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Extrait de Corridors, photographie et texte Hela Ammar.

Pouvons-nous réellement pénétrer, viscéralement, spirituellement, et non pas seulement physiquement l’univers carcéral ? Cette microsociété, littéralement un monde parallèle, regroupant toutes sortes d’individus, brassant victimes et criminels, coupables et innocents, rebelles et révolutionnaires. Des « humains » dignes et d’autres lâches.

Et une fois cet univers pénétré, y a-t-il un véritable échange entre la personne qui va à l’encontre et à la rencontre des incarcérés, pour attester d’une situation, témoigner ou encore sensibiliser sur des conditions déterminées ou indéterminées, et ces dits prisonniers qui y demeurent in fine, cloîtrés et isolés.

Comment réussir à raconter pour retranscrire puis transmettre un huis-clos où le temps s’est arrêté, où la vie a laissé place à une violence du corps et de l’esprit, où les rêves se sont brisés, en un seul éclat dévastateur ?

Nous nous sommes tous, un jour, poser ces questionnements qui sont autant de problématiques. Les prisons intriguent et effraient, car elles restent fermées sans aucune possibilité d’y entrer, sauf pour les familles des détenus qui l’approchent de loin, très loin, le temps fugitif d’un parloir, quand cela leur est permis.

De plus, sortant d’un régime Ben-alien qui a bien pris soin de faire chasse gardée autour de ses prisons de la torture et de la douleur, la possibilité de s’y introduire un jour paraissait encore plus irréalisable.

Actuellement, la présence d’un ouvrage remet à l’ordre du jour ce débat houleux et polémique. « Corridors » paru chez Cérès Editions, réalisé par Héla Ammar, artiste visuelle, juriste et universitaire, présentant ses photographies sur le sujet, accompagnées de textes également rédigés par l’auteure. Sur et autour des prisons tunisiennes, perpétuellement inscrites comme les geôles de la torture et de l’anéantissement des droits humains, l’ouvrage a été postfacé par Sadok Ben Mhenni, leader historique de la gauche tunisienne, militant et opposant inconditionnel à Bourguiba, longtemps martyrisé par les différents systèmes totalitaires successifs alors incapables d’accepter la pluralité des opinions politiques.

Des batailles et des combats ont été menés pour pénétrer l’environnement des prisonniers, que les autorités responsables ont toujours voulu cacher, masquer, occulter. Interdiction totale et absolue de palper le niveau de torture et de maltraitance. Tâter la surpopulation carcérale. Effleurer l’insupportable insalubrité. Mesurer jusqu’où peut aller le degré d’infection.

Après le « 14 Janvier », suite à une enquête pour laquelle les membres, dont Héla Ammar, ont été désignés par une commission nationale pour rendre compte des dégâts multiformes que peut subir le milieu carcéral en Tunisie, torture, incendies ou encore mutineries, cette dernière qui a vécu comme un immense privilège le fait d’enter dans une prison, a senti de ce fait la nécessité d’attester photographiquement de cette improbable réalité qui s’érigeait face à elle. Besoin d’autant plus encouragé par un sentiment de préséance, devant l’impossibilité d’approcher jusqu’ici les geôles nationales, comme une preuve d’impuissance, d’incompétence et/ou d’insuffisance des autorités et de l’administration tunisienne devant l’innommable. Celui qui prive les Hommes de leur droit d’humanité. « Humain, trop humain », disait Nietzsche… Des photographies figées dans le temps, capturées entre 2011 et 2012, juste quelques mois après le soulèvement populaire du 14. L’auteure, horrifiée et choquée par la concrétude d’une douleur supposée jusqu’ici, prend la décision de ne pas exposer ou publier les prises dans leur état « brut », telles que le réel les donne à voir. L’action du montage est donc devenue, selon elle, fondamentale, pour garder l’anonymat des détenus et l’anonymat des lieux, et préserver ce qu’il leur restait de dignité (c’est ici le choix de l’auteure artiste et non des prisonniers). Dans « Corridors », l’abruption du choc et les collisions émotionnels ont donc été retranscrits et restaurés dans la superposition et l’assemblage photographique. L’auteure y tente de rester fidèle à la voix des prisonniers. L’écriture des textes qui se joignent aux photographies recréées par leur montage, est comme une sorte de digestion et d’exorcisation de ces images insoutenables malgré cette initiative et ce parti pris d’enjoliver la disgrâce.

