C’est une petite phrase qui a créé la polémique. Comme à chaque fois, dès que le mot « Tunisie » est prononcé sur un média français, il est repris et abondamment commenté sur l’autre rive de la Méditerranée. Invité le 4 novembre sur la très droitière chaîne d’information en continu CNews, le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal a été interrogé sur l’éloignement des ressortissants maghrébins sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). La journaliste Laurence Ferrari pointe le manque de coopération des anciennes colonies maghrébines de la France, notamment l’Algérie. Le jeune ministre répond alors que la diminution de l’octroi des visas a eu un effet positif sur la Tunisie. « Les choses ont progressé avec la Tunisie. Nous avons eu je crois quelques dizaines, quelques centaines de personnes qui ont pu être expulsées parce qu’elles ont eu un laissez-passer consulaire », indique Attal tout en déplorant que « les choses n’[aient] pas avancé avec l’Algérie et le Maroc ».

Alger et rabat « condamnent », Tunis « regrette »

Pour qu’une personne arrivée illégalement en France ou restée sur le territoire au-delà de son visa puisse être expulsée, il faut que les autorités françaises soient en mesure de déterminer son pays d’origine. Si elles ne disposent pas d’un document officiel émis par un Etat souverain, elles doivent obligatoirement obtenir un laissez-passer délivré par un consulat certifiant que le candidat à l’expulsion est un de ses ressortissants. Cette procédure n’a rien d’automatique : d’une part les sans-papiers ont tout intérêt à ne pas être reconnus et d’autre part les autorités consulaires doivent être certaines de ne pas recevoir le national d’un autre pays. Pour mettre la pression sur les pays d’origine accusés de laxisme, le gouvernement français a annoncé, fin septembre, qu’il allait réduire l’octroi des visas. Ainsi, les Algériens et les Marocains ont vu leurs quotas réduits de 50% alors que les Tunisiens ont vu ce taux amputé de 30%. Alger et Rabat ont vigoureusement protesté contre cette mesure tandis que Tunis a indiqué regretter cette décision lors d’un entretien téléphonique entre Kaïs Saïed et Emmanuel Macron.

Une situation qui tranche avec les discours présidentiels aux accents souverainistes qui sont légion depuis le 25 juillet 2021. Le chef de l’Etat rejette la moindre critique sur les mesures exceptionnelles et les inquiétudes quant à une éventuelle dérive despotique. En revanche, s’agissant de la question migratoire, dans laquelle la souveraineté nationale est clairement en jeu, le ton se fait plus conciliant.

Pics migratoires, pressions européennes

La gestion de l’émigration irrégulière fait partie des sujets qui n’ont connu aucune rupture depuis le milieu des années 2000. En 2008, dans le cadre de la politique de « l’immigration choisie » chère à Nicolas Sarkozy, un accord de gestion concertée des flux migratoires a été signé entre la Tunisie et la France. Il prévoit notamment de faciliter l’obtention de titres de séjours pour les ressortissants tunisiens travaillant dans des métiers en tension, en contrepartie de la facilitation des procédures de réadmission des personnes en situation irrégulière et du renforcement du contrôle des côtes tunisiennes pour limiter les opérations d’émigration clandestine. Cet accord permet à la France de capter plus facilement « les compétences » et de récupérer les « harragas ».

En 2011, après la chute du régime de Ben Ali, l’affaiblissement de l’appareil sécuritaire et l’effondrement de l’Etat libyen ont eu pour effet une croissance exponentielle du nombre de départs vers les côtes européennes. Très vite, les capitales européennes ont mis la pression sur le gouvernement de Béji Caïd Essebsi pour que Tunis joue à nouveau le rôle de gardien de la forteresse européenne, moyennant des promesses d’aides qui n’ont pas toujours été honorées.

Visite du président Kais Saied au port de Sfax, 2 août 2020. Crédit photo : Présidence de la République Tunisienne

Pendant près d’une décennie, la situation s’est poursuivie ponctuée par des drames en mer remettant pour quelques jours la question migratoire au centre des débats.

Nouveau président, même politique

Quelques mois avant la crise sanitaire qui va tout logiquement entrainer une baisse drastique des déplacements internationaux aussi bien réguliers que clandestins, Kaïs Saïed arrive au pouvoir. Cependant, dès le début du déconfinement, le nombre d’arrivées sur l’île italienne de Lampedusa explose à nouveau. Ainsi a-t-on dénombré 912 Tunisiens débarqués entre le 9 et 12 juillet 2020. Rome hausse alors le ton et pas moins de trois délégations ministérielles sont envoyées à Tunis en l’espace d’une année avec une injonction faite aux autorités locales d’empêcher les départs et aux autorités consulaires de faciliter les retours.

A l’instar des autres sujets, Kaïs Saïed promeut une nouvelle approche de la question migratoire basée sur un codéveloppement solidaire. Mais au-delà de la rhétorique et des déclarations d’intention, la réalité est plus contrastée. Le député Attayar des Tunisiens d’Italie, Majdi Karbai, dénonce les conditions inhumaines dans lesquelles s’exercent ces mesures d’éloignement : non-respect des gestes barrière, centres de rétention insalubres, refoulement par bateau.

La diplomatie tunisienne a également été peu offensive dans le dossier de ses ressortissants bloqués plusieurs mois dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au nord du Maroc. Si, à l’époque, Kaïs Saïed n’avait pas encore les pleins pouvoirs, les Affaires étrangères étaient déjà dans ses prérogatives.

Traitement sécuritaire accentué

Depuis le 25 juillet, le désormais tout puissant maître de Tunis n’a pour l’instant amorcé aucun virage en matière migratoire. Le ministère de l’Intérieur continue à publier régulièrement des communiqués se félicitant d’avoir avorté des franchissements clandestins des eaux territoriales. Les forces de l’ordre poursuivent leurs pratiques discriminatoires consistant à empêcher l’accès aux Îles Kerkennah à des jeunes originaires d’autres régions. Sous prétexte de lutter contre l’émigration irrégulière, les autorités limitent le droit des citoyens à se déplacer librement à l’intérieur du territoire de leur pays. Comme bien souvent, ce genre de mesures revêt un caractère arbitraire et se base sur des critères d’appartenance de classe et d’origine géographique.

Contacté par Nawaat, le député Majdi Karbai observe que Kaïs Saïed a poursuivi et même accentué le traitement sécuritaire de la question migratoire. Les chiffres du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) semblent lui donner raison. En septembre 2021, les garde-côtes tunisiens ont procédé à 308 opérations d’interception (contre 70 en 2020, 39 en 2019 et 35 en 2018). 3199 migrants ont été empêchés d’arriver sur les côtes nord de la Méditerranée (contre 2035 en 2020, 500 en 2019 et 356 en 2018). Le parlementaire estime que le président tunisien espère limiter les pressions européennes sur son coup force en se montrant coopératif dans ce dossier.

Ces éléments tendent à montrer que Kaïs Saïed, à l’instar de ses prédécesseurs, accepte que la Tunisie joue les gardes-frontières de ses voisins du Nord. La politique de la table rase envisagée pour les questions institutionnelles ne va sans doute pas concerner la question migratoire, qui représente pourtant un pilier de la souveraineté nationale.