La révolte écologiste de Gabès a pulvérisé toutes les idées reçues selon lesquelles la protection de l’environnement serait un luxe de riches. La marche historique du 21 octobre 2025 qui a drainé près de 130 000 citoyens, n’était pas une action spontanée, mais bien l’aboutissement d’un long combat contre le Groupe chimique tunisien, qui a fait de la région, au fil des décennies, l’un des foyers de pollution chimique les plus dangereux du pays. Des gouvernements se sont succédé, promettant monts et merveilles, mais Gabès n’a rencontré, jusqu’ici, que du mépris. Son droit de respirer et de vivre sans les déchets mortifères du groupe chimique a été rejeté.

Le long mouvement de protestation mené par les habitants de Gabès est né d’une prise de conscience croissante du double danger environnemental et sanitaire et de la faillite des plans de développement imposées à la région. Cette prise de conscience et cette protestation ont évolué au fil des ans, passant de simples mises en garde et alertes à un bras de fer de plus en plus tendu, pour aboutir à un appel explicite au démantèlement des unités industrielles qui rejettent quotidiennement des tonnes de toxines dans la terre, la mer et l’air de Gabès. Le 21 octobre 2025, la marée humaine qui a investi les rues en ce jour de grève générale a offert un spectacle sans précédent dans l’histoire des deux rives de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord. L’épreuve a marqué une rupture irrémédiable entre le peuple et un système de gouvernance qui a atteint ses limites.

Une lutte continue et des revendications en suspens

On ne peut comprendre comment la situation environnementale s’est dégradée à ce point à Gabès sans faire une rétrospective du chemin parcouru par le mouvement écologiste local. Ce parcours est le fruit d’une succession de luttes poursuivies depuis des années. Des signes de rejet étaient apparus déjà avant 2011, même s’ils restaient limités. Les Gabésiens ont pris conscience du caractère urgent et prioritaire de la question environnementale avec l’apparition des premières répercussions de l’installation du groupe chimique et le début des déséquilibres environnementaux, comme l’affirme Mehrez Hamrouni, enfant du pays et militant écologiste, dans son témoignage à Nawaat.

Cela dit, la véritable mutation a commencé à se dessiner en 2012, dans le sillage de la révolution. Les revendications écologiques sont alors passées de la lutte marginale et des cercles fermés à la sphère publique, éveillant l’intérêt des médias locaux et internationaux. Et c’est ainsi qu’apparurent les premières formes d’organisation le 5 juin 2012, « autour de revendications socioéconomiques, écologiques et du droit à une vie digne », rappelle Saber Ammar, membre de la campagne « Stop Pollution ». A partir de ce tournant, la campagne s’est structurée comme un cadre fédérateur, canalisant la colère locale dans l’action organisée et inscrivant la question de la pollution à Gabès dans un processus de lutte illimitée, souligne notre interlocuteur. En effet, l’intérêt de ce mouvement réside non seulement dans sa spécificité locale, mais aussi dans sa capacité à durer dans le temps. Depuis plus d’une décennie, cette trajectoire se poursuit sans interruption, se reproduisant à travers des phases successives, dictées par l’exacerbation de la crise environnementale et ses effets.

Selon Saber Ammar, les Gabésiens ont vite compris la nécessité d’une lutte de longue haleine pour passer de la prise de conscience à la confrontation, afin d’améliorer la situation. Ainsi, dans cette région, la pollution n’est plus perçue comme un problème technique et factuel, mais comme la conséquence directe d’un système industriel global dévastateur. D’après Mehrez Hamrouni, le problème ne relève pas de telle ou telle unité, ni même du seul groupe chimique, mais plutôt de l’ensemble de la zone industrielle, qui représente une menace sanitaire majeure. Cette vision vient conforter l’opinion dominante au sein du mouvement, selon laquelle l’activité chimique serait incapable de créer du développement, et ne fait que multiplier des « zones sacrifiées », telles que Gabès, le bassin minier de Gafsa et d’autres zones. En somme, des régions entières subissent de plein fouet les conséquences de choix économiques qui ne leur apportent en réalité aucun développement.

La lutte a été marquée par quelques épisodes charnières. Les manifestations ont ainsi contraint le gouvernement à tenir le 29 juin 2017 un conseil des ministres, ayant décidé de démanteler les unités polluantes du groupe chimique. En 2019, il a été question de déplacer les unités industrielles hors des zones d’agglomération.  Mais dans les faits, aucune de ces mesures n’a été réellement appliquée.

