La première partie de cet article comprend une présentation des différents mouvements et leurs revendications, alors que la seconde partie focalise sur les leçons à tirer des différents mouvements et les conclusions que nous avons pu tirer de l’expérience cumulée depuis 2011. Une des caractéristiques des mouvements sociaux liés à l’environnement en Tunisie est leur diversité. Les problèmes que ces mouvements tentent de poser et/ou solutionner sont surtout liés aux spécificités des régions dans lesquelles ils ont lieu. La nature revendicative de ces mouvements limite leur portée et les laisse le plus souvent limités à une seule problématique et une seule région. On peut d’emblée définir deux types de mouvements sociaux liés à l’environnement. Il y en a qui ont lieu en milieu rural et d’autres, plus visibles, concernent les zones urbaines.

En milieu rural

Dans ce type de milieu, les mouvements sociaux traitent essentiellement du problème de l’eau potable et du droit d’accès à cette ressource. Ils ont surtout eu lieu dans le nord-ouest et le centre-ouest et pointent particulièrement les défaillances de fonctionnement des GDA (Groupements de Développement Agricole) chargés de la gestion de l’eau dans de nombreuses localités. Inutile de s’attarder sur les GDA et leurs difficultés sociales et financières, bien connues pour être relatées une nouvelle fois. Les problèmes d’accès à l’eau sont le plus souvent posés en été, saison où le manque d’eau est particulièrement aigu et dont les conséquences sont fortement senties par les populations concernées. Les réponses des autorités locales ou régionales se limitent souvent à des pressions exercées sur les structures ou les citoyens en cas de défaut de paiement. Les problèmes demeurent structurels, tant que la mauvaise gestion des GDA n’est pas punissable (sauf en de rares cas).

Des manifestations ont eu lieu concernant l’eau d’irrigation, par des agriculteurs lésés par le rationnement (ou la coupure) d’eau suite au tarissement de certains barrages (cas de Nebhana), mais dans ce cas précis, et en plus de la sécheresse prévalente dans la région, l’extension du périmètre irrigué, par la fourniture de l’eau à des exploitants en dehors du périmètre est la cause réelle du manque de la ressource. Les responsables sont évidemment des GDA, mais les protestataires se limitent à revendiquer l’eau pour leurs exploitations (dans la limite du périmètre). Ils accusent les autorités de fournir l’eau à d’autres régions et n’acceptent pas le fait que la ressource est pratiquement tarie à cause de la sécheresse et de la mauvaise gestion de l’eau. Cercle vicieux donc, associé à l’irresponsabilité des gestionnaires directs de l’eau disponible. A noter en plus que les interventions des responsables locaux ou régionaux –hors les services techniques- tendent vers la satisfaction des revendications des protestataires sans se soucier des causes ou des conséquences de leurs interventions !

A remarquer à ce propos que l’eau n’est pas considérée comme un bien public, surtout en situation de crise. Des discours régionalistes apparaissent souvent, et revendiquent l’appropriation de l’eau qui se trouve dans la région ! On a vu cela dans les régions de Kairouan et dans de nombreuses localités du gouvernorat de Jendouba où certains ont tenté (en 2016) de couper le pompage de l’eau vers Tunis, dans la localité de Fernana. Les cas de pollution en milieu rural ne sont pas fréquents, mais des mouvements de contestation de la pollution sont liés à des installations en zone rurale. C’est le cas de certaines cimenteries (Kairouan), d’une usine de recyclage du papier dans la même région ou de la pollution par des carrières. Dans ce dernier cas, la pollution n’est contestée que dans certaines localités ou est absente.

En milieu urbain

Les mouvements ayant lieu dans des agglomérations sont très divers. Nous nous limitons à ceux qui nous paraissent importants, de part la nature des problèmes évoqués ou de leur gravité. En milieu urbain, les mouvements citoyens en rapport à l’eau ont eu lieu dans le cas de coupures récurrentes ou de mauvaise qualité de l’eau fournie, notamment pendant la saison estivale. Ces manifestations s’adressaient en particulier à la Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux (SONEDE) et sont le plus souvent suivies de réponses de la part des responsables de cette société tentant de les calmer ou pour donner des explications aux protestataires. Ces mouvements ne sont pas fréquents, sauf si les médias ne les couvrent pas en totalité. Ils sont dans tous les cas ponctuels et avec des demandes précises.

Les mouvements suivants ont été parmi les plus mobilisateurs ou ont été couverts par les médias :

  • Celui revendiquant la fermeture de la SIAPE à Sfax en raison de sa pollution et de sa position en milieu urbain. Il est notoire que cette usine est polluante et qu’une décision de sa fermeture a été prise pour… 2011 ! Cette décision n’a pas été mise en application en raison de l’instabilité et d’une opposition de l’UGTT à sa délocalisation.

