ACAB, acronyme de « All Cops Are Bastards » (« tous les flics sont des salauds »), est devenu un emblème mondial de la contestation des violences policières. Gravé sur les murs des quartiers tunisiens, il exprime un mal profondément ancré : la brutalité policière.
Le Hakem, littéralement « celui qui gouverne », désigne la police et, plus largement, toute figure qui peut frapper sans qu’on puisse riposter. La phrase d’ouverture est issue de « Tu n’es pas le Hakem ! », une étude de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), menée avec les organisations Awledna, Ifriqiya et MHPSS ProCare Firm.
Les auteurs ont interrogé 86 jeunes de 18 à 23 ans, répartis en dix groupes. Six sont particulièrement exposés à la police : jeunes des quartiers populaires, supporters de foot, militants, personnes LGBT+ et personnes concernées par la loi 52 sur les stupéfiants. Quatre groupes, issus des classes moyennes de Tunis, Sfax, Sousse et Gabès, le sont moins.
Pour ces jeunes, la torture ne se mesure pas à l’intensité de la douleur, mais à une relation en trois temps : une autorité censée protéger brutalise, la personne ne peut riposter, ni porter plainte avec une chance d’aboutir, ni prouver ce qu’elle a subi.
« Si c’est ton voisin, tu peux lui rendre la pareille, tu peux porter plainte, c’est juste de la violence. La torture, c’est quand t’es coincé, quand t’as personne à qui te plaindre, quand celui qui te frappe, c’est l’Etat ».
Deux fois plus d’agents, pas deux fois plus de police
Les forces de sécurité intérieure (police et Garde nationale) comptaient environ 50.000 agents en 2011, près de 90.000 en 2019 et quelque 98.000 aujourd’hui : une hausse d’environ 96%. Près d’un agent sur deux a donc été recruté après la révolution, surtout entre 2012 et 2015.
Entre 2012 et 2014, 9.000 à 12.000 personnes titulaires du baccalauréat ont été recrutées comme gardiens de la paix ou sergents de la Garde nationale, les grades les plus bas. Leur formation se limitait à un mois de tronc commun et quinze jours de stage pratique, selon International Crisis Group.
Plusieurs hauts cadres de l’institution sécuritaire jugent ces recrues « mal formées », embauchées « pour des raisons sociales et électoralistes ». Elles auraient fragilisé l’encadrement et fait « exploser la petite corruption ».
La « régularisation du parcours professionnel » a accentué la fracture. Depuis 2013, près d’un tiers du personnel a été promu sans considération du diplôme ni de la formation continue. Plus de 28.000 fonctionnaires, douanes comprises, ont obtenu des grades supérieurs. Des brigadiers devenus capitaines règlent toujours la circulation.
Parmi les sous-officiers promus à des fonctions d’encadrement, beaucoup ne disposent pas des qualifications requises. Cette évolution a fragilisé des rapports d’autorité jusque-là fondés sur le niveau d’études et la formation professionnelle.
Cette « démocratisation des grades » est dénoncée, dans le rapport précité, par la plupart des policiers, y compris ceux qui en ont profité.
Pour Nawres Zoghbi Douzi, militante des droits humains, réduire le problème à un déficit de formation reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Cette génération a intégré la police sans connaître les mobilisations citoyennes ni l’époque où avocats et juges pouvaient encore contrebalancer l’autorité policière. Elle a grandi professionnellement dans un rapport au citoyen où contestation et reddition de comptes ne vont plus de soi. « Dès lors, il est tout à fait normal que s’installe cette arrogance envers les citoyens », estime-t-elle auprès de Nawaat.
Les moyens consacrés à l’appareil sécuritaire ont eux aussi augmenté. Le budget du ministère de l’Intérieur est passé d’environ 3,09 milliards de dinars en 2019 à 6,30 milliards en 2026 (+104%). Les salaires en absorbaient 71,2% en 2025 (4,223 milliards sur 5,931), contre 66% prévus en 2026.
Par ailleurs, le projet de budget pour l’année 2027 prévoit 4736 nouveaux postes pour le ministère de l’Intérieur, contre 4000 pour le ministère de la Santé par exemple.

Quid du respect des droits humains ?
