Après la révolution de 2011, la Tunisie semblait tourner une nouvelle page de son histoire médiatique. Mais cette évolution a commencé à s’effilocher progressivement depuis le 25 juillet 2021 : les voix de l’opposition ont été marginalisées, la notion de service public de l’information s’est volatilisée, les médias privés ont prêté allégeance et la répression s’est abattue sur les médias associatifs indépendants. Cela dit, ce paysage, aussi sombre soit-il, a donné naissance, dans la douleur, à une résistance interne qui fait face avec bravoure au règne de la médiocrité et à la basse propagande.
Le 3 août 2026, Kais Saied a reçu au palais de Carthage les responsables de plusieurs médias du « service public de l’information » : la Télévision tunisienne, la Radio tunisienne, l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP), SNIP-La Presse et Dar Assabah. Au cours de cette rencontre, le président a exhorté les médias nationaux à être une « voix libre » portant « une parole courageuse » et à produire un traitement responsable fondé sur la vérité et servant « l’intérêt supérieur du pays ». À première vue, ces propos paraissent défendre une presse courageuse et indépendante. Or, les mots ne suffisent pas pour décrypter une politique. Il faut connaître les convictions réelles de leur auteur, la qualité de son auditoire, la ou les parties qui détiennent le pouvoir de nomination, d’orientation et de financement, et connaître surtout les limites fixées à la parole avant même qu’elle n’atteigne le micro.
Ainsi, lorsque le président de la République convoque les responsables des médias publics pour leur dicter ce que doit être la presse, on se demande s’il est possible d’imaginer une presse libre dans un rapport institutionnel où le chef de l’exécutif en est l’interlocuteur direct. Ici, la liberté ne se mesure pas à ce qui se dit au palais de Carthage, mais à ce que le journaliste peut oser demander hors de cette citadelle. Elle ne se mesure pas à une exhortation à la « parole courageuse », mais à la capacité de cette parole à interpeller le pouvoir et à contredire son discours, sans que cela ne donne lieu à des procédures judiciaires, à des procès politiques ou à des pressions professionnelles.
Cette convocation a eu lieu quelques jours après la protestation du ministère tunisien des Affaires étrangères auprès du gouvernement français contre la diffusion, par la chaîne France 24, d’un entretien avec l’ancien président Moncef Marzouki. Tunis estimait que cet entretien portait atteinte à la souveraineté de l’État et constituait une menace pour sa sécurité nationale et ses institutions. Au-delà de la ligne politique de Moncef Marzouki ou du contenu de ses propos, cette histoire a mis en lumière un paradoxe qu’il est impossible de masquer par des discours sur la souveraineté et la déontologie : le pouvoir qui, dans sa rhétorique destinée à la consommation interne, vante une presse nationale « libre », s’indigne, dans son discours extérieur, qu’un média étranger offre une tribune à une voix d’opposition ou à un adversaire politique. Car un État sûr de sa légitimité répond aux idées par des idées, aux faits par des faits, et aux critiques par des réalisations et des programmes, et non en rappelant ses ambassadeurs ou en censurant les tribunes qui ont relayé des opinions discordantes.
La question ici n’est pas de savoir pourquoi un opposant tunisien s’exprime sur une chaîne étrangère, mais pourquoi une partie des Tunisiens ne trouve plus suffisamment d’espace pour s’exprimer dans leur propre pays. Et pourquoi les médias étrangers sont devenus, aux yeux du pouvoir, une menace lorsqu’ils relaient une voix dissidente, au moment où l’on exige des médias nationaux qu’ils soient une « voix libre » sans que l’on sache : libre face à qui, à quel prix et jusqu’à quel point ?
Une presse monolithique ou le désert médiatique
Après 2011, la Tunisie semblait tourner une nouvelle page de son histoire médiatique. Le paysage n’était certes pas idéal et les médias n’étaient pas exempts d’abus, de financement occulte ou de désorganisation. Mais après des décennies durant lesquelles les médias étaient inféodés au pouvoir, le pluralisme constituait un exploit historique. Le citoyen pouvait désormais entendre, sur la même chaîne, des politiques d’obédiences différentes, des militants des droits de l’homme, des experts dans divers domaines, des responsables gouvernementaux, des opposants et des citoyens débattre de questions qui étaient auparavant confinées dans les cercles de décision. Cette dynamique a commencé à s’effilocher progressivement après le 25 juillet 2021. Cela s’est traduit par des remaniements à la tête des médias publics, une présence de plus en plus rare des voix dissidentes, des restrictions de l’accès à l’information. Il faut y ajouter les harcèlements judiciaires contre les journalistes et l’exploitation de la vulnérabilité économique des médias privés, parallèlement à une répression systématique visant à affaiblir les médias indépendants capables de faire respecter les règles du pluralisme. Le pouvoir de Kais Saied a fait sien le mode de fonctionnement de l’autoritarisme moderne : il n’est pas toujours nécessaire de fermer un journal ou d’éteindre une caméra. Il suffit de réaménager les conditions de travail de telle sorte que l’indépendance devient coûteuse, que la critique soit porteuse de risques et que la quête journalistique apparaisse comme un exercice de prudence.