Et comme pour éviter toutes sortes de confusion ou de malentendu, dès qu’elle en a l’occasion, notamment actuellement pour la promotion de son ouvrage, l’auteure souligne et insiste sur le fait qu’elle ne veut pas montrer ou donner à voir de manière directe et frontale le monde carcéral en Tunisie. Mais plutôt sensibiliser une opinion publique pour laquelle ce dernier reste cet indésirable étranger que l’on ne veut jamais regarder en face. Pour changer notre perception des prisons et des prisonniers, pour aider à l’amélioration des conditions de travail du cadre pénitentiaire, changer la mentalité du citoyen en réveillant une certaine forme de conscience citoyenne, et surtout couper la tête aux préjugés. Et ils sont tellement nombreux quand il s’agit de juger des individus en prison, sortis de prisons ou en passe d’y rentrer. Cela explique d’ailleurs la double peine qui leur est souvent imposée : celle de la période consumée derrière les barreaux dans une cage loin d’être dorée, et celle d’une société incapable de les réintégrer en son sein.

Certains diront que le montage photographique de Héla Ammar pour « Corridors » oublie de parler à la première personne, qu’il romantise derrière un voile intentionnellement vaporeux et artistique, une situation loin d’être romantique. Montrer le réel tel qu’il est, aussi innommable soit-il, représente certes le risque immédiat de se faire violence pour ensuite faire violence à autrui, mais peut-être aurait-il été encore plus percutant pour la personne regardeuse, qui se doit d’être secouée pour l’évolution tangible et palpable des mentalités ancrées et des points de vue.

Alors, comment montrer l’inmontrable et arborer l’abominable ? Est-ce seulement possible ? L’interrogation autour de l’action du montage se pose, et reste dominante dans l’ouvrage. Le montage comme transformation ou transposition du réel laisse une grande part d’interprétation de l’artiste sur le milieu carcéral. Où doit commencer l’une pour s’arrêter l’autre, et réciproquement ? Dans « Corridors » la question se pose en filigrane, et le débat s’installe de manière sédentaire. Particulièrement aujourd’hui, devant les amalgames de sens et d’essence, opérés entre lutte contre le terrorisme, traitement affligé aux terroristes confirmés ou potentiels, leur emprisonnement et la problématique de la peine capitale.

Bien-sûr, évidemment, inévitablement, existent les récalcitrants de la pensée tolérante et pacifiste, même devant l’impardonnable et l’insoutenable crime, quel qu’il soit, qui diront et soutiendront continuellement qu’une personne susceptible de pénétrer l’univers carcéral, un éventuel marginal, un criminel en puissance, ne peut que mériter l’incarcération, courte ou longue, à perpétuité, ou même la peine de mort si son cas le nécessite. A ce propos, nous ne pouvons encore nous débarrasser de nos frénétiques migraines suscitées par le nauséeux débat politicien, soulevé par certains « politicards » de la place, indéfiniment en « loyaux services », prônant pour la lutte contre le terrorisme, la réhabilitation totale et absolue de la systématique torture en période d’arrestation, afin d’avoir des renseignements sur les réseaux des présumés terroristes, pour ensuite déboucher sur la peine capitale. Se servir ainsi du légitime désarroi des Tunisiens devant leur nouvel ennemi qu’est le terrorisme pour les convaincre de l’ignorance et du refus des droits humains et leur suppression, laisse encore nos entendements endoloris.

Doit-on exécuter les terroristes ? Comment mesurer l’implication terroriste d’un individu ? Terroriste ou apprentis terroristes, décideurs ou assistants, suspects ou responsables ? Comment quantifier l’un et l’autre, et par rapport à quoi, pour décider de l’application d’une exécution ?

