Désigné par le chef de l’Etat, suite à la démission d’Elyes Fakhfakh, comme étant « la personnalité la plus apte à former le nouveau gouvernement », l’actuel ministre de l’intérieur Hichem Mechichi a déclaré : « J’œuvrerai à former un gouvernement qui puisse répondre aux aspirations de tous les tunisiens et à leurs revendications légitimes tant attendues ».

Les Tunisiens, qui ont appris à se méfier des promesses des hommes politiques des dix dernières années, ont bien reçu le message. Ils lui souhaitent bon courage et attendent de voir comment tout cela pourrait être mis en musique, si on ose dire. Car le plus dur reste à faire et la tâche de l’heureux élu ne semble pas de tout repos.

Sorti du chapeau du Président de la République, qui a pris note des propositions des partis politiques sans les retenir, Hichem Mechichi doit faire preuve de beaucoup d’imagination et d’habileté pour convaincre ces derniers qu’il est vraiment « l’homme de la situation », qu’il ne sera pas forcément à la solde de celui qui l’a choisi et qu’ils n’ont surtout rien à craindre de sa part.

Un grand commis de l’Etat

Juriste de formation, comme le président de la République lui-même, l’homme est un peu à l’image de ce dernier. Issu d’un petit village et d’une région des plus défavorisées (Boussalem à Jendouba), il n’a que 46 ans et ne doit sa réussite qu’à sa ténacité et à ses propres efforts.

Connu, comme le président, pour sa droiture, son intégrité et son patriotisme, il est aussi réputé sans aucune affiliation politique. Ayant déjà un parcours administratif très honorable au sein de différents services publics, Hichem Mechichi est devenu rapidement un grand commis de l’Etat tunisien. Diplômé de l’Ecole nationale d’administration (Tunisie et France), il s’est d’abord fait connaitre en 2011 comme membre de la Commission Abdelfattah Amor, où il a pu participer aux premières investigations sur les faits de corruption et de malversation durant la dictature. Ses compétences et son indépendance vont lui permettre ensuite d’être choisi comme chef de cabinet par cinq ministres successifs, tous issus de partis politiques différents (dans des secteurs aussi divers que le transport, les affaires sociales et la santé).

Son ascension va connaitre une remarquable accélération dès le début de l’année 2020, avec un bref passage au cabinet de la présidence de la République, comme conseiller chargé des affaires juridiques, avant d’être désigné ministre de l’intérieur, poste qu’il continue d’occuper et qu’il assure depuis cinq mois.

Le seul bémol, c’est qu’il ne semble avoir aucune expérience politique significative, et que sa maitrise des questions économiques et financières n’en fait pas un expert en la matière. Ce qui pourrait constituer à la longue un léger handicap, pour quelqu’un qui doit non seulement faire face à une scène politique des plus complexes et des plus agitées, mais aussi négocier avec des organisations internationales comme le FMI, la Banque mondiale ou encore l’Union européenne. Mais, a priori cela ne devrait pas poser de problème et une telle difficulté pourrait être rapidement surmontée, s’il se montre vite capable de s’entourer des compétences adaptées aux circonstances.

Difficultés de la mission

Comment réussir là où d’autres se sont déjà cassés les dents ?

Ayant déjà la confiance du président de la République (qui a peut-être des arrière-pensées), Hichem Mechichi ne peut toutefois gouverner qu’après avoir réussi à obtenir celle d’un parlement morcelé et malade de ses dissensions internes.

On ne sait pas quelles étaient ses relations avec le président de la République (a priori aucune). Mais, ce dernier semble vouloir l’associer à son propre « combat ». Il lui demande non seulement de former un gouvernement, dans un délai maximum d’un mois, (conformément aux dispositions des articles 98 et 89 de la Constitution), mais surtout de l’aider à « travailler pour le peuple et à répondre à ses attentes ». Et pour être précis, Kaïs Saïed ajoute, en utilisant la première personne du pluriel : « … Nous mettrons tout en œuvre pour faire prévaloir la volonté du peuple et appliquer les objectifs de la Révolution, … . Nul n’est au-dessus de la loi et nous ne pardonnerons pas à ceux qui ont spolié le peuple. Mais, malgré la difficulté de cette responsabilité, ensemble nous y parviendrons, car telle est notre volonté. …».