Tout cela n’a pas eu raison de la presse. Mais on a eu droit à une foultitude d’organes médiatiques dont la capacité à susciter un véritable débat ne cessait de s’éroder. C’est là où l’expression « désert médiatique » prend tout son sens : les studios restent éclairés et les émissions se succèdent, tandis que la notion de la différence cède au ressassement continu du même discours. Dans ce cas, la censure n’a plus besoin d’un bureau chargé de contrôler chaque contenu ; l’institution se charge elle-même de produire des journalistes qui savent au préalable ce qu’il ne faut pas aborder.
Médias publics : un service public devenu le porte-voix du pouvoir
Une question nodale était posée au lendemain de la révolution: à qui appartiennent les médias publics ? Appartiennent-ils au gouvernement qui en nomme les responsables, ou à la société qui les finance ? La différence entre les médias d’État et les médias publics ne relève pas d’une simple subtilité lexicale, car l’État considère cette institution comme un instrument au service du pouvoir politique. Or les médias publics sont par essence un service social qui garantit aux citoyens leur droit à l’information, reflète la diversité de la société et surveille les décideurs. Le citoyen ne paie pas d’impôts pour financer un service de relations publiques du gouvernement, mais pour financer une institution censée lui rapporter ce qui se passe, y compris ce que le pouvoir ne souhaite pas montrer.
Au cours des sept dernières années, le rôle des médias publics tunisiens a nettement reculé. Le problème ne réside pas seulement dans le contenu des informations, mais aussi dans l’ordre des priorités, la qualité des questions posées, le choix des invités et le temps imparti au discours officiel par rapport aux autres voix. Lorsque le responsable se pose comme la seule source de vérité, lorsque l’enquête est remplacée par la lecture d’un communiqué et lorsque le citoyen n’est plus qu’un spectre fugace dans un compte-rendu de visite officielle, les médias publics perdent leur fonction originelle, même s’ils ne reçoivent aucune instruction directe.
Le plus grave qui puisse arriver aux médias publics n’est pas qu’ils se transforment en appareil de propagande ; car une propagande avouée peut être démasquée et combattue. Le plus grave, c’est qu’ils perdent progressivement leur capacité à représenter la société sans l’avouer : le journaliste apprend à formuler des questions qui ne dérangent pas, le producteur apprend à trier des invités qui ne surprennent pas, et le téléspectateur apprend à trouver normale l’absence de certaines voix… Ainsi, la censure, jadis imposée de l’extérieur, devient une pratique interne.
C’est là que la théorie de l’espace public revêt toute son importance. En effet, la démocratie ne repose pas uniquement sur les institutions officielles, mais exige un espace où la société peut débattre de ses préoccupations, évaluer la pertinence de ses arguments et forger une opinion publique capable d’influer sur le cours des événements. Lorsque les médias se transforment en simple courroie de transmission du discours officiel, le citoyen cesse d’être un acteur politique et devient un récepteur passif. L’opinion publique se réduit à une somme d’impressions façonnées par les titres et les communiqués, et non par les débats et les faits.
La situation apparaît encore plus grave si l’on applique, ici, la notion de violence symbolique chez Pierre Bourdieu. L’exclusion ne survient pas forcément quand une personne est empêchée de s’exprimer ; il suffit de la présenter d’entrée comme suspecte, antipatriotique ou indigne d’être écoutée. Et lorsque certaines voix disparaissent de l’écran, le public ne remarque pas toujours l’exclusion, mais il en vient progressivement à percevoir leur absence comme normale. Cette analyse corrobore celle que fait Gramsci sur la manière dont la perception du pouvoir devient un « sens commun » évident et incontestable. En effet, ce dernier n’a pas besoin de faire taire toutes les voix, mais simplement de rendre une seule voix plus présente et plus répandue, au point qu’elle apparaisse comme la seule vérité.

Médias privés : le boulet économique
Si les médias publics ont perdu une part non négligeable de leur indépendance en raison de leur dépendance politique et administrative, les médias privés n’ont pas réussi à combler ce vide. Non pas parce que le pluralisme apparu après 2011 était illusoire, mais parce que cette pluralité quantitative est restée tributaire d’une économie extrêmement fragile et d’une structure de propriété qui manquait de transparence. Les chaînes de télévision, les stations de radio et les journaux en ligne ont, certes, ouvert des portes qui étaient auparavant fermées, invité des adversaires politiques, des experts, des défenseurs des droits de l’homme et des citoyens, et intégré le débat contradictoire dans la vie publique. Mais, la multiplicité des tribunes ne signifie pas nécessairement une pluralité des voix, tout comme la multiplicité des émissions ne reflète pas forcément la diversité des thèmes et des questions abordés. Une étude de Media Ownership Monitor (MOM) sur la Tunisie, réalisée par Reporters sans frontières et l’association Al-Khatt, révèle que six chaînes de télévision, sur les dix citées, sont liées à des personnalités ou à des partis politiques. Les auteurs du document précisent que les données relatives à la propriété, au financement et aux taux d’audience restent incomplètes ou impossibles à vérifier. Cela donne, à première vue, l’image d’un marché médiatique large et diversifié. La vérité est que les leviers de ce marché restent concentrés entre les mains de propriétaires, d’annonceurs et de réseaux d’intérêts, dont le public connaît si peu les liens.
