Lors de l’assemblée générale du Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt) du 31 juillet, les portraits et les messages des journalistes emprisonnés ou exilés ont constitué le décor le plus marquant et le plus illustratif de la situation des journalistes en Tunisie, à l’ère du populisme, de l’incitation au racisme et de la médiocrité érigée en système. Un événement auquel le journaliste chevronné Zied El Heni n’a pas pu assister puisqu’il était incarcéré, malgré son état de santé fragile. Il paye le prix de son courage d’avoir exprimé son opinion sans crainte ni détours.

Zied El Heni ne constitue pas un cas isolé. Il fait partie des dizaines de journalistes, de syndicalistes, de militants et d’avocats arrêtés en raison des opinions et des positions qu’ils ont exprimées, et des centaines de citoyens traduits en justice pour des publications sur la Toile. Il est une nouvelle victime de la politique répressive menée par le pouvoir contre la liberté d’opinion et d’expression. Son cas témoigne d’un plan systématique visant à domestiquer le paysage médiatique, à enrayer toute diversité d’opinion et à imposer une presse à la solde du pouvoir, coupée des préoccupations quotidiennes des citoyens.

Zied El Heni a été arrêté fin avril dernier pour « atteinte à la vie privée d’autrui via les réseaux sociaux », et ce, à la suite d’une communication qu’il avait prononcée lors d’un colloque universitaire. Le journaliste commentait les peines de prison, annulées des années plus tard, à l’encontre du journaliste Khalifa Guesmi – qui avait passé six mois en prison à tort pour avoir exercé son métier, avant d’être acquitté – et d’un officier de la Garde nationale, qui lui avait fourni des informations, et qui était décédé en prison avant l’annulation du jugement. Le 7 mai 2026, le tribunal de première instance de Tunis avait condamné Zied El Heni à un an de prison en application de l’article 86 du Code des télécommunications promulgué sous le régime de Ben Ali. Cette affaire a suscité une vague de solidarité, à l’échelle nationale et internationale, envers El Heni ainsi qu’envers les journalistes, militants, hommes politiques et syndicalistes arrêtés en raison de leurs opinions ou de leurs positions vis-à-vis du pouvoir.

31 juillet 2026, siège du Syndicat national des journalistes tunisiens – Aperçu de l’assemblée générale. Des portraits des journalistes emprisonnés sont brandis– SNJT

Le décret 54 et le Code des télécommunications : des armes de répression

Zied El Heni a été poursuivi pour des propos qu’il a tenus lors d’un colloque universitaire à l’université de Tunis, où les libertés académiques ont été jusqu’ici garanties, même pendant les périodes les plus sombres de l’ancienne dictature. Dans cette communication, El Heni a évoqué l’injustice subie par le journaliste de la radio Mosaïque, Khalifa Guesmi, ainsi que la peine de cinq ans de prison qui lui a été infligée pour avoir diffusé une information concernant une opération menée par une unité spécialisée dans la lutte antiterroriste après la fin de celle-ci. Il lui est aussi reproché d’avoir tenu à protéger sa source, conformément aux règles déontologiques de la profession et aux dispositions du décret n° 115 régissant le travail journalistique. Cela lui a valu d’être emprisonné aux côtés de l’officier de la Garde nationale qui était sa source. Le plus dramatique dans cette histoire, c’est que l’officier est décédé en prison, rongé par le sentiment d’injustice, avant même d’être acquitté au terme de la procédure. Zied El Heni a dénoncé « un crime », dans la mesure où il est « injuste » et « criminel » de condamner à une peine de prison un journaliste et un officier pour avoir publié une information concernant une opération de sécurité après la fin de celle-ci. Et surtout dans la mesure où il y a eu mort d’homme. La diffusion de ces informations par Zied El Heni lui a valu d’être emprisonné en vertu du Code des télécommunications, et non du décret n° 115, bien qu’il s’agisse d’une affaire d’opinion et de publication.

Au cours de son procès, le journaliste n’a pas seulement assuré sa propre défense, mais a également réitéré sa solidarité avec la famille de l’officier mort en détention. Il s’est adressé au président de l’audience, en déclarant :

Le problème dans cette affaire est que j’ai apparemment franchi une ligne rouge. J’ai évoqué un crime d’État commis à l’encontre d’un officier de la Garde nationale qui est mort en prison, brisé par l’injustice qu’il a subie. Ils veulent classer l’affaire afin que personne n’en parle, mais, moi, je m’exprime ici par devoir moral.