Mai 2026, Gabès – Une tortue marine morte et en arrière-plan, l’usine à l’origine de ce crime, qui continue de déverser ses poisons dans le ciel, sur terre et en mer – Photos Nawaat. Malek Ben Dekhil

Le gouvernement s’est dérobé de la mise en œuvre de la décision de 2017 et a enterré, par des interventions politiques, la proposition de 2019. A ce sujet, Mehrez Hamrouni souligne que le projet de transfert des unités du groupe hors de la ville, et plus précisément dans la délégation de Menzel Habib, a été entravé par des ingérences politiques, ce qui a entraîné la poursuite de la catastrophe écologique à Chott Essalem et à Gabès. Cette réponse officielle illustre l’ampleur du défi auquel était confronté les contestataires. Cette perturbation n’a pas brisé le mouvement. Au contraire : elle l’a aidé à s’enraciner et à se populariser de façon inédite. Cette revendication, comme l’attestent les témoignages recueillis par Nawaat lors de ses rencontres avec les habitants et les militants, n’était pas une simple réaction épidermique, mais un processus continu qui a fini par imposer cette question au cœur des priorités de la région. Une question désormais au centre de tout mouvement de protestation organisé par les habitants de Gabès, dans les rues de leur ville et, plus largement, en dehors du gouvernorat et du pays, face au statu quo entretenu par le pouvoir.

Cette résilience a sorti le problème de la pollution à Gabès de son cadre strictement local pour le placer à l’échelle régionale. La question constitue désormais un test sérieux pour les politiques publiques environnementales et en matière de justice sociale en Tunisie. Cependant, les gouvernements successifs n’ont rien voulu changer à leur méthode. Au contraire : ils ont consacré une gestion de crise fondée sur la dérobade et l’indécision, alors que les protestations montaient crescendo et les signes annonciateurs de la catastrophe se multipliaient.

Après le coup d’Etat de juillet 2021 et la suppression du pluralisme scellée par le retour à l’autocratie, le slogan « Le peuple veut » était la pierre angulaire du discours du président Kais Saied. Mais ce slogan a été réellement mis à l’épreuve à Gabès, quand les manifestants se le sont souverainement approprié, en exigeant le démantèlement des unités polluantes, exprimant ainsi une volonté locale clairement affichée. « La définition qu’a donné le pouvoir du slogan “Le peuple veut” a été vraiment mise à mal à Gabès, révélant les limites de la cohérence entre discours et pratique », juge encore Saber Ammar.

A cette expression populaire assumée, aucune réponse politique à la hauteur des revendications n’a été apportée. Même si des propos à ce sujet ont été attribués au président Kais Saied, disant, en substance, que Gabès était « une région sinistrée, où l’environnement a été assassinée à cause de la pollution », et que la situation exigeait une décision et une volonté politiques. Toutefois, cet aveu, qui marquait alors un tournant dans le discours officiel, ne s’est pas traduite par des actes. Les mesures annoncées, notamment la nomination d’une commission par le président, sont restées lettre morte, sans aucun résultat tangible susceptible d’endiguer la pollution ou d’améliorer les conditions de vie dans la région. C’est ce qu’explique le militant Mehrez Hamrouni dans son témoignage. Il y évoque sa rencontre avec le chef de l’État au palais de Carthage, après avoir parcouru à moto le trajet entre Chott Essalem (Gabès) et le palais, un geste symbolique pour attirer l’attention sur la catastrophe écologique. Il dit avoir trouvé soutien, compréhension et des promesses, lesquelles, six ans plus tard, restent sans suite.

Octobre 2020, Palais de Carthage – Une vue de la rencontre entre Mehrez Hamrouni et le président Kais Saied. Le militant écologiste était venu de Gabès à moto pour sensibiliser l’opinion publique à la situation environnementale catastrophique – Présidence de la République

Les ravages du déni

L’affaire a connu une étape cruciale, à l’annonce d’une décision de justice fin février 2026, concluant à l’absence de preuve du préjudice, suite à une plainte déposée par le barreau de Gabès, en soutien au mouvement écologiste contre le Groupe chimique tunisien. Cette plainte s’appuyait sur le rapport d’audit environnemental et social de 2025 établi par le groupe lui-même. Ce rapport ne prête à aucune confusion, car il révèle une série d’irrégularités, relevant pour la plupart d’une « grave non-conformité », allant des dépassements dans les rejets d’eaux usées industrielles en termes de température, d’acidité et de concentration chimique, au flux continu de polluants dans la mer en l’absence quasi totale d’un système de contrôle efficace. Le rapport relève également de multiples émissions de gaz toxiques sans contrôle strict ni données mises à jour, ainsi que des dysfonctionnements structurels dans la gestion des déchets, notamment le dossier du phosphogypse. Autant d’éléments révélant une faille profonde dans la gouvernance environnementale, bien plus grave que de simples défaillances techniques.