Qu’un organe de presse défende une identité éditoriale ou une position tranchée, là n’est pas le problème : la neutralité absolue est un mythe, et chaque choix de thème, d’invité ou de titre suppose un angle d’attaque ou un point de vue particulier. Mais la ligne éditoriale devient propagande lorsque le média renonce à la vérification des faits, à l’équité et à la distinction entre l’information et le commentaire, et lorsque le bailleur de fonds peut redéfinir les priorités éditoriales sans apparaître dans le texte ou à l’écran. En effet, un média qui dépend d’un seul annonceur, d’un propriétaire ayant des intérêts politiques ou de privilèges commerciaux liés au pouvoir n’a pas besoin de recevoir d’ordre direct pour exercer une autocensure ou s’attaquer à des adversaires politiques au nom de « l’intérêt national ». Il lui suffit de s’assurer qu’une enquête sur un marché public, un réseau d’influence ou une affaire de corruption financière menace sa source de revenus, pour que la peur devienne un rédacteur invisible tapi dans la rédaction.
C’est là qu’apparaît la différence entre l’indépendance éditoriale et le fait de détenir une licence privée. Car la propriété privée ne signifie pas automatiquement l’indépendance vis-à-vis du pouvoir. Une institution dans laquelle l’État ne détient aucune action peut être très proche des centres de décision par le truchement d’intérêts commerciaux, de relations personnelles ou de la publicité. Un rapport de Media Ownership Monitor indique que les difficultés d’accès aux données financières ne permettent pas au public de savoir qui finance le média, qui peut en influencer la ligne éditoriale et qui en assume les pertes en temps de récession du marché de la publicité. Dans un tel contexte, les médias privés sont exposés à une forme d’« appropriation douce » : le pouvoir ne confisque pas le journal et ne ferme pas la chaîne par une décision officielle, mais il livre l’entreprise médiatique à un financement instable et à des menaces judiciaires répétées. C’est là que la peur fait son effet, et la question n’est donc plus : « Le pouvoir, a-t-il censuré telle information ? », mais : « Combien d’organes peuvent se permettre de la publier ? »
La vulnérabilité de ce modèle s’accentue lorsque le marché publicitaire lui-même est faible, concentré et opaque. A ce sujet, une étude sur le financement des médias et les stratégies des annonceurs publicitaires en Tunisie souligne que les médias tunisiens dépendent fortement des recettes publicitaires, alors que les dépenses publicitaires diminuent et que la concurrence s’aiguise entre les chaînes, les radios et les sites Internet. Tandis que les critères de l’audimat restent sujets à controverse. Dans ce cas, l’annonceur n’achète pas seulement un espace publicitaire, mais acquiert, directement ou indirectement, la capacité d’influencer l’environnement dans lequel évolue le journaliste. Il ne demandera peut-être pas au média de supprimer un reportage, mais il peut retarder les insertions publicitaires, les donner à un concurrent ou menacer de mettre fin au contrat. Cette simple allusion suffit à persuader le directeur de rédaction de revoir sa copie. Lorsque la publicité est mal réglementée et manque de transparence, elle cesse d’être une source de financement de la presse pour devenir un outil de contrôle. Surtout lorsque l’entreprise est accablée de dettes ou incapable d’assurer des contrats stables à ses employés.
On comprend mieux ainsi pourquoi certaines chaînes privées se sont transformées en sortes de bazars, où les publicités pour les ustensiles, les appareils électroménagers, les parfums ou les produits de beauté s’étendent sur des heures. Il ne faut pas regarder la « vente de casseroles » simplement comme un sujet de moquerie ; car derrière cette moquerie se cache peut-être un drame économique et professionnel plus profond. Lorsqu’une chaîne censée diffuser des informations, des analyses et des débats se transforme en plateforme de vente d’ustensiles de cuisine, on se plaint moins du goût du public ou de la médiocrité du contenu, que de la vacuité du modèle économique censé financer la presse sans l’étouffer ni la bâillonner. Ici, la chaîne ne vend pas seulement des ustensiles de cuisine, elle vend son temps d’antenne, son espace et le droit du public à y trouver une information et non un marché télévisé.
Il convient toutefois de distinguer l’explication d’un phénomène de sa justification. Une entreprise de presse a le droit de chercher des ressources pour assurer sa survie. On ne peut exiger d’une chaîne accablée de dettes qu’elle produise des reportages coûteux ou des émissions culturelles et politiques. Mais ce droit n’autorise pas à enfreindre la loi et ne justifie pas la suppression des frontières entre la publicité et le contenu journalistique. A ce propos, les règles de la HAICA concernant la durée de la publicité et les émissions de télé-achat n’étaient pas un luxe réglementaire, mais une tentative de protéger le téléspectateur contre la confusion entre le contenu commercial et le contenu médiatique. C’était aussi une façon d’empêcher la chaîne de se transformer en simple relais louant des heures d’antenne. Cependant, lorsque l’autorité de régulation fait défaut ou que ses activités sont gelées, les intérêts commerciaux prennent souvent le dessus. Au détriment de l’aspect rédactionnel. Cela finit par affaiblir la capacité du public à faire le distinguo entre l’information et la publicité, entre le travail journalistique et le marketing commercial.
Le plus grave dans cette « économie de la terreur », c’est qu’elle n’engendre pas un silence total, mais donne lieu à des médias qui bavardent sans jamais aborder le fond des sujets. Les écrans restent allumés et les émissions se succèdent, mais les sujets touchant à la politique, aux droits et libertés, aux pratiques autoritaires du pouvoir, aux conflits d’intérêts ou à la corruption administrative sont relégués au second plan au profit de thèmes moins coûteux et plus rentables. Dans ce cas, le pouvoir n’a pas besoin de contrôler tous les médias. Il lui suffit de rendre l’indépendance coûteuse et la soumission rentable, et d’amener les rédactions à croire que pour survivre, il leur faut d’être moins honnêtes et plus dociles.