Des tentatives de récupération du mouvement qui pousse vers sa fermeture ont eu lieu, notamment de la part de certains groupes locaux qui convoitent les terrains pour les transformer en centre urbain. Cependant, l’emplacement de cette usine est gênant pour ses riverains, sachant qu’au départ, elle se trouvait en dehors de la ville, mais que l’extension urbaine de cette dernière a placé l’usine au milieu de quartiers. Une piste de solution a été proposée pour l’usine, en vue de sa transformation en unité permettant le recyclage du tas de phosphogypse généré par ses activités. Nous ne disposons pas d’informations sur la situation actuelle du mouvement, ni du changement d’activité de l’usine.

  • Un mouvement d’opposition au transfert du phosphogypse issu des usines du Groupe Chimique à Gabès vers un site (Lemkhacherma) à Oudhref, sachant que le site a été sélectionné des années auparavant, en vue de l’arrêt du rejet du phosphogypse en mer. En effet, les rejets de phosphogypse en milieu marin provoquent une pollution de l’eau de mer et la destruction des écosystèmes où ces dépôts ont lieu. Les plages aux alentours des usines sont polluées, particulièrement celle de Chatt Essalam, dans sa proximité immédiate. Remarquons par l’occasion que l’appauvrissement de la richesse biologique du site est exacerbé par les techniques de pêche adoptées dans la région (dragage et chalut de fond).

Un autre mouvement, « Stop Pollution » a lieu aussi à Gabès et s’opposant à la pollution issue des mêmes usines. Notons que dans ce cas, la pollution ne concerne pas uniquement celle provoquée par les rejets de phosphogypse, mais également celles concernant les gaz libérés par les mêmes usines. La pollution dans cette région est multiforme et affecte non seulement la mer où les déchets sont déversés, mais également les oasis avoisinantes et les centres urbains proches, notamment la ville de Gabès. Les activités industrielles, par leurs besoins en eau, ont provoqué le tarissement des anciennes sources qui irriguaient les oasis et réduit les volumes destinés à l’irrigation par les forages actuels.

L’arrêt du déversement du phosphogypse en mer, s’il fait l’unanimité actuellement, s’oppose à la volonté des riverains pour que ces déchets soient déposés à leur proximité. Il n’y a pour le moment pas de solution à l’horizon, à moins d’une solution négociée entre les citoyens concernés, et des garanties de l’Etat pour que la pollution soit confinée.

Les problèmes liés à la sur-utilisation de l’eau ne pourraient être résolus que si les besoins pour les oasis soient traités en priorité par rapport à ceux des industriels. La survie de cette oasis littorale en dépend largement, même si son rôle économique a tendance à régresser au fil du temps en raison du manque d’eau, mais aussi de la faible attractivité de l’agriculture. La perspective d’une production biologique des oasis constitue une des pistes à creuser et de solutions possibles à envisager…

  • Au niveau du bassin minier, les différents mouvements sociaux revendiquaient le droit à l’emploi, plutôt que de contester la pollution générée par les activités minières dans la région.

Les problèmes liés à l’approvisionnement de l’eau des villages du bassin minier, imputées selon certains aux forages destinés au lavage du phosphate (mais contestées par d’autres) font l’objet de temps à autre de contestations au niveau local sans prendre une ampleur plus importante.

  • Des conflits avec les compagnies pétrolières ont eu lieu dans certaines régions, notamment à Kerkennah, Kébili et Tataouine. Les jeunes engagés dans ces mouvements revendiquent l’emploi sans remettre en question les conséquences de l’exploitation des hydrocarbures sur l’environnement. Le cas de Kerkennah est plus complexe, surtout qu’une pollution par hydrocarbures est de temps à autre signalée dans la région (dernière en date le 21 novembre dernier), ce qui affecte directement les pêcheurs.
  • Les mouvements liés à l’opposition à l’exploitation du gaz de schiste ont eu lieu à Tunis et dans certaines villes en 2012 en particulier. Le cas d’Ouled Nsir à Kairouan, lieu où a lieu un forage probablement d’exploration a abouti à une piètre compensation des dommages causés par le forage sur les maisons aux alentours du site où il a eu lieu. Même si ce mouvement n’a pas eu de suite palpable, il a néanmoins donné lieu à une série de débats autour des techniques utilisées dans l’extraction des hydrocarbures non conventionnels et de leur danger pour l’environnement (hydrofracturation) ;

Nous ajoutons également d’autres mouvements, tels celui de l’opposition aux transports polluants (Menzel Bourguiba), à la lutte contre la pollution marine (baie de Monastir) ou à la gestion des déchets, notamment à Djerba. Remarquons que ce dernier mouvement continue à se manifester, surtout après la découverte des conséquences négatives sur l’environnement de l’île après l’empaquetage des déchets et la libération de lixiviat dans l’environnement. Remarquons que le cas de Borj Chakir est plus complexe et plus grave, mais les manifestations des riverains sont le plus souvent ignorées des médias.