Hier, mardi 11 avril, la grève générale à Tataouine a marqué un tournant dans la contestation sociale dans la région et a généré un effet boule de neige dans tout le pays. Alors que les ouvriers et les habitants du Kef continuent leur sit-in et leurs manifestations quotidiennes, Kairouan a nommé « journée de la colère » cette journée du mardi, avec le rassemblement de près de 2000 manifestants devant le siège du gouvernorat. À Oueslatia ( Kairouan ), les habitants s’organisent en plusieurs sit-ins dans les administrations publiques pour les mêmes revendications sociales qui traînent depuis des années. À Jebenaina, les chômeurs en sit-in depuis 58 jours se rassemblent, depuis hier, sur la route principale liant Sfax à Mahdia pour contester « la non mise en application des accords avec le gouverneur et le délégué régional ». À la Kasbah, une dizaine d’étudiants ont été hospitalisés suite aux agressions des forces de l’ordre lors de leur rassemblement devant le premier ministère qui a promis de les recevoir avant de se rétracter.

Tataouine : grève générale et refus des demi-mesures

Après 21 jours de contestation sociale, les habitants de Tataouine radicalisent leur mouvement et refusent en bloc les promesses du gouvernement et refusent désormais les délégations ministérielles venues pour négocier. Ce matin encore, les sit-ineurs appellent tous les habitants à retirer leurs argents de toutes les banques. Mardi 11 avril, lors de la grève générale, un énorme rassemblement a eu lieu sur la place du Peuple pour rappeler l’urgence des demandes de la région. Quelques heures avant la grève générale, le chef du gouvernement réagit pour la première fois et annonce une série de mesures pour apaiser la colère des habitants.

Alors que le gouvernement propose 500 nouveaux emplois au sein de la société d’environnement, de plantation et de jardinage, les jeunes chômeurs exigent d’en créer 2000 et d’ajouter 1000 postes supplémentaires dans les sociétés pétrolières. Outrés par ce qu’ils appellent la Hogra  [le mépris] du chef de gouvernement, qui refuse de dialoguer directement avec eux, les sit-ineurs considèrent que les mesures qu’il a annoncées hier ne sont pas à la hauteur de leurs besoins. « Nous n’avons pas besoin d’une journée de sensibilisation sur l’énergie et l’emploi ni de dix kilomètres de route dans la montagne de Matouss ! Nous revendiquons notre part de richesse pétrolière ! Et ce n’est pas négociable ! », s’indigne Ali Bouchnek, l’un des sit-ineurs.

La coordination des sit-in de Tataouine a publié hier la liste des demandes officielles de Tataouine. Les sit-ineurs revendiquent une part de 5 % des revenus annuels du pétrole, ainsi que la somme mensuelle de 30 millions de dinars, gérée localement, pour des projets de développement. Ils demandent la création de départements administratifs régionaux des sociétés pétrolières à Tataouine. Ils appellent à entamer une enquête sur les derniers recrutements dans la Société italo-tunisienne d’exploitation pétrolière (SITEP).

À travers le rassemblement d’hier, les sit-ineurs ont rappelé que leurs demandes sont urgentes. « Nous n’allons céder qu’avec la réalisation de nos demandes et le maintien ici à Tataouine d’un conseil ministériel sur le développement, en présence de représentants des sit-ins », précise Moncef Khabir, avant de rappeler que les habitants de Tataouine ont attendu durant plusieurs décennies leur part de développement et de dignité.

Oueslatia : toute la délégation en sit-in

À 40 kilomètres de Kairouan, la délégation de Oueslatia engage une série d’actions pacifiques pour protester contre la marginalisation et l’appauvrissement. Radhouan Abidi, chômeur et porte parole du « sit-in populaire » de la délégation, affirme que « les habitants ne feront plus marche arrière avant que le gouvernement décide un conseil ministériel à Oueslatia. Malgré ses richesses, cette région souffre de l’appauvrissement institutionnalisé qui dure depuis des années ».