À ce stade, l’écran se transforme d’un espace débattant des idées en tribune faisant le procès à leurs auteurs. Alors, le politicien dissident devient un « ennemi », le militant un « suspect » et le journaliste qui pose une question gênante un « élément perturbateur ». Tandis que l’allégeance au pouvoir est présentée comme la norme du patriotisme. Au lieu d’expliquer les enjeux du conflit politique, les médias deviennent des donneurs de leçons : ils élèvent les uns au rang de « bons patriotes » et relèguent les autres, déjà censurés, dans la catégorie des traîtres.
Ce mécanisme est pire qu’un ralliement déclaré, car il se cache derrière le sempiternel slogan de l’intérêt général. Lorsqu’une entreprise médiatique privée déclare défendre l’État, il convient de poser la question : de quel État s’agit-il ? L’État en tant qu’institutions, lois et citoyens, ou le pouvoir en place en tant que personnes et politiques ? Et lorsqu’elle justifie l’exclusion d’une voix au nom de la « stabilité », il faut poser la question : la stabilité est-elle le résultat de l’absence de critique ou de la capacité des institutions à assumer la critique ?

Un Etat n’assure pas sa stabilité en occultant les divergences, mais en les gérant en toute transparence. Les médias ne servent pas la société en éludant les tensions, mais en les soumettant au débat, au lieu de les laisser s’accumuler dans la rue ou sur les réseaux sociaux.
C’est pourquoi défendre les médias privés aujourd’hui ne doit pas se limiter à l’idée de s’opposer à la fermeture des chaînes ou aux poursuites contre les journalistes. Il faudrait réformer le modèle économique sur lequel repose la presse elle-même : transparence en matière de propriété et de financement, publication des données financières, réglementation de la publicité publique, développement de mécanismes équitables de l’audimat et, enfin, mise en place de modèles de financement qui ne fassent pas du journaliste l’otage de l’annonceur, du bailleur de fond ou du pouvoir. Mais, lorsque la vente de casseroles devient la solution la plus facile pour assurer la pérennité d’une chaîne de télévision, il faut pointer du doigt le système économique et politique qui rend la production de la vérité moins rentable que la vente d’ustensiles.
Réunissant des figures emblématiques tels que Zied Dabbar, président du Syndicat national des journalistes tunisiens, Alain Gresh, fondateur d’Orient XXI ainsi que la rédactrice en chef de 7iber, Lina Ejeilat, le débat a exploré les défis auxquels font face les médias indépendants dans un monde en constante évolution, où les valeurs journalistiques sont plus que jamais mises à l’épreuve. Le débat a mis également en lumière des questions cruciales, à l’instar du traitement médiatique occidental du génocide à Gaza et la complexité de la situation politico-médiatique dans la région MENA.
Un arsenal de la terreur : le décret n° 54 et l’article 86
Ces dernières années ont montré que la crise que traversent les médias privés n’est pas due seulement à la qualité des programmes ou à la concurrence entre les chaînes, mais aussi aux rapports journalistes-justice. Un journaliste qui publie un post sur son compte personnel risque facilement de se retrouver devant le tribunal. L’accusation peut évoluer au cours de la procédure et les questions sur l’information peuvent se transformer en interrogatoire sur l’appartenance politique. Cela ne signifie pas pour autant que la presse soit au-dessus de la loi ou que tout ce que publie un journaliste soit vrai. La victime conserve le droit de réponse, d’obtenir réparation et même de porter plainte. Tout comme la diffamation intentionnelle, l’incitation à la haine et la divulgation de secrets protégés constituent des délits dans tout système juridique. Cependant, la norme démocratique ne se contente pas de l’existence d’un texte législatif ; elle s’interroge également sur sa clarté, sa nécessité, la proportionnalité de la punition et l’impact de son application sur l’intérêt général.
Lorsque le décret 54 a été promulgué en septembre 2022, il a été présenté comme un texte visant à lutter contre les crimes liés aux systèmes d’information et de communication. Mais le texte officiel n’a pas limité ses effets aux actes de piratage, à la fraude et aux attaques techniques. En effet, son article 24 a ouvert une vaste brèche appelant à criminaliser la diffusion d’« information, rumeurs ou déclarations mensongères » susceptibles de porter atteinte à autrui, à la sécurité publique ou à la défense nationale, avec une aggravation de la peine lorsqu’il s’agit d’un fonctionnaire. La Commission internationale des juristes (CIJ) a averti que la formulation évasive de ce texte permettait de l’utiliser contre les voix indépendantes au motif de lutter contre la cybercriminalité. De son côté, l’ONG ARTICLE 19 a souligné que des notions telles que « l’atteinte », « le préjudice » et « fausses informations » demeurent ambiguës pour les journalistes, car elles ne leur permettent pas de connaître les limites de ce qui est autorisé avant d’entamer leur enquête.
