Haythem Mekki, le journaliste et chroniqueur à l’humour mordant, a été condamné en appel à un an de prison pour avoir exprimé son opinion. Le voici donc contraint à l’exil. Dans le paysage politique et médiatique tunisien, son cas n’est pas isolé. Des dizaines de personnes ont été forcées à l’exil en raison de restrictions, de harcèlement et de condamnations injustes dans des affaires à motivation politique. Cependant, Mekki continue depuis 2011 à exercer, contre vents et marées, son droit à la liberté d’expression, à la critique et à la satire, indépendamment du pouvoir en place.

Haythem Mekki, a été condamné à un an de prison pour une publication sur les réseaux sociaux. S’il collabore actuellement avec la plateforme indépendante « Rachma », il a travaillé auparavant pendant quinze ans pour Mosaique FM. Sur les ondes de cette radio privée, ses coups de griffes satiriques, ses traits incisifs faisaient des gorges chaudes. Ses commentaires distillés dans la chronique quotidienne  « À la une », était largement suivie par les amateurs d’une information sans complaisance. Ses coups de griffes n’avaient guère épargné les différents gouvernements de diverses obédiences politiques qui se sont succédé à la tête de la Tunisie après la révolution. Mais le coup d’État du 25 juillet 2021 a donné un coup d’arrêt au petit vent de liberté. Une nouvelle ère de censure et de contrôle des médias a été instaurée. La presse mise au pas est désormais réduite à relayer de la propagande. Tandis que des journalistes sont traînés en justice et condamnés à des peines de prison pour avoir simplement exprimé leurs opinions.

Condamnation inique

Le 15 juillet 2026, la Cour d’appel de Sfax a condamné le journaliste Haythem Mekki à un an de prison ferme, en vertu de l’article 86 du Code des télécommunications, qui punit d’un à deux ans de prison « quiconque sciemment nuit aux tiers ou perturbe leur quiétude à travers les réseaux publics des télécommunications ». L’affaire remonte à 2024, quand une enquête a été ouverte contre Mekki en application du décret 54.

L’animateur et chroniqueur Haythem El Mekki sur le plateau de Mosaïque FM. En 2024, la station a mis fin à l’un de ses rendez-vous satiriques les plus populaires et les plus visionnés sur le web depuis 2011 – mosaique fm

La brigade de recherches judiciaires relevant du district de la Garde nationale de Sfax, l’a convoqué pour être interrogé le 15 janvier 2024 en tant que suspect, après une plainte déposée par l’Hôpital Habib Bourguiba de la même ville, en vertu de l’article 24 du décret 54. Cette plainte faisait suite à des publications sur les réseaux sociaux, dans lesquelles le journaliste signalait, en avril 2023, que la capacité d’accueil de la morgue de l’hôpital avait été dépassée, entraînant l’accumulation de corps de migrants sans papiers naufragés. Face à la colère suscitée par la gestion des questions migratoires par les autorités, ces dernières ont opté pour le déni et la diversion. Mekki a ainsi été trainé en justice, alors même que ses informations étaient exactes et corroborées par des médias, des syndicats, des organisations et des sources internes à l’hôpital. Dans ce contexte, le journaliste paraît avoir été délibérément ciblé dans une tentative de museler ses critiques.

Dans un premier temps, le tribunal de première instance a prononcé un non-lieu. Mais le ministère public a fait appel, et la cour a requalifié les charges dirigées contre le journaliste. Le voici désormais accusé sur la base du Code des télécommunications. Les observateurs de ce type d’affaires notent que les tribunaux ont récemment eu tendance à privilégier l’application du Code des télécommunications suite aux critiques formulées à l’encontre du décret 54 en raison de la sévérité de ses peines. Cependant, dans les faits, la situation reste inchangée. Les peines de prison continuent d’être prononcées dans des affaires liées à la liberté d’expression et de publication.

Haythem Mekki a déclaré à Nawaat que le verdict prononcé contre lui était « une nouvelle farce judiciaire qui s’ajoute aux dizaines d’affaires dont nous avons été témoins depuis le 25 juillet 2021 ». Et de souligner:

en réalité, je m’y attendais, même si le verdict a été retardé, car le régime applique cette politique de manière systématique. Toute voix libre est poursuivie en justice, même si cette voix n’a aucune influence. Je m’estime chanceux d’avoir pu quitter le pays avant mon arrestation. Mais je reste préoccupé par la situation des détenus, des opprimés, des prisonniers politiques et des citoyens que nous ne connaissons pas et qui n’ont aucune chance d’être entendus dans les médias dominants. Certains sont morts en prison à cause de la récente vague de canicule. Je pense aux Tunisiens qui vivent dans un état de liberté provisoire et de souffrance continue, qui ne connaissent ni la liberté ni la citoyenneté sous un régime dont l’injustice et l’échec sont la marque de fabrique.