Dans un communiqué, publié aujourd’hui, les habitants revendiquent la création d’une zone industrielle pour l’exploitation du sable que les investisseurs étrangers extradent de la région et traitent dans des usines implantées ailleurs. Ils demandent la création immédiate de bureaux locaux des services publiques tels que la sécurité sociale et le bureau de l’emploi ainsi que l’amélioration urgente des services sanitaires. « Nous exigeons aussi la mise en place d’une stratégie nationale pour rendre Oueslatia une destination touristique prioritaire. La région contient des monuments historiques, des sites naturels hors paires et un potentiel touristique que nous voulons mettre en valeur » ajoute Radhouan. Plusieurs manifestants campent, depuis matin, sur la route liant Kairouan à Siliana jusqu’à la réception d’une réponse positive de la part du gouvernement. « En coordination avec les bureaux local et régional de l’UGTT, nous avons décidé d’entamer une grève générale à Oueslatia si jamais le gouvernement fait la sourde oreille » affirme Radhouan avant d’ajouter « mais ce qui a fait déborder le vase est le contrat de la dignité que le pouvoir nous impose ». En effet, les diplômés chômeurs demandent de revoir cette nouvelle mesure mise en application par le gouvernement Chahed, le 15 mars 2017, considérée comme une nouvelle preuve de 5 précarisation de l’emploi des jeunes.

A Kairouan, chef lieu du gouvernorat, près de 2000 personnes ont manifesté pour revendiquer leur part de développement avec le soutien de la coordination nationale des mouvements sociaux ainsi que l’Ordre national des avocats, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et d’autres associations. « Devant le silence du gouverneur, les manifestants parlent d’une prochaine grève générale dans tout le gouvernorat d’ici quelques jours » nous affirme Imed Ben Khoud, militant indépendant de la ville.

Jebiniana : sit-in de Al Karama 2 continue malgré la répression

Depuis 58 jours, une dizaine de sit-ineurs occupent la délégation pour dénoncer ce qu’ils appellent « trahison des décisions de l’accord de 2016 ». Rappelons que l’accord de l’année dernière consiste à l’embauche de neuf chômeurs et l’accord de crédits à 87 familles pauvres. Au sit-in de « Al Karama 2 » [ la dignité ], les chômeurs et les familles nécessiteuses ont occupé hier la route principale qui lie Sfax à Mahdia. Selon Majdi Ghali, discriminé politique et coordinateur du sit-in, une réunion a eu lieu, il y a deux semaine, entre les sit-ineurs et le gouverneur « qui a finalement avoué la validité de l’accord et a promis la concrétisation immédiate des demandes surtout que deux chômeurs du sit-in ont réussi un concours de recrutement à la municipalité. 17 jours après cette réunion, et toujours rien » s’indigne Majdi.

Constitué de neuf femmes et de quatre hommes, chômeurs et chefs de familles pauvres, les sit-ineurs ont été victimes de harcèlement et de violence policière les deux derniers jours. « Mais grâce à la solidarité des habitants, nous avons réussi à rester sur place et à maintenir la pression » affirme Majdi avant d’ajouter « Mardi, Nejib Ghali, au chômage depuis des années a pourtant réussi à décrocher une promesse d’embauche écrite. Après des mois d’attente, il a occupé hier une route secondaire de la ville avec ses neufs enfants ».

Tunis les étudiants de droit violemment agressés par la police

Quinze étudiants ont été admis, hier soir, à l’hôpital Charles Nicole, après une violente agression de forces de l’ordre. Mobilisés, depuis cinq semaines, contre le décret n° 345 relatifs aux conditions de candidature à l’Institut supérieur de la magistrature, les étudiants des facultés de droits décident de porter plainte contre le ministre de l’Intérieur et les agents de police qui les ont agressé à la Kasbah. En sit-in, mardi 11 avril, devant le premier ministère, des dizaines d’étudiants ont été violemment agressés par les forces de l’ordre. Selon Emna Maaref, militante de l’Union générale des étudiants tunisien, « un étudiant de la faculté de droit de Sousse a perdu conscience et a frôlé la crise cardiaque. Il n’a été admit aux urgences de Charles Nicole qu’après d’interminables négociations. D’autres étudiants qui refusaient de quitter la Kasbah ont été poursuivis par la police dans les ruelles de la Médina jusqu’à tard la nuit ». Après la publication du décret n°345, les facultés des droits sont en grève générale pour la cinquième semaine consécutive. « D’autres facultés s’apprêtent à rejoindre notre grève en signe de solidarité » affirme Emna.

Alors que l’attaché de presse du ministère de l’Intérieur, Yasser Mosbeh, a nié aujourd’hui ces faits, l’Ordre national des avocats a publié ce matin un communiqué de soutien aux manifestants et a annoncé la création d’un comité de soutien aux victimes.