C’est là que le paradoxe juridico-politique apparaît dans sa plus parfaite illustration. En effet, le journalisme d’investigation opère, par nature, dans le domaine de ce que l’on pourrait appeler la « vérité incomplète » ou « l’autre version des faits » : il est permis de publier une partie de la vérité avant que tous les éléments ne soient réunis, et de s’appuyer sur une source confidentielle qui restera anonyme. Aussi peut-il dévoiler une contradiction entre deux documents officiels ou émettre une hypothèse d’enquête qui ne se transformera en jugement qu’au bout de plusieurs mois. Le texte pénal, lui, traite le résultat comme s’il était acquis dès la publication, et donne à la partie qui s’estime lésée la possibilité de rediriger le débat de la question : « L’information est-elle exacte ? » vers une autre : « Le journaliste a-t-il commis un délit ? ». Dans ce cas, on n’attend plus seulement du journaliste qu’il donne des preuves de ce qu’il a publié, mais aussi qu’il prévoie l’interprétation que le parquet, les services de sécurité ou un responsable gouvernemental donneront à chaque mot. Or, il est clair que dans de telles conditions il lui est impossible de réaliser un reportage pertinent et indépendant.

Le prix à payer est décuplé lorsque l’enquête porte sur une institution publique, un haut fonctionnaire ou une affaire de sécurité. En effet, le responsable dispose d’un droit de réponse, d’une tribune officielle et de pouvoirs juridiques et médiatiques. Le journaliste, lui, ne dispose souvent que de son carnet de notes et d’une source dont il craint de révéler l’identité. Hélas, le recours au décret 54 porte cette inversion des rôles sur le terrain judiciaire : dans ce cas, c’est le tenant du pouvoir qui détermine le préjudice, et au journaliste de prouver sa bonne foi. Le Comité pour la protection des journalistes avait, dès le départ, mis en garde contre l’instrumentalisation de ce décret contre les journalistes et autres chroniqueurs. Reporters sans frontières (RSF) a, pour sa part, conclu que ce texte, dévié de son objectif initial, criminalise désormais le travail journalistique et restreint l’accès à l’information.
Cela dit, l’impact sur les sources reste plus profond. Car, dans une enquête, il n’y a pas que le journaliste, mais tout un réseau composé d’agents, d’informateurs, d’experts, de documents et de flux financiers. Plus le risque de poursuites judiciaires est grand, plus la source est encline à observer le silence. Non pas parce que l’information n’est pas importante, mais parce que cela peut coûter la saisie du téléphone, l’interpellation de proches ou de collègues, où les correspondances sont divulguées, et un simple litige administratif devient une affaire de sécurité. C’est pourquoi la protection garantie par le décret n° 115 à la source journalistique est battue en brèche lorsque le journaliste évolue dans un environnement juridique permettant l’élargissement de la criminalisation numérique et la saisie de ses outils de travail. Protéger la source ne consiste pas seulement à s’assurer que le journaliste n’en révèle pas l’identité ; cela consiste également à s’assurer que les canaux de communication, les documents et les données descriptives ne deviennent pas des moyens de pression à la fois sur la source et sur le journaliste.
Vu sous cet angle, le décret 54 ne vise pas seulement les enquêtes déjà publiées, mais empêche également les projets d’enquête de voir le jour. Ainsi, un journaliste qui se penche sur une affaire de marchés publics, un soupçon de conflit d’intérêt ou sur des irrégularités au sein d’un organisme public peut décider de faire marche arrière avant même de contacter sa source. Il peut se contenter de publier des généralités, remplacer le document par une déclaration officielle, ou encore choisir à la fin un sujet moins sensible. Ainsi, sous l’emprise du décret 54, le journalisme d’investigation est réduit à gérer les risques au lieu de les révéler.
Nawaat ne sera pas réduite au silence
31/10/2025

Le véritable conflit ne réside pas entre une presse qui cherche à se soustraire à ses responsabilités et un pouvoir qui souhaite protéger la société, mais entre deux modèles de contrôle. Dans le modèle démocratique, l’enquête est soumise à la confrontation : par le droit de réponse, les preuves écrites, la rectification ou un recours proportionné à la justice. La sanction privative de liberté reste une exception qui n’est pas appliquée pour sanctionner un délit de presse ou une critique politique. En revanche, dans le modèle inspiré du décret 54, l’interpellation commence dans les locaux de la police et de la justice, avec un risque d’emprisonnement avant même que la société n’ait épuisé toutes les voies de rectification et de débat. Loin d’être une coquetterie juridique, une révision dudit décret ou l’abrogation de ses dispositions controversées est une condition indispensable au rétablissement de la fonction du journalisme d’investigation. A défaut, celui-ci ne pourra plus servir d’instrument de lutte contre la corruption, de protection des deniers publics et de garantie du droit des citoyens à entendre une version des faits différente de celle des autorités.
Malheureusement, il n’y a pas que le décret 54 qui pose problème. D’autres textes pénaux, anciens et nouveaux, sont appliqués dans des affaires relatives à la liberté d’expression. A l’instar de l’article 86 du Code des télécommunications qui « punit » toute personne qui porte délibérément atteinte à autrui via les réseaux publics. Le problème ici n’est pas dans le souci de protéger des personnes contre tout préjudice, mais dans le fait que les notions « d’atteinte », de « préjudice » et de « fausses informations » sont sujettes à interprétation, en particulier lorsque la partie lésée est un responsable gouvernemental ou une institution publique. Un responsable peut réagir par un communiqué, une conférence de presse ou en présentant des documents réfutant ce qui a été publié à son sujet. Il ne devrait pas bénéficier automatiquement d’une protection pénale plus importante que celle d’un citoyen qui, lui, n’a d’autre moyen pour se défendre que de publier un message ou de déposer une plainte.
