrorisme, complot, atteinte à la sûreté de l’Etat, et ce, pour alourdir considérablement les peines encourues, jusqu’à la peine capitale dans certains dossiers.
Un air de déjà-vu
Comme sous Ben Ali, l’atteinte à l’honneur demeure une manœuvre répressive « efficace », mais sa nature et ses modalités ont profondément évolué. Sous l’ancien régime, l’honneur revêtait une connotation essentiellement morale et symbolique. L’appareil sécuritaire et médiatique du pouvoir mobilisait alors ses méthodes les plus viles, à l’instar des vidéos truquées, des campagnes de presse diffamatoires, des montages judiciaires et des affaires de droit commun instrumentalisées, pour salir la réputation des opposants et les exclure du champ politique légitime.
L’objectif était clair : discréditer moralement toute voix dissidente en la présentant comme corrompue, immorale ou antinationale, renforçant ainsi la légitimité autoritaire d’un régime fondé sur la peur et le maintien de « l’ordre public ».

Aujourd’hui, l’honneur a acquis une dimension avant tout financière et économique, devenant un levier pour embrigader une « meute » judiciaire, médiatique et administrative. Les enquêtes financières, les gel de comptes, les accusations de blanchiment d’argent ou de financement étranger illégal sont désormais les armes privilégiées pour neutraliser les opposants. Cette judiciarisation de la répression s’accompagne d’une caractéristique nouvelle et particulièrement pernicieuse : l’arbitraire systémique.
Aujourd’hui, personne n’est à l’abri : ni les anciens alliés du pouvoir, ni les figures historiques de la révolution, ni même les simples citoyens exprimant une critique sur les réseaux sociaux.
Cette machine à broyer, alimentée par des décrets-lois liberticides comme le décret 54 sur la « désinformation » et l’usage abusif de la législation antiterroriste et financière, ne se contente plus de punir : elle vise à terroriser, à installer un climat d’incertitude généralisée où chacun peut devenir la prochaine cible.
L’arbitraire n’est plus une exception, mais une méthode de gouvernement. Cette mutation reflète une transformation plus large de l’autoritarisme tunisien : d’un régime de discipline à un régime de suspicion généralisée, où la loi n’est plus un cadre mais une arme.
Pour ceux qui refusent d’abdiquer, le travail journalistique devient un combat quotidien, face à une scène médiatique marquée par le nivellement par le bas : des médias dits « publics » serviles, une majorité de médias privés devenus propagandistes, et des journalistes en liberté provisoire, tentant de deviner quand leur tour viendra.






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