Partant de là, la feuille de route semble tout-à-fait claire et Hichem Mechichi sait pertinemment qu’il doit faire preuve de beaucoup d’ingéniosité pour assurer un difficile équilibre entre les projets déclarés du président de la République et les intérêts partisans des différentes formations politiques représentées au parlement, dont il va devoir solliciter le soutien pour son équipe et son programme, à travers le vote de confiance.

D’ailleurs, les pressions commencent à se faire sentir, avec notamment la déclaration des islamistes d’Ennahdha (54 députés) qui l’appellent déjà, au nom d’une prétendue « unité nationale », à élargir ses consultations pour inclure dans la composition de son futur gouvernement des ministres venant des partis « Qalb Tounès » (27 députés) et « Al-Karama » (19 députés), leurs deux alliés au parlement. En d’autres termes, ils lui demandent de se plier aux mêmes conditions et exigences auxquelles son prédécesseur (Elyes Fakhfakh) a refusé de se soumettre et qui lui ont valu de perdre son poste.

Tout cela bien sûr dans une situation sociale, économique et politique des plus exécrables sur le plan national et un contexte géopolitique de plus en plus menaçant avec la guerre déclarée en Libye.

La méthode présidentielle

On l’a bien compris depuis son élection, Kaïs Saïed ne fait pas les choses comme les autres. C’est un solitaire, convaincu de la justesse de ses propres convictions et déterminé à poursuivre le chemin (officiellement inconnu !) qu’il s’est tracé. Son style ne plait pas à tout le monde. Mais, cela ne le dérange pas et il ne cherche d’ailleurs pas à le modifier. S’appuyant sur sa maitrise du droit constitutionnel (c’est son métier initial), il s’attache à une application stricte de ce qui est prévu par la Constitution de 2014. Mais, en bon expert en la matière, il a aussi compris que les multiples ambiguïtés et insuffisances dudit texte, permettent en cas de besoin de l’interpréter dans le sens qu’on veut et il s’est donc octroyé le droit, comme d’autres, de le faire dans le sens qui l’arrange.

Il a bien vu, par exemple, que rien dans les termes et dispositions des articles 89 et 98 de la constitution ne lui impose de rencontrer les partis politiques. Il doit juste les consulter. Et, comme le texte ne précise pas de quelle façon, le président choisit la méthode qui lui convient, à savoir par écrit. Rien non plus ne l’oblige à retenir leurs propositions. Il peut parfaitement et en toute légalité, comme il l’a fait avec Elyès Fakhfakh, choisir une personnalité en dehors de celles souhaitées par les partis. Et c’est exactement ce qu’il a fait en désignant Hichem Mechichi, à la grande surprise de ceux qui doutaient encore de la singularité du personnage.

Les intentions cachées du président

En agissant de la sorte, Kaïs Saïed nous montre (mais à son rythme) que, malgré son inexpérience politique, il est en mesure de sortir de son isolement et d’exploiter au maximum les prérogatives que lui offre sa fonction pour réaliser progressivement mais sûrement les objectifs qu’il s’est fixés. Sans aucun appui partisan (du moins déclaré) au sein du parlement, mais avec une popularité qui reste importante, il observe les agissements des uns et des autres parmi les différents acteurs de la scène politique nationale, relève leurs erreurs et dépassements et se dit prêt à en découdre avec tous ceux qui agiraient contre l’intérêt général du pays. Il ne désigne toutefois aucun parti ou personne en particulier, mais tous les observateurs notent que ses relations avec les responsables du parti islamiste Ennahdha (au pouvoir depuis 10 ans, de façon directe ou indirecte) sont pour le moins de plus en plus tendues.