Les droits humains figurent au programme comme module transversal obligatoire dans les écoles de Salammbô et de Sousse. Mais ils ne constituent qu’un enseignement parmi d’autres, dans un cursus dominé par l’opérationnel, le juridique et la sécurité.
Depuis 2023, un programme soutenu par l’Union européenne prévoit de réviser les cursus et de créer une école dédiée. Le 19 juin 2026, à l’École nationale de police de Sidi Saad, le ministre de l’Intérieur Khaled Nouri a invoqué une « mission sacrée » fondée sur la compétence et la responsabilité, appelant les diplômés à respecter la loi et la dignité des citoyens. Reste à confronter ces mots aux pratiques.
L’expression « alleged torture » (« torture présumée »), les appels à des « enquêtes transparentes » et autres formules technocratiques sont devenus des éléments de langage, un vernis administratif qui vide les concepts de leur substance, relève Nawres Zoghbi Douzi.
« Les bailleurs veulent des projets, de beaux rapports et des codes de conduite rédigés en français ou en anglais. Mais tout cela relève d’une véritable “industrie du bailleur” : une feuille blanche plaquée sur une réalité bleu nuit, sans rien changer aux pratiques dans les centres de détention ni dans les véhicules de police », assène-t-elle. La violence policière demeure diffuse : arrestation qui dégénère, passage à tabac, mort suspecte. Les corps policiers se défendent ou laissent traîner des enquêtes dont l’issue entretient l’incertitude judiciaire. Chaque affaire en efface une autre et les victimes tombent dans l’oubli.
Les exemples abondent. Le 9 avril 2012, une manifestation pacifique est dispersée à Tunis à coups de gaz et de matraques. La même année, à Siliana, la police tire à la chevrotine : 252 blessés sont officiellement recensés. Suivent les morts suspectes d’Abderraouf Khemmassi et Walid Denguir en 2013, de Mohamed Ali Snoussi en 2014, d’Omar Laabidi en 2018 et de Fedi Harraghi en 2021.
L’affaire Laabidi est devenue emblématique. Âgé de 19 ans, le jeune homme se noie après avoir fui des policiers à la sortie d’un match à Radès. Des témoins affirment qu’il criait ne pas savoir nager et qu’il a été poussé vers l’eau.
Le slogan « تعلم عوم » (« apprends à nager ») devient le cri de ralliement d’une jeunesse en colère. En novembre 2022, douze agents sont condamnés en première instance à deux ans de prison, non assorti d’exécution, pour homicide involontaire. La cour d’appel réduit ensuite la peine à un an avec sursis, décision définitivement confirmée en cassation en janvier 2026.
Sous le gouvernement de Hichem Mechichi, la répression s’intensifie. En janvier 2021, Haykel Rachdi meurt à Sbeïtla, touché à la tête par une grenade lacrymogène. En juin, la mort suspecte d’Ahmed Amara après son interpellation à Sidi Hassine provoque des affrontements. La vidéo d’un adolescent frappé et dénudé par des policiers scandalise l’opinion.
Le pouvoir se targue aujourd’hui de manifestations d’opposants sans heurts avec la police. La violence n’a pourtant pas disparu : plus insidieuse et moins visible, elle va des contrôles abusifs aux insultes, interpellations arbitraires, coups et mauvais traitements en garde à vue, jusqu’aux morts suspectes.
En septembre 2026, des journalistes de Nawaat, attirés par un faux livreur, sont conduits à la brigade de l’Aouina : insultes, propos humiliants, interrogatoires sans procès-verbal et pressions sur leur travail.
Les décès restent nombreux et non élucidés. L’OMCT a documenté treize morts suspectes entre mai 2025 et avril 2026. Parmi elles, Hatem Abed, mort après quatorze jours de coma ; sa famille affirme qu’il a été violemment frappé à la tête en prison. En juillet 2026, Anis Charni, 28 ans, meurt après sa garde à vue à l’Ariana. Des traces de violence auraient été constatées et le parquet a ouvert une information judiciaire. Le 23 octobre, la mort d’un homme arrêté à Ettadhamen provoque de nouveaux affrontements.