Le cas de Haythem Mekki illustre parfaitement le glissement du traitement de l’information du domaine journalistique vers le domaine pénal. En janvier 2024, ce journaliste a été convoqué à la suite d’une plainte déposée par l’hôpital universitaire Habib Bourguiba de Sfax. Il lui est reproché d’avoir évoqué, dans un article, la situation de la morgue qui, selon lui, dépassait sa capacité d’accueil. On lui en voulait surtout d’avoir mis le doigt sur les conditions de conservation des dépouilles de plusieurs migrants en situation irrégulière. Les poursuites ont été lancées en vertu de l’article 24 du décret 54. Puis, le tribunal de première instance a décidé, en décembre 2024, de classer l’affaire sans suite, avant que le parquet n’en fasse appel. Le 15 juillet 2026, la Cour d’appel de Sfax le condamne à un an de prison en vertu de l’article 86 du Code des télécommunications, pour « atteinte à autrui via les réseaux publics de communications. »
C’est là qu’apparaît clairement la fonction dissuasive de la loi, lorsque l’on constate que l’emprisonnement n’est pas la seule conséquence d’une poursuite judiciaire. Il y a aussi les interpellations, les perquisitions, la saisie des appareils, les frais d’avocat et la longueur des délais d’attente, sans compter l’atteinte à la réputation. C’est pourquoi une poursuite peut aboutir avant même que le jugement ne soit rendu. Dès lors qu’un journaliste pressent qu’un article sur un hôpital, un ministère ou un service de sécurité risque de le conduire devant la brigade de lutte contre la cybercriminalité, cela peut suffire à lui faire changer d’attitude. La loi, dans ce cas, ne sert pas seulement à sanctionner après coup, mais aussi à imposer le silence.
Médias alternatifs : les derniers bastions de la liberté, et les plus fragiles
Malgré le rétrécissement drastique des espaces publics, des plateformes telles que Nawaat, Inkyfada, Legal agenda, Alqatiba et d’autres continuent d’assumer la fonction abandonnée par les autres médias : ouvrir les dossiers verrouillés par les communiqués officiels, enquêter sur les flux financiers et les prises de décision, publier des documents et demander des comptes aux responsables, hors du cadre imposé par le pouvoir aux médias publics. Ce sont des poches de résistance médiatique dont les rédactions travaillent dans un contexte hautement sensible : une indépendance éditoriale exigée par le public et les bailleurs de fonds, un conformisme légal et financier fixées par l’administration, des sources qui craignent d’être dévoilées, et un pouvoir qui voit dans le journalisme d’investigation non pas un acquis commun, mais un concurrent cherchant à avoir le monopole de la vérité et du récit.
Par ailleurs, la fragilité de la presse alternative ne se résume pas à un manque de publicité ni à des ressources humaines limitées, car le problème est plus profond. En effet, un média qui finance ses enquêtes grâce à des subventions ou des partenariats éphémères et qui rémunère des journalistes travaillant dans des conditions précaires se retrouve exposé à des pressions complexes pouvant aller du contrôle fiscal jusqu’aux tribunaux.
Et si l’administration gèle des fonds, bloque le renouvellement d’un document ou ouvre une longue enquête financière, elle ne sanctionne pas un article en particulier, mais déstabilise l’ensemble du cycle de production journalistique : la réalisation de l’enquête s’en trouve retardée, les relations du média en question avec ses sources mises à mal. Aussi, cela sème le doute chez les bailleurs de fonds et pousse les journalistes à calculer le coût de chaque dossier avant de le traiter. C’est là que la répression adopte une stratégie d’usure, au lieu d’une censure directe : on n’empêche pas directement le média visé de fonctionner, mais on le laisse s’apercevoir que l’écriture indépendante est devenue une activité si coûteuse qu’elle menace sa pérennité.
La suspension des activités de l’association des journalistes de Nawaat, le 31 octobre 2025, illustre parfaitement ce genre de pression. L’association avait reçu notification de la suspension de ses activités pour une durée d’un mois en vertu du décret n° 88. Il faut dire que la décision lui a été notifiée dans des conditions procédurales inhabituelles, après plus d’un an d’audits administratifs et financiers. Reporters sans frontières a qualifié cette suspension de mesure administrative dissimulant une décision politique. De son côté, l’Electronic Frontier Foundation a estimé que cette décision ne constituait pas un cas isolé, mais s’inscrivait dans le cadre d’une campagne plus large de contrôles fiscaux, d’enquêtes financières et d’audits administratifs.
Le message ici n’est pas qu’un article en particulier a franchi une ligne rouge, mais plutôt que le média qui s’est créé une indépendance en dehors des canaux officiels peut être mise au pas à travers la structure même sur laquelle elle repose : l’association, le financement, les documents administratifs et, enfin, sa capacité à poursuivre ses activités.