Dès lors, que peut-il espérer en désignant Mechichi pour former le nouveau gouvernement ?

On peut penser qu’il chercherait par-là :

  1. A limiter le champ d’action des partis politiques dont il n’a jamais apprécié l’existence et encore moins les méthodes et qu’il accuse d’être à l’origine de tous les malheurs actuels de la Tunisie. En leur imposant un homme compétent, intègre et surtout indépendant, il les oblige en quelque-sorte soit à se soumettre, soit à paniquer et à commettre des erreurs qui montrent leurs vrais visages.
  2. A neutraliser le chef du gouvernement lui-même (réel concurrent, comme deuxième et principale tête de l’exécutif), en le choisissant parmi ses proches et en essayant dès le départ de l’associer à son action et à ses propres projets, pour en faire un vrai partenaire plutôt qu’un potentiel adversaire.

Ceci étant et dans tous les cas de figure, la voie qui sera choisie par H.Mechichi déterminera l’action suivante du président, qui semble avoir prévu et étudié les différentes hypothèses possibles, un peu comme celui qui prépare d’avance « le coup d’après dans un jeu d’échecs ».

Trois options possibles

Dans l’immédiat, ce qui compte pour Mechichi c’est de trouver la formule la plus adéquate et la plus conciliante pour obtenir la confiance du Parlement et si possible de pouvoir gouverner durablement en s’appuyant sur une majorité parlementaire stable.

Et à priori, il aura le choix entre trois possibilités :

  1. Un gouvernement d’unité nationale élargi, comme le demandent les islamistes d’Ennahdha. Son équipe serait alors constituée de ministres de la coalition Ennahdha, Qalb Tounès, Al-Karama et quelques « indépendants ». Le reste des partis formeraient en face une opposition hétérogène et probablement divisée, où on retrouverait essentiellement le Bloc démocratique, Tahya Tounès, le PDL et quelques indépendants. Cette première hypothèse suppose bien sûr une soumission totale de H.Mechichi à la volonté des islamistes et en quelque sorte une trahison de celui qui l’a désigné. Un tel gouvernement aurait, sans aucun doute, une majorité parlementaire suffisante pour gouverner, mais dans le sens voulu et décidé par R.Ghannouchi et son parti. Par contre, les conséquences d’un tel scénario pour le pays seraient tout sauf réjouissantes.

    Bien entendu, une telle hypothèse est purement théorique et n’a raisonnablement aucune chance de voir le jour. Elle manque de crédibilité, et est loin de l’image connue de Mechichi.

  2. Un gouvernement de compétences venant de la société civile et des partis politiques, mais en dehors de toute logique de quota imposée par ces derniers. Une telle formule pourrait être efficace et n’aurait pas de difficultés insurmontables pour obtenir la confiance du Parlement, si toutefois Ennahdha ne la juge pas menaçante pour ses intérêts. Mais, même dans ce cas et étant donnée la nature de sa composition hétéroclite, elle serait néanmoins assez fragile et toujours dépendante de la bonne volonté des partis. Ce qui n’assure aucune stabilité politique pour le pays.
  3. Un gouvernement de compétences, choisies en dehors de tous les partis. Ce qui serait « une solution exceptionnelle pour une situation exceptionnelle ». Elle supposerait une prise de conscience générale de la gravité de la situation du pays et nécessiterait un engagement consensuel de la plupart des partis pour soutenir cette équipe et lui permettre pendant deux ou trois ans d’engager les réformes nécessaires et de sauver le pays de la catastrophe face à laquelle il se trouve.

    Dans l’état actuel des choses, c’est le scénario qui servirait le mieux les intérêts du pays et peut-être aussi ceux (inavoués) du président de la République.

    Le problème c’est qu’il y a peu de chance qu’un tel gouvernement puisse avoir la confiance du parlement. Ce qui nous amènerait tout droit à une dissolution de l’ARP et à l’organisation de nouvelles élections législatives anticipées.

Faut-il passer par une dissolution du parlement ?

