A la première crise, la population pointe du doigt les députés et, dans une moindre mesure, les membres de la deuxième chambre. À leur tour, lorsque l’étau se resserre contre eux, ces derniers s’en prennent aux membres du gouvernement, notamment devant les caméras. Tout cela se déroule dans un système que chacun sait contrôlé de bout en bout par le président Kais Saied. Mais on évite autant que possible de l’interpeller ou de le mettre dans l’embarras afin d’entretenir une façade d’équilibre qui entraîne le pays, d’une crise à l’autre, vers l’inconnu.
Le 2 décembre 2025, le Parlement a tenu sa deuxième session plénière pour voter les articles restants du projet de loi de finances 2026. Celui-ci comprenait des articles inhérents au recrutement, ajoutés et approuvés par les députés, tels que le recrutement d’agents indirects du mécanisme 16 et le recrutement des personnes inscrites sur les listes d’attente du plan d’assistant de santé au ministère de la Santé. S’y ajoutent d’autres articles complémentaires tels que l’article 27 relatif à la création d’une ligne de financement sans intérêt et sans garantie pour soutenir l’autofinancement des promoteurs de projets et des microentreprises.
Cet article en particulier a provoqué une vive réaction de la part de la ministre des Finances. En séance plénière, Michket Slama Khaldi, s’exprimant au micro, a déclaré d’un ton ferme, commentant les articles ajoutés par les députés et votés à la majorité, dont notamment l’article 27 : « Vous approuvez des propositions illégales. Si vous persistez dans cette voie, la loi de finances ne sera ni mise en œuvre ni appliquée, quoi qu’on en dise. »
Cette déclaration annonçait le début d’une rupture franche entre le gouvernement et le Parlement. D’autant plus que les critiques formulées par les parlementaires à l’encontre des ministres lors des séances des questions ont atteint leur paroxysme avec la ministre de la Justice, Leïla Jaffel, en novembre 2025. Cette rupture s’est accentuée sous d’autres formes lorsque le gouvernement a suspendu ses activités parlementaires pendant un mois à partir de mai 2026, sous prétexte de se consacrer à l’élaboration du plan de développement.
Pendant ce temps, le président Kais Saied a réduit la fréquence de ses réunions avec les membres du gouvernement, à l’exception de quelques ministres, alors que ces réunions étaient si fréquentes, notamment en 2024.
Le Conseil maudit
Début mai dernier, la présidence du Gouvernement a décidé de suspendre la présence au Parlement de ses membres et directeurs généraux. Cette mesure a été justifiée par la nécessité de préparer le plan de développement 2026-2030, dans un contexte social explosif, marqué par une flambée des prix et une chute inquiétante du pouvoir d’achat.
La Constitution confère à l’Assemblée des représentants du peuple et au Conseil national des régions et des territoires le droit d’inviter « le gouvernement ou l’un de ses membres à un dialogue portant sur la politique menée, les résultats réalisés ou en cours de réalisation. » Le même article accorde également aux parlementaires le droit d’adresser aux membres du gouvernement des questions écrites ou orales.
Ceci étant, les ministres du gouvernement de Sarra Zaafrani s’abstiennent depuis des mois d’assister aux séances parlementaires sur divers sujets nécessitant un débat et des réponses du gouvernement. Ils restent également muets sur les questions écrites introduites par les députés. Ces questions demeurent en suspens pour une longue période, jusqu’à un an, selon une précédente déclaration à la presse du député Abdessalam Dahmani du bloc « Pour que le peuple triomphe ». Ce bloc a publié un communiqué le 24 juin annonçant son refus de traiter avec le gouvernement actuel concernant « toute correspondance ou initiative transmise au Parlement » à compter de la date de la publication dudit communiqué.

Interrogé par Nawaat, le député Mohamed Ali estime que l’attitude du ministre des Finances lors du récent débat sur la loi de finances résume le problème d’incommunicabilité entre le gouvernement et le Parlement. Cette attitude reflète, selon lui, la vision du gouvernement à l’égard du pouvoir législatif, étant donné que le débat concernait un texte législatif et relevait de l’action gouvernementale. Mohamed Ali poursuit :
Les ministres ont cessé de se rendre au Parlement, y compris pour y entendre leurs propres propositions, comme lors du débat de lundi dernier sur l’accord de coopération en matière de transport aérien entre la Tunisie, le Sultanat d’Oman et le Koweït. Le ministre des Transports était absent, et nous avons constaté que ce n’est pas un cas isolé. Dans la quasi-totalité des projets de loi, les ministres sont absents des débats. La délégation est souvent composée de directeurs généraux et du staff ministériel, mais le ministre n’est pas présent. Les ministres sont censés assister aux débats lorsqu’ils proposent un projet de loi. Concernant les textes déposés par des parlementaires et exigeant la présence des ministres, ces derniers ne viennent pas non plus. Cette situation ne se limite pas aux propositions relatives aux droits et libertés, mais s’étend également à celles portant sur des questions sociales.