Nawaat n’est pas le seul cas. L’affaire de l’association Al-Khatt, qui édite le site Inkyfada, montre comment la pression passe d’une suspension temporaire à la menace d’une dissolution légale. L’association a indiqué, le 23 avril 2026, que ses fonds avaient été gelés à plusieurs reprises, parfois pendant sept mois, et que l’activité d’Inkyfada avait été suspendue pendant un mois en octobre 2025. En janvier 2026, l’association a été convoquée devant la brigade des crimes financiers de la Garde nationale, bien qu’elle ait affirmé avoir fourni les documents requis à chaque étape. Une série d’audiences a ensuite été fixée à partir du 11 mai 2026 pour examiner la demande de dissolution de l’association Al-Khatt. Entre la suspension, la cessation de parution, la convocation et la demande de dissolution, un processus s’enclenche. Celui-ci ne nécessite pas de décision explicite de fermeture de la rédaction, puisqu’il aura suffi de démanteler la matrice juridico-financière qui la rend viable. Ces faits expliquent pourquoi la pression exercée sur la presse alternative ne se résume pas à un simple différend entre l’administration et un organe de presse. Inkyfada, par exemple, est issue d’une association qui lui procure un cadre juridique, un financement et une protection garantissant son indépendance éditoriale.
On voit alors se mettre en place un mécanisme que l’on pourrait qualifier d’« autoritarisme bureaucratique ». L’ancienne censure était plus claire : imprimatur, interdiction, confiscation ou arrestation. La nouvelle censure, quant à elle, agit à travers des décisions qui semblent justifiables dans le langage administratif : contrôle financier, demande de documents, enquête sur les sources de financement, suspension provisoire ou procédure visant à dissoudre l’association. Chaque mesure prise isolément peut être présentée comme une application de la loi, mais quand les mesures s’accumulent, la loi devient un instrument d’usure.
Prendre aujourd’hui la défense de ces plateformes indépendantes n’a rien de corporatiste ; c’est défendre l’infrastructure du pluralisme médiatique. Les grandes chaînes peuvent continuer à diffuser même lorsqu’elles perdent leur liberté de ton, mais les plateformes d’investigation n’ont pas le luxe d’attendre. Un article paru dans le site Arab Reform montre que la pression judiciaire sur les médias s’est intensifiée, notamment depuis le printemps 2024, et n’a jamais épargné les plateformes en ligne indépendantes. C’est pourquoi la diversité médiatique dépend de l’existence d’une protection effective du financement légitime, conformément à des règlementations transparentes, et d’un système judiciaire qui ne permette pas de transformer des mesures provisoires en sanctions politiques déguisées.
Syndicat et Conseil de la presse : une autorégulation sans défense
On ne peut se faire une idée complète des pressions exercées sur les médias si on ne regarde que le journaliste interpellé ou l’organe de presse perquisitionné. La bataille porte également sur les organismes censés protéger la profession contre l’arbitraire et empêcher que la moindre faute professionnelle ne soit transformée en affaire de sécurité. Depuis la recrudescence des poursuites après 2021, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) s’est retrouvé dans une posture de défense permanente : protester contre les arrestations et les condamnations, suivre les dossiers des journalistes et réclamer sans relâche l’application du décret n° 115. Il fait, dans le même temps, face à des interrogations internes quant à sa capacité à traduire ses déclarations de protestation en actes.
Dans son rapport annuel présenté le 3 mai 2025 sous le titre « Le Syndicat des journalistes face à l’effondrement du système médiatique tunisien », le syndicat a évoqué la détérioration de la situation des libertés. Cependant, ce rapport est resté, en partie, prisonnier de la redondance et n’a pas suffisamment approfondi sa critique de la désinformation, du discours de haine et de la censure au sein des rédactions. Cette remarque n’enlève rien à la sincérité de son engagement, mais montre ses limites : un syndicat qui tente de protéger des journalistes confrontés au pouvoir et aux tribunaux, alors que la corporation attend de lui qu’il demande des comptes aux médias eux-mêmes et construise une alternative éthique et professionnelle proactive.
Cette pression s’accentue en l’absence d’un environnement de négociation normal. Lorsque les journalistes risquent d’être convoqués et emprisonnés, que les médias privés subissent des pressions financières et administratives et que les journalistes ont de moins en moins accès à l’information, le syndicat cesse d’être un partenaire social censé négocier les conditions d’exercice de la profession. Il devient un service de pompiers. Même la mobilisation syndicale, qui est censée être un contre-pouvoir, se heurte à l’atomisation de la profession, à la crainte des salariés de perdre leur emploi et à la dépendance de nombreux titres vis-à-vis de la publicité et de leurs relations avec les centres de pouvoir. C’est pourquoi il ne faut pas mesurer le reflux du syndicat à l’aune du nombre de ses communiqués, mais au regard du contexte général où la contestation a perdu du terrain. Par exemple, une déclaration réclamant la libération d’un journaliste n’empêche pas la poursuite des harcèlements judiciaires, un sit-in de solidarité n’annule pas les dispositions pénales, et un accompagnement juridique ne prémunit pas contre la faillite ou les représailles administratives. Pour autant, un manque de réactivité ne signifie pas l’absence du syndicat, mais plutôt que ses relais sont plus faibles que ceux d’un pouvoir qui a entre les mains la justice, l’administration et les ressources publiques.