En règle générale, ceci peut être considéré comme un luxe que même les pays riches auraient du mal à s’octroyer et surtout à en payer le prix. Mais, la Tunisie de nos jours n’en est plus à une exception près et tout y est envisageable.

La question d’une dissolution de l’Assemblée des Représentants du Peuple n’est bien entendu qu’une éventualité, mais elle est actuellement sur toutes lèvres et les premiers à y penser (et paradoxalement à en redouter les conséquences), ne sont autres que ceux qui peuvent la provoquer ; à savoir les partis majoritaires au parlement. Et à vrai dire, ils ne sont pas les seuls, puisque le Président de la République lui-même doit y penser, et pas seulement quand il se rase le matin, mais peut-être aussi à longueur de journée et depuis longtemps.

En tout cas, c’est la formule qui sera retenue et proposée à l’ARP par H.Mechichi, qui va déterminer le recours ou non à cette solution exceptionnelle. Et le problème se posera uniquement si son gouvernement n’arrive pas à obtenir la confiance du parlement. Car dans ce cas, le Président de la République aurait automatiquement la possibilité (en application des articles 77 et 89 de la constitution) de procéder à la dissolution de l’Assemblée des Représentants du Peuple et de convoquer de nouvelles élections législatives dans un délai de 45 jours au plus tôt et de 90 jours au plus tard.

Autant dire que la balle sera dans le camp du parti des islamistes d’Ennahdha et de leurs alliés.

Et l’organisation de telles élections aurait pour conséquences immédiates :

  1. Une redistribution des cartes et donc un changement au niveau des rapports de force politiques au sein de l’ARP, institution ô combien importante dans le régime actuel de la Tunisie. Et comme les résultats des derniers sondages publics d’opinion sont loin d’être favorables aux islamistes et à leurs alliés, on suppose qu’ils vont tout faire pour maintenir leurs positions et sauver leurs « acquis ».
  2. De permettre au président de la République, en l’absence d’une cour constitutionnelle, d’avoir pratiquement une mainmise sur l’ensemble des pouvoirs (exécutif et législatif) pendant toute la période où le parlement serait dissout et le gouvernement (celui d’Elyès Fakhfakh) limité à la seule gestion des affaires courantes. Cette situation peut lui permettre (entre autres) d’appeler, par référendum, à un changement de la loi électorale et du système politique. Ce qui correspond en fait à ce qu’il a toujours dit, affirmé et souhaité.

D’après « Tunisie Numérique », du dimanche 26.07.2020, l’ancien magistrat Ahmed Souab aurait déclaré que « le président Kaïs Saïed a fini par cumuler les pouvoirs de la cour constitutionnelle, de la présidence du gouvernement et de celle de la République ». Et d’ajouter que « cette mainmise sur le pouvoir par Kaïs Saïed n’est qu’une étape de préparation pour son plan, qui est celui qu’il a dévoilé hier, et qui est en rapport avec la révision du système politique ».

Une telle déclaration peut paraitre un peu excessive, mais elle traduit en réalité l’état d’esprit qui règne actuellement au pays et qui se caractérise par une perte de confiance dans toute la classe politique et un sentiment d’incertitude et d’inquiétude par rapport à l’avenir.

Mieux encore, un tel changement est aujourd’hui souhaité par beaucoup de Tunisiens et envisagé par pas mal d’éminents constitutionnalistes. Quant au risque d’abus de pouvoir de la part de KaÏs Saïed, il revient à la société civile et notamment aux organisations nationales, avec à leur tête l’UGTT, de se mobiliser de façon permanente pour encadrer, accompagner et orienter positivement tout mouvement de révision du système et de veiller à la sauvegarde des intérêts et des acquis de la nation.

En attendant d’y voir plus clair et de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ces mêmes Tunisiens continuent, malgré eux, à assister passivement à ce nouvel acte d’une pièce de théâtre de mauvais goût, qui n’a que trop duré à tel point que certains commencent déjà à quitter la salle (Harragas, fuite de cerveaux …).