Le programme SANAD de l’OMCT a accueilli 177 nouvelles victimes de torture et de mauvais traitements entre mai 2025 et avril 2026. La Tunisie est classée à « risque élevé » dans l’Index mondial de la torture 2026.
Des garde-fous qui ne gardent rien
Qui surveille la police? D’abord elle-même : les inspections générales de l’Intérieur, de la Police nationale et de la Garde nationale dépendent de l’administration contrôlée. Le parquet peut enquêter, les juges contrôler les gardes à vue et les détentions, les tribunaux administratifs annuler des actes illégaux. Le Médiateur administratif et l’Instance des droits de l’Homme reçoivent aussi des plaintes. Mais ces recours débouchent rarement sur des sanctions, tandis que l’impartialité des instances est régulièrement contestée par les organisations de défense des droits humains.
« Donnez-nous au moins des statistiques : combien de dossiers disciplinaires ont été ouverts ce semestre ? Pas besoin de citer de noms », réclame Nawres Douzi. Elle se souvient qu’autour de 2018-2019, le ministère de l’Intérieur se montrait « parfois plus réactif ». Depuis la révocation de 57 magistrats en 2022 par le chef de l’État, le contraste est saisissant : « C’est un black hole », déplore-t-elle. Une personnalité de l’OMCT, qui a requis l’anonymat, évoque elle aussi une « courte embellie » après la révolution. Cette précaution en dit long sur le climat de peur qui entoure aujourd’hui toute parole sur la police.
Sur le papier, les réformes existent. Des substituts du procureur sont chargés des affaires de torture et des registres ont été ouverts dans les tribunaux de première instance. Avec le PNUD, l’Intérieur a lancé un modèle de police de proximité dans six centres pilotes : La Marsa Ouest, Hammamet, Naassen, Sidi Ali Ben Aoun, Sakiet Ezzit et El Attar. Des caméras ont été installées dans des lieux d’interrogatoire, notamment à El Gorjani, l’Aouina et Bouchoucha. La loi n° 2016-5 a consacré le droit à l’avocat lors de l’interrogatoire.
Ces dispositifs n’ont pas empêché le pire. Dans la nuit du 15 février 2019, Ayoub Ben Fraj meurt au poste de la Garde nationale de Barraket Essahel (Nabeul), après son arrestation à la suite d’une bagarre sur la route nationale. Le poste était pourtant présenté comme un site pilote de police de proximité, équipé de caméras. Elles ne dissuadent rien lorsque les pratiques perdurent.
Les réformes : un effet d’annonce ?
Le décret n° 2023-240 du 16 mars 2023 portant approbation du Code de conduite des forces de sécurité intérieure relevant du ministère de l’Intérieur. Il s’applique à tous les agents, indépendamment de leur grade ou de leur fonction, y compris les responsables hiérarchiques. Mais les réformes ont surtout concerné l’équipement, les frontières, le renseignement et la lutte antiterroriste.
Pour les victimes, le parcours reste semé d’obstacles. « Les magistrats et substituts chargés de ces dossiers ne disposent souvent ni de la spécialisation, ni des moyens, ni de la priorité nécessaires », constate notre interlocutrice de l’OMCT.
La définition tunisienne de la torture demeure plus restrictive que celle de la Convention des Nations unies. Elle ne couvre clairement ni les actes à visée punitive ni toutes les formes de discrimination.
Les mécanismes de sanction sont dysfonctionnels. Des policiers peuvent enquêter sur leurs collègues et les mandats d’amener visant des agents ne sont pas toujours exécutés. Le plaignant risque, lui, des poursuites pour « outrage à fonctionnaire », rébellion ou dénonciation calomnieuse.
Les jeunes interrogés connaissent ce labyrinthe : « Tu vas porter plainte auprès de qui ? Il va tomber sur son collègue, qui va te dire “allez rentre chez toi, on ne t’y reprendra plus” et qui va tourner le truc à la rigolade ». Au tribunal, sans preuve, les collègues de l’agent peuvent témoigner en sa faveur : « son linge ressort propre ». Un groupe de Sousse résume : « La police républicaine protège le policier… avant de protéger le citoyen ».