Quant au Conseil de la presse, créé en 2020 après des années de débats, il a été conçu à l’origine comme une issue professionnelle à la répression : une instance indépendante regroupant des journalistes, des patrons de presse et des acteurs de la société civile, qui reçoit les plaintes du public, défend la déontologie du métier et propose des solutions et des arbitrages pour éviter que le litige ne soit porté devant les services de sécurité ou la justice. Sa création a été saluée comme une avancée historique dans la réforme médiatique. Mais cette expérience s’est heurtée à l’absence d’un cadre législatif clair, au manque de ressources et à l’absence d’un observatoire, sans compter qu’il était inconnu du grand public. Près de cinq ans plus tard, en mai 2025, le syndicat a annoncé une nouvelle composante du conseil. Or, cette réorganisation était perçue comme une reconnaissance implicite de l’échec du conseil au cours de son premier mandat. Son rôle s’est en effet davantage limité à publier des communiqués et des recommandations qu’à assurer un suivi régulier et un arbitrage efficace.
Ce recul ne peut être dissocié du sort de la HAICA. L’autorégulation ne fonctionne pas dans le vide : le Conseil de la presse traite des problèmes relatifs à la déontologie, mais l’audiovisuel a également besoin d’un organisme indépendant qui garantisse le pluralisme, veille au respect des règles professionnelles et empêche que le marché ne devienne un terrain d’influence politique et financière. A chaque fois que la HAICA s’affaiblit, que sa restructuration traîne, que les salaires de certains de ses membres sont suspendus ou que son fonctionnement est perturbé, le Conseil de la presse perd la base institutionnelle qui donne un sens à ses décisions et recommandations dans le paysage audiovisuel. L’autorégulation se retrouve alors prise en tenaille entre, d’une part, un pouvoir qui ne la reconnaît pas et ne lui offre ni cadre juridique ni moyens, et, d’autre part, des institutions médiatiques qui ne voient pas toujours un intérêt direct à se soumettre à un contrôle professionnel indépendant.
C’est là tout le paradoxe : le pouvoir accuse les médias de semer le chaos, mais contribue à affaiblir les mécanismes civils capables de réguler ce secteur. Et lorsque le Conseil de la presse reste inactif ou dépourvu de ressources et d’autorité suffisantes, les fautes professionnelles ne disparaissent pas. Elles sont prises en charge dans des lieux plus impitoyables, où les brigades d’investigation et les tribunaux recourent aux seuls traitements qu’ils connaissent : les poursuites pénales et l’emprisonnement. C’est pourquoi sauver le Conseil de la presse et le syndicat n’est plus une revendication sectorielle, mais une condition indispensable pour protéger la société à la fois contre une presse incontrôlée et contre un pouvoir arbitraire : la première doit être soumise à une régulation professionnelle, tandis que le second doit faire l’objet d’un contrôle indépendant. Car, la justice ne peut assumer la fonction de l’un ou de l’autre sans devenir un instrument de stérilisation de l’espace public.
Quand la liberté de la presse devient un test pour la liberté de l’État
La crise des médias en Tunisie ne relève pas d’un simple dysfonctionnement au sein d’un organe de presse, d’une chaîne ou d’un texte de loi, mais d’un déséquilibre plus profond dans la relation entre le pouvoir et la vérité. En effet, les médias publics, qui sont censés appartenir au public et non à l’occupant du palais, continuent d’évoluer selon une logique de subordination administrative et politique qui arrime leur discours à ce qui plaît au pouvoir. De leur côté, les médias privés – qui étaient censés élargir le champ du pluralisme –, se retrouvent acculés par une économie fragile, une structure de propriété ambiguë, un marché publicitaire restreint et des risques judiciaires qui font de l’indépendance un fardeau insurmontable. La presse numérique et indépendante, quant à elle, a ouvert de larges perspectives aux enquêtes sérieuses et aux voix qui ne parviennent pas à se faire entendre dans les studios, mais fonctionne toujours avec des ressources chiches et sous la menace de la suspension, de la censure et des convocations. Comme si son existence même était suspecte.
A ce rythme, le pouvoir ne se contente plus d’exercer son emprise sur les médias à l’ancienne. Il n’est plus nécessaire que le censeur rédige à l’avance ce qui doit être publié, ni que le responsable envoie des instructions explicites à la rédaction. Il suffit de garder les médias publics à la solde du pouvoir, de menacer les chaînes privées de faillite, d’avoir les plateformes en ligne à l’usure, et de soumettre les journalistes au décret n° 54 ou à l’article 86 du Code des communications, pour que l’ensemble du système s’incline devant la loi du silence. Cela dit, réduire la question à un conflit entre le pouvoir et les journalistes risque d’occulter le fond du problème. Le véritable combat n’est pas pour quelques avantages à offrir aux journalistes, mais pour le droit de la société à se regarder avec toutes ses contradictions. Car une société qui perd une presse libre ne perd pas seulement l’information, mais aussi sa mémoire critique, sa capacité à dénoncer les dérapages, ainsi que son droit d’imaginer des alternatives et de demander des comptes. Chaque fois que des informations sont tues par les médias professionnels, elles ressurgissent sous forme de rumeurs, de grogne ou de violence symbolique sur les réseaux sociaux. Et chaque fois que le pouvoir ferme une porte à la critique, il en ouvre une autre à la perte de confiance.
La liberté ne s’enracine ni dans les sérails ni à travers les discours, mais dans la capacité du journaliste à dire ce que le pouvoir ne veut pas entendre, dans celle de son employeur à le protéger. Elle s’enracine dans la capacité de la justice à refuser de transformer la divergence d’opinion en crime et, enfin, dans la capacité du public à accéder à plusieurs versions des faits sans qu’on lui demande de choisir entre le silence et la trahison.










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