Climat d’intimidation

Selon le Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt), le verdict prononcé contre Haythem Mekki s’inscrit dans la continuité de la politique des autorités, qui ont recours à des mesures punitives privant les journalistes de leur liberté d’expression et de publication. Le président du Snjt, Zied Dabbar, a affirmé que « poursuivre des journalistes pour leurs opinions ou publications concernant les affaires publiques, crée un climat d’intimidation et d’autocensure. Cela compromet le rôle des médias dans la stimulation du débat public ». L’application du décret 54 et de l’article 86 du Code des télécommunications vise à imposer une réalité caractérisée par le musellement et l’intimidation, a-t-il déploré. Le président du Snjt a appelé à l’adoption des garanties prévues par le décret 115 concernant la liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’édition en matière de publication et d’expression, en s’érigeant contre le recours aux mesures punitives aux peines de prison.

Pour le journaliste Thameur Mekki, rédacteur en chef de la plateforme « Rachma » et frère de Haythem Mekki, « le verdict était inattendu si l’on se base sur les faits juridiques et l’absence de preuves à charge dans le dossier. D’autant plus que les informations publiées par Haythem avaient été confirmées par des représentants des ministères de la Santé et de la Justice, ainsi que par les autorités régionales. Haythem a obtenu un non-lieu en première instance et a comparu en appel en état de liberté. En outre, l’accusation s’est basée sur l’article 24 du décret 54, tandis que le verdict s’est fondé sur l’article 86 du Code des télécommunications. Ces trois éléments ont rendu le verdict choquant ».

Dans les affaires concernant des journalistes et des questions liées à l’édition et à l’expression d’opinions, les autorités s’appuient sur l’article 24 du décret 54, qui prévoit de lourdes peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison pour la publication de fausses informations ou de rumeurs. Le danger réside dans le fait que les tribunaux peuvent prononcer des condamnations et des peines d’emprisonnement même si les informations en question sont avérées. Des prises de position et des opinions sont désormais traitées comme de fausses informations et des rumeurs, et sont donc à cet égard poursuivies. Alors qu’un désaccord avec une opinion n’en fait pas pour autant une rumeur passible d’une peine d’emprisonnement.

A noter que dans plusieurs affaires récentes, le décret 54 a été remplacé dans les tribunaux par l’article 86 du Code des télécommunications. Ces deux textes de loi ont en commun les peines de prison, ainsi que l’usage de termes suffisamment vagues et ambigus pour être interprétés et appliqués sans avoir besoin d’une preuve susceptible d’incriminer l’accusé.

25 juillet 2026 Tunis – Pancarte de solidarité avec le journaliste Haythem El Mekki lors d’une manifestation contre l’autoritarisme, brandie après sa condamnation à une peine de prison – Nawaat photos – Malek Ben Dekhil

Harcèlement

« Durant plus de trois ans, Haythem a subi un véritable harcèlement judiciaire et policier. Son travail, sa voix farouchement indépendante et ses critiques virulentes ont dérangé au fil du temps les pouvoirs successifs et les sphères dominantes. Sa condamnation à une peine de prison est donc dans l’ordre des choses, sous un régime populiste et autoritaire qui entend masquer son échec à résoudre les problèmes et sociaux en réprimant à tout va et en stigmatisant toute voix critique », martèle Thameur Mekki.

Ces dernières années, Haythem Mekki a fait l’objet de trois procédures judiciaires, pour des déclarations médiatiques, ou des publications sur les réseaux sociaux. Outre l’actuelle condamnation en appel, il a été interrogé en mai 2023 par la brigade criminelle à El Gorjani, à Tunis, en compagnie de son collègue Elyes Gharbi, après une plainte déposée par un syndicat de police, pour des déclarations faites sur les ondes de Mosaique FM, dans le cadre de l’émission « Midi Show ». En mars 2025, il a été interrogé par la brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité à El Aouina, pour des éléments partagés sur Facebook.

Mais le chroniqueur n’a pas été uniquement ciblé via des poursuites judiciaires.

Au fil des années, Mekki a également essuyé des attaques menées sur les réseaux sociaux par des milices électroniques au services des autorités, quand Ennahdha était au pouvoir dans le cadre de la troika, puis sous la présidence de Béji Caïd Essebsi, comme à l’ère du 25 juillet. En somme, le pouvoir a beau changer de visage, la virulence de Haythem est restée la même. 

Mais aujourd’hui, avec sa condamnation ainsi que celle de plusieurs autres journalistes et chroniqueurs, à l’instar de Zied El-Heni, Mourad Zeghidi, la répression sous Kais Saied semble avoir franchi un nouveau palier. Le régime qui est parvenu à faire des médias publics et privés ses relais de propagande, semble résolu à domestiquer les quelques voix libres encore attachées à la défense de la liberté d’expression. Reste à savoir s’il parviendra à réduire des îlots de résistance, galvanisés par une nouvelle mobilisation citoyenne, que les pénuries d’eau, les coupures d’électricité, et les morts suspectes en détention, auront contribué à enflammer.