En février 2024, des députés avaient déposé une proposition de modification du décret n° 54 de 2022. Cette proposition est restée dans les tiroirs pendant un an au niveau de l’Assemblée des représentants avant d’être soumise à la Commission de la législation générale. La commission a entendu les initiateurs, mais les auditions ont été interrompues faute de représentants du gouvernement, comme l’avait révélé précédemment à Nawaat le député Thabet El-Abed, l’un des auteurs de la proposition. Cela s’est également produit avec un nouveau projet de loi régissant les associations. Des ministères, tels que celui de la Justice, ont refusé d’assister aux séances de débat avec la commission des droits et libertés. Ce qui a poussé Thabet El-Abed, en sa qualité de président de la commission, à refuser de signer le rapport final des délibérations concernant ce projet, malgré les pressions du président de l’Assemblée pour le faire passer à la séance plénière, souligne le député.
Le silence du gouvernement
Cela dit, l’abstentionnisme des ministres du gouvernement de Sarra Zaafrani a été à l’origine d’un mouvement quasi insurrectionnel contre les lois approuvées par le Parlement en séance plénière et publiées au Journal officiel. Ainsi, les jeunes diplômés sans emploi continuent de manifester pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il prenne des mesures réglementaires pour mettre en œuvre la loi n° 85 de 2025 relative à leur recrutement, malgré sa publication au Journal Officiel depuis décembre dernier.
Sur le même sujet, le député Mohamed Ali estime que « le gouvernement adopte un principe qu’il n’applique pas, à savoir que les lois doivent s’inspirer de la notion d’État social. Or, sa manière de traiter des lois ou des articles relatifs à l’aspect social démontre le contraire. Par exemple, les articles de la loi de finances concernant l’aspect social n’ont fait l’objet d’aucun texte d’application. Par ailleurs, aucun décret d’application n’a été publié concernant la loi n° 18 relative au recrutement exceptionnel des diplômés universitaires au chômage de longue durée. Ce qui rend son application impossible. A cause de la négligence du gouvernement, notre rôle au Parlement ne se limite plus à la législation dans des secteurs comme le secteur social ; nous menons désormais un autre combat pour contraindre le gouvernement à publier les décrets d’application. »
Il apparaît clair que la ministre des Finances était sérieuse lorsqu’elle a déclaré que le gouvernement refusait d’appliquer certains articles de la loi de finances, notamment l’article 92 relatif au recrutement des inscrits sur les listes d’attente d’assistants de santé. Car aucun texte d’application n’avait été publié pour mettre en œuvre cet article, ce qui a incité des députés à écrire au chef du gouvernement le 10 juillet au sujet de la non-publication de ces textes.
Le boycott par le gouvernement des sessions parlementaires consacrées aux projets de loi a eu un effet domino, puisque, au final, cela a conduit à la non-application de ces lois. Le député Mohamed Ali nous explique :
La logique voudrait que toute loi soit débattue entre les députés et les parties concernées, ainsi qu’avec les membres concernés du gouvernement, y compris les ministres, avant son approbation. Il est important que cela se déroule dans le cadre d’une véritable communication afin d’éviter un dialogue stérile et de parvenir à un résultat. Lorsque le pouvoir exécutif discute d’un projet de loi et de sa viabilité avec les parlementaires, cela crée une opportunité d’échange et permet aux parlementaires d’apporter des modifications mineures à certains articles du texte. Dans les faits, cependant, les membres du gouvernement n’assistent pas à ces débats et, lors du vote, ils donnent leur avis sur l’applicabilité de la loi. À titre d’exemple, citons la loi n° 9 de 2025 relative à la réglementation des contrats de travail et à l’interdiction de la sous-traitance. Cette loi n’a pu être mise en œuvre car les ministères concernés ne disposent pas d’un texte d’application leur permettant de le mettre en œuvre. Même si les articles de certaines lois ne sont pas inapplicables, dans le cas où le pouvoir exécutif s’efforce de trouver des solutions simples au profit des catégories censées bénéficier d’une telle loi.
L’article 69 de la Constitution tunisienne de 2022 stipule que « les propositions de loi ou d’amendement présentées par les députés ne sont pas recevables si elles portent atteinte aux équilibres financiers de l’Etat. » Vraisemblablement, le gouvernement s’appuie sur cet article et en travestit le sens afin de justifier le non-respect des articles amendés ou de lois entières, sous prétexte d’un manque de moyens financiers pour leur mise en œuvre. Or, à vrai dire, la principale raison pour laquelle des lois ou des articles approuvés par le Parlement ne peuvent être mis en œuvre est le refus des ministres d’assister aux séances consacrées à l’examen de ces propositions.