Mai 2026, siège du Snjt – Sit-in de soutien aux journalistes détenus d’opinion à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, où apparaissent des portraits de Zied El Heni et Mourad Zeghidi – Photos : Nawaat – Ala Agerbi

De son côté, le Snjt a qualifié le Code des télécommunications, et plus particulièrement son article 86 en vertu duquel Zied El Heni a été condamné, de texte « répressif » datant de l’ancienne dictature, appliqué dans une affaire qui touche directement à la liberté d’opinion, d’expression et au travail journalistique. Ce qui constitue, selon le syndicat, « une grave atteinte à la liberté de la presse et d’expression. » Le SNJT affirme que « la poursuite du recours des dispositions répressives pour juger des journalistes en dehors du cadre du décret n° 115 de 2011 relatif à la liberté de la presse, de l’impression et de l’édition constitue un grave dévoiement de la loi et une instrumentalisation arbitraire de la justice dans le cadre d’une politique systématique ciblant les voix libres et les opinions critiques. »

Zied El Heni s’est fait connaître pour avoir plaidé la cause des journalistes jugés en vertu du décret n° 115 et pour avoir refusé de se soumettre à des procédures judiciaires répressives. Quelques jours après son arrestation, il a entamé une grève de la faim pour contester son procès en vertu de l’article 86 du Code des télécommunications et pour réclamer l’application du décret n° 115. Lors de son procès, il a déclaré : « Je refuse les procès d’opinion. Le silence est une trahison de l’honneur de la parole. » Il refuse de reconnaître la légitimité des procès intentés contre les citoyens, et pas seulement des journalistes, en dehors du cadre du décret n° 115, dans des affaires d’opinion ou de publication. Il argue du fait que les tribunaux ne sont pas le lieu où l’on juge les opinions, les idées ou les déclarations. Or, la réalité montre que le pouvoir mène une politique systématique et assumée consistant à recourir à des lois et décrets répressifs ainsi qu’à des peines d’emprisonnement dans les délits d’opinion. Cela a entraîné une recrudescence des procès d’opinion et des peines privatives de liberté, au point que la Tunisie a dégringolé à la 137eme place du classement mondial en matière de liberté de la presse et d’expression.

Des poursuites montées de toutes pièces

Thouraya Zouari indique que son époux, Zied El Heni, « sait pertinemment que les portes des prisons sont ouvertes à quiconque exprime son opinion et critique le régime, mais continue malgré tout à défendre son droit à la liberté d’expression et d’opinion. » Elle affirme que ce qui est reproché à Zied n’est pas seulement sa fameuse communication à l’université de Tunis, mais aussi le fait d’avoir osé poursuivre en justice le président de la République Kais Saied. C’est pourquoi le pouvoir a décidé de l’emprisonner, tout comme il a condamné d’autres personnes ayant exercé leur droit à l’opposition et à la liberté d’expression, explique-t-elle.

Thouraya Zouari estime que Zied El Heni paie le prix de son opposition au coup d’État du 25 juillet 2021 et de sa défense des valeurs de la République, de la démocratie et d’une presse libre et indépendante. Elle ne s’étonne d’ailleurs pas de la manœuvre consistant à lui imputer de nouveaux griefs après la première affaire. Elle rappelle que « nombre de personnes détenues pour des délits d’opinion se sont vu accablées par d’autres chefs d’accusation d’ordre financier ou liés à des soupçons de corruption ou de blanchiment d’argent, à l’instar de Mourad Zeghidi et de Borhane Bsaïes. Il s’agit dans tous les cas d’affaires montées de toutes pièces visant à ternir l’image des prisonniers d’opinion aux yeux de l’opinion publique. Sinon, pourquoi ces accusations n’ont-elles pas été soulevées dès le début ? Est-ce une coïncidence qu’un journaliste ou un opposant soit arrêté pour avoir exprimé une opinion, avant que d’autres chefs d’inculpation soient portées contre lui ? »

Rappelons qu’à quelques jours de son arrestation, Zied El Heni avait déposé une plainte contre le président de la République devant le tribunal administratif pour abus de pouvoir. Il a affirmé avoir demandé à la justice d’obliger le chef de l’Etat à mettre en place la Cour constitutionnelle et à activer le Conseil supérieur de la magistrature ainsi que la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA). Après son arrestation, un autre mandat d’arrêt a été émis à son encontre dans le cadre de l’affaire de la municipalité de Carthage. Zied El Heni est mis en cause pour avoir régularisé la situation d’un bien immobilier à l’époque où il était membre de la délégation spéciale de la municipalité de Carthage. Il est poursuivi pour abus de fonction pour obtenir un avantage indu pour lui-même ou pour autrui. À ce sujet, l’avocat Fedy Snene estime que « l’affaire d’abus de pouvoir visant le président de la République est la véritable raison de la mise en détention de son client, Zied El Heni, et que l’ouverture d’une enquête concernant la municipalité de Carthage ou la communication à la Faculté des sciences juridiques ne sont que des prétextes pour le placer en détention. Nous savons qu’El Heni a été arrêté en raison de ses opinions, qui dérangent le pouvoir », souligne encore l’avocat.