Ce processus judiciaire était étroitement lié à la situation sur le terrain, marquée par une hausse sans précédent des cas de suffocation à Gabès en septembre et octobre 2025. Cette évolution a provoqué de grandes manifestations et une grève générale, révélant au grand jour l’ampleur du drame vécu quotidiennement par les habitants. La grogne populaire a été exacerbée par l’absence de réponse efficace au mal qui rongeait toute une région.

L’acharnement judiciaire contre les militants

Se sachant incapable d’étouffer la contestation, le pouvoir a décidé d’intenter des poursuites judiciaires contre les leaders du mouvement écologiste et des militants les plus en vue à Gabès. Oubliant ses slogans pompeux et ses promesses de « nouvelles approches » qui vont transformer le pays et le monde, le régime du 25-juillet a maintenu les mêmes politiques autoritaires que celles employées par le régime de Ben Ali pour réprimer les mouvements de protestation : en commençant par la censure et la désinformation, puis en recourant à la violence policière et en procédant à une série d’arrestations arbitraires, et enfin en saisissant le pouvoir judiciaire afin d’intimider les militants et les pousser à abandonner leurs activités. Le cas du militant écologiste Kheireddine Debaya est la meilleure illustration du ciblage des militants en raison de leur engagement. Il a été condamné par contumace à un an de prison pour « entrave à la liberté du travail », sur la base d’une plainte déposée par le Groupe chimique tunisien.

D’après une publication postée sur son compte après l’annonce du jugement, Kheireddine Debaya a appris la nouvelle indirectement, par l’intermédiaire d’un militant. L’affaire remonte à 2020, lorsqu’il avait été arrêté avec un groupe de jeunes lors d’un sit-in devant la direction régionale du groupe industriel à Gabès. Ils avaient été libérés quelques heures plus tard grâce à l’intervention de plusieurs avocats et à une mobilisation citoyenne sur place. Il ajoute qu’ils avaient reçu des assurances que le dossier avait été classé avant d’être réactivé en 2022. Ils seront ensuite surpris, le 8 mars 2023, par une condamnation à un an de prison par contumace à l’encontre de 12 personnes sans qu’elles aient reçu de convocation ni de notification préalable.

Il rappelle également que des mandats de perquisition avaient été émis à son encontre au cours des mois de novembre et décembre, coïncidant avec le retour du mouvement écologiste sur le devant de la scène et la multiplication des appels au démantèlement des unités industrielles relevant du groupe. Il estime que cet acharnement ne le dissuaderait pas de poursuivre son activité et ne ferait que renforcer sa détermination à continuer la lutte.

Ce sentiment est partagé par le militant Saber Ammar. Il affirme, lui aussi, que la réactivation de certaines affaires déjà devant les tribunaux depuis 2020, est directement lié à la montée des protestations écologiques et sociales, auxquels le pouvoir fait face toujours par l’intimidation. Il ne s’agit pas de procédures judiciaires isolées, mais d’une approche plus globale de la gestion des affaires liées au mouvement de protestation, où les considérations sécuritaires s’entremêlent avec l’instrumentalisation de la justice. Cette perception n’est pas fortuite. Elle découle d’une expérience de terrain où l’intensification des protestations et les revendications écologiques trouvent rarement de réponses. Notre interlocuteur insiste que toutes ces pressions politico-judiciaires « ne sauraient enterrer la question de l’environnement ni mettre fin aux revendications des habitants de Gabès ».

Mai 2025, Gabès – Toutes les catégories sociales descendent dans la rue à Gabès pour protester contre la catastrophe écologique – Photos Nawaat. Malek Ben Dekhil

Au-delà du conflit autour de la pollution ou de la responsabilité technique du groupe chimique, le long parcours du mouvement écologiste de Gabès cristallise des enjeux complexes où s’entrecroisent les aspects environnementaux, sanitaires, sociaux et judiciaires, dans une relation de tension permanente entre les données de terrain et leur traitement institutionnel. Depuis le lancement de la campagne « Stop Pollution » en 2012, et même avant, le mouvement a conservé son dynamisme, et acquis des expériences et du savoir-faire en matière de mobilisation, de détection des failles et de négociation. C’est ce qui a, d’ailleurs, permis le succès de la grève générale d’octobre 2025, qui a vu toute la population de la ville déferler dans les rues, contraignant les autorités à retirer leurs forces de police. Face à la poursuite du harcèlement judiciaire qui cible de nombreux militants et à l’absence de solutions radicales à la crise, tous les scénarios restent possibles. A commencer par la poursuite du mouvement en tant qu’action sociale et citoyenne, qui ne s’arrêtera pas tant que le groupe chimique continue de déverser ses poisons dans la région.