Contacté par Nawaat, Hichem Ajbouni, secrétaire général du Parti du courant démocrate (Attayar) est catégorique sur la question : « Le président est celui qui définit les politiques et en informe le Parlement, conformément à la Constitution qu’il a lui-même rédigée, mais celle-ci n’est pas respectée. Nous vivons sous un régime autoritaire. La présidence du gouvernement n’a fait aucune déclaration durant la crise actuelle. De plus, Saied n’a pas convoqué les ministres concernés par la crise de l’eau et de l’électricité. Aussi, le gouvernement a boycotté le Parlement. Une décision sans précédent, rendant nulles et non avenues les lois proposées ou adoptées par les députés, dès lors que le gouvernement n’est pas désigné par le Parlement. C’est ce qui fait que les ministres ignorent les parlementaires. »
Coup de froid entre les deux palais
A suivre régulièrement les activités du président de la République, publiées sur le site officiel du Palais de Carthage et sur la page Facebook de la présidence, on peut constater que la dernière rencontre entre Kais Saied et la ministre de la Justice, Leila Jaffel, au palais de Carthage, remonte au 8 janvier 2025. Il la rencontrera pour la dernière fois trois jours plus tard, au Palais du gouvernement à la Kasbah, lors d’une réunion publique à laquelle était présents l’ex-Premier ministre Kamel Madouri, l’ex-ministre des Finances Sihem Boughdiri Nemsia et le ministre des Affaires sociales Issam Lahmar. Réputée être la ministre qu’on voyait le plus souvent face au président, son absence soudaine a nourri des supputations sur une disgrâce, qui n’a pourtant été ni confirmée ni démentie.
La ministre de la Justice n’était pas la seule absente du bureau du président. Le ministre de l’Environnement, Habib Abid, par exemple, se rendait rarement au palais, et les entretiens qu’il avait eus avec le président portaient sur des questions environnementales susceptibles de provoquer des remous, comme celle du groupe chimique de Gabès. Leur dernière rencontre, dédiée à la crise de la pollution à Gabès, tenue en présence des ministres de la Santé et de l’Industrie, remontait à septembre 2025. Cette année, Kais Saied n’a pas abordé avec Habib Abid, d’autres problèmes de pollution, tels que celles affectant un grand nombre de plages, notamment avec l’arrivée de l’été. A noter qu’une liste de 2026 comprend 49 plages interdites à la baignade en raison de la pollution dans de nombreuses zones côtières. Même si le nombre de plages où la baignade est interdite a doublé cette année par rapport à l’année dernière.
Malgré les coupures d’eau et d’électricité, les ministres de l’Industrie et de l’Agriculture ne sont pas apparus au palais de Carthage depuis plus de trois mois. Kais Saied a pris l’habitude, à chaque crise de cette envergure, de convoquer l’un des ministres pour le sermonner devant les caméras, comme s’il cherchait à s’en laver les mains et à rejeter toute la responsabilité sur le ministre ou le haut fonctionnaire qu’il a lui-même nommé.
Dans une déclaration à Nawaat, Mohamed Abbou affirme que la gestion actuelle des affaires de l’État est sans précédent et que la Tunisie actuelle ressemble à celle de Sadok Bey. Mohamed Abbou ajoute :
En réalité, il n’y a pas d’institutions. Il n’y a qu’une seule personne qui veut tout gérer sans pouvoir rien gérer correctement. Ses relations avec certains ministres sont certes tendues, mais il y a quelque chose de curieux à propos de la ministre de la Justice, par exemple. C’est elle, après le président, qui a causé le plus de problèmes jusqu’à présent en matière de droits humains. Le courant ne semble pas passer entre elle et le président, étant donné qu’ils ne se sont pas vus depuis longtemps, ce qui suscite des interrogations. La responsabilité incombe à la plus haute autorité, qui a choisi ce système. Le président cherche un bouc émissaire, et la vérité est qu’il détient des pouvoirs que nul ne détenait avant lui et devrait, de ce fait, assumer ses responsabilités avant de rejeter la faute sur autrui. Par exemple, lors de la crise actuelle de l’électricité, les coupures ont lieu pour des raisons techniques, loin de tout complot. Et la Steg n’est pas responsable de la politique énergétique de l’État, puisque le chef de l’État a limogé la ministre de l’Énergie et ne l’a pas remplacée.
A suivre les activités publiques du président Kais Saied, on constate une limitation de ses rencontres avec les membres du gouvernement, hormis quelques réunions du Conseil des ministres ou du Conseil national de sécurité. Ses activités se limitent aux rencontres avec les ambassadeurs étrangers, que ce soit pour la remise de leurs lettres de créance ou à la fin de leurs missions en Tunisie, ainsi qu’aux visites de terrain qu’il effectue dans les régions. A ce propos, le député Mohamed Ali souligne : « Lorsque le chef de l’État effectue des visites de terrain, il déclare que la situation est mauvaise et qu’on ne peut pas continuer ainsi. Sachant qu’il est le garant de l’application de la Constitution, du fait que le système politique du pays est un système présidentiel. »

Sous un régime autocratique, il peut sembler illusoire de rechercher un juste équilibre entre celui qui monopolise le pouvoir de décision et ceux qui ont accepté de lui obéir. La tête du pouvoir traite ses fonctionnaires comme de simples exécutants. Il les transforme à tout moment en boucs émissaires, qu’il jette à la vindicte populaire ou limoge en période de difficultés et de crise. Un constat qui expose désormais un fossé béant, entre la présidence, le gouvernement et le parlement.






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