Cette polémique était incontournable dans un pays comme le nôtre où la problématique de la peine de mort reste encore irrésolue et complètement entourée de confusions et contre-sens, spécialement en question de droits de l’Homme et de droit irrévocable à la vie pour tout un chacun. Les associations et O.N.G qui militent pour l’abolition de la peine de mort attestent, dès qu’ils peuvent le rappeler, de la difficulté de leur tâche en Tunisie, car les Tunisiens sont, comme qui dirait, encore largement conservateurs et traditionnalistes, incontestablement favorables, en majorité, à la peine capitale, contentés par leur impardonnable pardon. Ce, singulièrement, devant un réel changement de leurs profondes mentalités, comme celui d’accepter en leur âme et conscience de laisser la vie, même au pire des criminels. La conviction démocratique va pourtant de pair avec l’abolitionnisme et ses enjeux, et c’est toujours dans les pays, ou les états autocratiques, dictatoriaux, xénophobes ou ségrégationnistes que le maintien de la peine de mort reste de vigueur.

L’auteure de « Corridors » affirme, malgré tout, que face aux prisonniers, avec leurs petits et grands délits, avec n’importe quel type d’affaire judiciaire et condamnation, n’avoir plus fait aucune différence entre chaque cas, aucune antinomie ou inégalité devant eux, finalement. Une fois les préjugés enfouis et dépassés, ils sont tous là, unis devant une seule injustice, la maltraitance et la violence insupportable de leurs conditions de détention.

Maintenant, comment faire pour un avancement concret à l’égard de ces détenus qui restent loin, si loin de nous ? Comment faire pour qu’un ouvrage comme celui de Héla Ammar arrive jusqu’à ces damnés de la terre de manière directe, juste et équitable ? Après la dénonciation et/ou la sensibilisation de leurs conditions, retomberont-ils dans l’oubli général et généralisé ?

Indubitablement, c’est bien en faisant entrer l’art et la culture dans les prisons, que nous aurons un grand rôle à jouer pour la survie et la survivance de l’humanité et de la dignité perdue des détenus. Alors que Mme la Ministre de la Culture, dans une dernière conférence de presse, a fait part des priorités de son ministère, comme le soutien médical aux artistes, la reprise du chantier suspendu de la Cité de la Culture, revoir la situation des maisons de culture, augmenter la sécurité sur les sites historiques et les musées ou encore la restauration des œuvres d’art acquises pour constituer les fonds culturels, aucun mot venant d’elle ou émanant de son programme concernant, par exemple, l’ « art-thérapie » en milieu carcéral, comme dans les milieux psychiatriques, où la pratique artistique est approchée comme remède aux maux les plus terribles. Nous restons encore bien éloignés d’expériences de ce type qui ont pourtant fait leurs preuves dans d’autres pays.

Même sans avoir jamais entendu les pas des prisonniers se trainaient dans les « corridors » des prisons, leurs bruits, comme leurs silences, assourdissants d’indigence, de dénuement et de honte, ne peut que mobiliser les esprits. Comment faire fi de les oublier, les « rebus » de l’humanité ? Le sujet reste et restera encore tabou et nous aurons toujours multitude d’individus qui viendront mettre sous la même enseigne un novice consommateur de haschich, un violeur pédophile, un tueur en série, ou un terroriste. Les chambrées des prisons nationales les réunissent déjà, alors les mentalités… Toutefois, à chaque regard ou droit de regard posé sur le monde carcéral et sa population, un pas vers la négation de ce tabou sera fait. Les prisons gagneront de ce fait en droit humains, le cercle vicieux de la peine et de la double peine anéanti, et la réintégration sociale après incarcération rendue possible. Ce qui diminuera considérablement un taux de criminalité toujours plus élevé.

Hkeya-logoChronique à paraître une fois par semaine, « Hkeya » se propose de discourir d’un événement national et/ou international servant de « prétexte » pour soulever des questionnements autour d’une réalité socio, politico ou médiatico-culturelle.
Précisément, il ne s’agit pas ici de couvrir une actualité de manière « classique », mais de soulever des interrogations actuelles tout en invitant tout un chacun à la réflexion et à la discussion.
Sans tomber dans le billet d’humeur narcissique et unilatérale, « Hkeya » veut attrouper et convoquer des histoires pour faire avancer le débat citoyen.