La lenteur achève le travail. Les procédures durent des années, les preuves s’affaiblissent et les victimes s’épuisent. « Depuis la révolution, une seule condamnation pour le crime de torture a été recensée par les organisations spécialisées : prononcée le 25 mars 2011, elle concernait pourtant des faits commis en 2004 », relève l’OMCT.
Quand la police a son syndicat
Autre facteur d’impunité : les syndicats policiers. Autorisés en mai 2011, ils se sont multipliés. Trois dominent, dont le Syndicat national des forces de sécurité intérieure (SNFSI). Dès 2015, International Crisis Group estimait qu’ils avaient aggravé les divisions de l’institution et voyait dans un projet de loi porté par les forces de sécurité un texte garantissant leur impunité.
Après les attentats de 2015, les syndicats profitent de la priorité donnée à la stabilité pour arracher des concessions. Le code de déontologie réclamé par les associations est bloqué, notamment par l’opposition du SNFSI.
En 2018, des agents, certains armés, assiègent le tribunal de Ben Arous pour obtenir la libération de collègues poursuivis pour violences. Un syndicat appelle ses membres à ne plus assurer leurs fonctions au tribunal ni à comparaître. Ces menaces contribuent à l’impunité : des juges d’instruction redoutent pressions et représailles.
Sous Kais Saied, les syndicats sont mis au pas : une unification est exigée dès 2022, mais rejetée par le SNFSI. En octobre 2025, d’anciens dirigeants sont condamnés à trois à six ans de prison dans une affaire de corruption financière.
Cette reprise en main n’a rien changé pour les victimes. Le pouvoir a fait taire la voix collective des syndicats, pas l’impunité.

Soixante-dix ans de maison commune
Ces violences ne sont pas de simples dérapages : elles s’inscrivent dans soixante-dix ans de relations entre l’État et sa police. Dès 1956, le ministère de l’Intérieur joue un rôle central dans l’accession puis le maintien au pouvoir de Bourguiba, avant de devenir un pilier du régime de Ben Ali, ancien homme de la Sûreté nationale. L’Instance vérité et dignité a recensé environ 10 000 cas de torture entre 1955 et 2013.
Nawres Zoghbi Douzi résume cette histoire : « L’Etat est politique et le politique est sécuritaire ». La société civile voit aussi son rôle se réduire : moins mener un travail politique que faire barrage à la répression, empêcher une arrestation ou éviter une incarcération, observe-t-elle.
Le « Hakem » a étendu son emprise sur les institutions et les citoyens, jusqu’à redéfinir les limites de l’action de ceux qui lui résistent.
Cette brutalité est aussi intériorisée par une partie de la société. La source de l’OMCT évoque une « tolérance sociale de la violence », nourrie par l’idée que la police peut frapper pour « éduquer ». « On l’entend à chaque crime qui indigne, notamment ceux visant les mineurs, ou le terrorisme. Certains réclament la torture ou la peine de mort ».
Cette « mentalité enracinée » peut être renforcée ou atténuée par le contexte politique, « un catalyseur » que le pouvoir oriente « selon ce qu’il veut obtenir et les personnes qu’il souhaite cibler », estime-t-elle.
À propos des agents, elle ajoute : « Ce sont pourtant des personnes qui font aussi partie de nos familles. Mais lorsqu’elles entrent dans le corps sécuritaire, elles changent complètement. Un agent voit son supérieur travailler d’une certaine manière et finit par faire pareil. Cela devient normal pour lui, dans un corps sous-équipé, sous pression, mal encadré ».
L’étude auprès des jeunes montre comment cette tolérance se construit. Une vidéo de policiers frappant des Subsahariens à El Amra a recueilli plus de 2 000 likes dans un groupe de quartier pourtant hostile à la police. La légitimation passe par les likes et les partages, même sans approbation explicite de la torture.
Quinze ans après la révolution, la Tunisie a presque doublé ses effectifs sécuritaires et le budget qui leur est consacré, multiplié les formations et installé des caméras. Mais elle n’a pas bâti l’essentiel : une police à qui l’on peut demander des comptes. Les jeunes continuent donc d’enseigner à leurs cadets la seule règle qui leur semble sûre : repérer la voiture du Hakem et partir avant qu’elle ne s’arrête.







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