Affiche de solidarité avec Zied El Heni, symbole des détenus d’opinion, que le pouvoir cherche à tout prix à impliquer dans des affaires scabreuses afin de les maintenir en détention le plus longtemps possible – Page officielle de soutien à Zied El Heni

La liberté d’expression confisquée systématiquement

Parler de liberté de la presse et d’expression dans ce climat de répression, d’intimidation et de procès iniques, relève du surréalisme. D’autant plus que le régime de Kais Saied a mis en œuvre, depuis le putsch du 25 juillet 2021, un plan minutieux visant à mettre au pas les médias. Cela a commencé lorsque la télévision tunisienne a cessé d’inviter des représentants de l’opposition, suivi de la promulgation du décret n° 19, qui prive les journalistes et les citoyens de leur droit d’accès à l’information. En passant par la nomination de personnes au service du pouvoir à la tête des institutions de presse publique, dans le but d’en faire des instruments de propagande, et d’affaiblir la presse privée par des harcèlements judiciaires jusqu’à la mettre à genoux et à obtenir son allégeance. Cette politique culminait avec la promulgation du décret n° 54 de 2022, en vertu duquel des centaines de citoyennes et de citoyens, parmi lesquels des journalistes, des politiques et des acteurs de la société civile, ont été ou sont toujours jugés et condamnés à de lourdes peines de prison.

Pour assurer la pérennité d’un microcosme médiatique fondé sur la censure, la pensée unique et la propagande, le pouvoir a progressivement marginalisé le rôle de la HAICA jusqu’à sa disparition. Ainsi disparaissait le système de régulation audiovisuelle qui garantissait un minimum de pluralisme, le respect du débat contradictoire et la protection des téléspectateurs contre la voracité publicitaire et les discours violents et injurieux. Le pouvoir s’est alors emparé des médias publics et privés par la terreur ; le décret n° 54 était là pour faire taire toute voix ou tribune qui ne se soumettrait pas à la ligne officielle.

Après la promulgation du tristement célèbre décret n° 54, les procès politiques et d’opinion ont défrayé la chronique. Chaque jour on entendait parler d’un journaliste, d’un syndicaliste, d’un avocat, d’un militant politique ou d’un blogueur poursuivi en vertu de ce décret, et plus précisément de son article 24. Celui-ci prévoit une peine de cinq ans de prison pour toute personne qui diffuse délibérément de fausses informations. Or ce décret a été appliqué à des publications, des opinions, des prises de position et des informations vérifiées. On peut citer l’affaire Haythem Mekki, que nous aborderons dans le détail, ainsi que les dossiers de Mourad Zeghidi, Sonia Dahmani et Borhane Bsaies, qui ont été condamnés à des peines de prison. Et en l’occurrence, il ne s’agissait en aucun cas de fausses informations. Ce climat d’intimidation et de harcèlement continu a rendu l’exercice de la profession en Tunisie pratiquement impossible. Les cas de censure se sont multipliés dans les médias publics, et le phénomène de l’autocensure a refait surface. Même les médias associatifs, qui jouissent pourtant d’une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et du pouvoir financier, ont eu leur lot de harcèlement sous forme de poursuites judiciaires, d’enquêtes, de convocations devant les brigades d’investigation. Des poursuites abusives ont été lancées contre des responsables de médias dans le but de les intimider, avec la suspension des activités de certains d’entre eux, à l’instar de Nawaat et Inkyfada.

Résistance médiatique face à la la censure

Dans ce contexte où le président et les ministres fuient les entretiens sérieux avec la presse, où le pouvoir bafoue le droit à l’information et jette en prison toute voix qui ose s’élever contre le règne de la médiocrité et de l’arbitraire, de nouvelles voix et de nouvelles plumes rejoignent chaque jour la résistance médiatique. Elles sont convaincues que la situation actuelle devient intenable et qu’il est temps d’y mettre fin. Des plumes et des voix humaines dotées d’un cœur et d’un esprit, et non des comptes fictifs gérés par des robots ou les nervis de la dictature. Des esprits lassés des discours vindicatifs et de haine raciale, des esprits à qui l’histoire a appris que l’impunité ne dure jamais éternellement et que tout despote, aussi puissant soit-il, n’est qu’un géant aux pieds d’argile.

Cette résistance médiatique tourmente sérieusement les tenants de l’ordre établi et leurs suppôts : ce qui, il y a quelques années, était le choix d’une minorité refusant de se plier à l’autoritarisme est devenu une conviction collective qui éclaire la voie de l’émancipation face aux velléités obscurantistes. La rue, elle aussi, n’a pas déposé les armes. Elle a repris le chemin de la mobilisation, à travers des manifestations qui ont traduit un esprit de résistance à tous crins, comme à l’occasion de la fête de la République. Cette grogne a démontré que le citoyen se soucie autant de sa liberté d’expression que de ses conditions de vie, de la flambée des prix et du marasme économique. Ce mouvement qui s’exprime à travers diverses formes – manifestations, œuvres artistiques, sur le terrain et dans le monde virtuel –, donne un sens à la résistance médiatique et prouve sa capacité, malgré des moyens limités, à lutter contre l’autoritarisme et à le faire reculer, à mesure que les citoyens se rallient à sa cause.