« Quelque chose de dangereux traverse le secteur : les artistes sont en train de fuir. Ils n’en peuvent plus. C’est sauve-qui-peut ». C’est à travers ces mots que Habib Belhadi, directeur de l’espace Le Rio, lance l’alerte, dans un entretien avec Nawaat.

Et d’enchaîner : « L’Etat a créé une inflation au niveau de l’enseignement des arts, mais il n’y a pas de moyens pour produire, pas de moyens pour montrer ses productions, ni d’espaces pour répéter.

Du coup, une grande vague d’émigration a commencé, sans même qu’on s’en rende compte. Moi qui vis au cœur du milieu culturel, je le vois. L’élite et les meilleurs d’entre nous commencent à fuir, petit à petit, à part ceux qui se débrouillent un coup par-ci par-là avec des contrats à l’étranger de trois ou quatre ans ».

L’hémorragie ne concerne plus seulement les médecins ou les ingénieurs. Elle touche désormais les danseurs, les acteurs, les techniciens. Tous ceux qui voient leur avenir se dessiner ailleurs, loin de leur pays.

Le ministère de l’Enseignement supérieur a recensé au total 42 172 étudiants dans le domaine « Lettres et arts » du secteur public en 2024-2025. Dans le champ artistique, la musique constitue, en termes d’effectifs de formation publique, la discipline la plus largement implantée dans le pays.

Le réseau relevant du ministère des Affaires culturelles compte 25 instituts publics de musique et de danse, qui accueillent environ 6 820 élèves. Le nombre d’établissements a considérablement augmenté depuis les années 1990 : le réseau comptait 16 établissements en 1994, 18 en 2004, 19 en 2014, puis 25 à partir de 2019-2020.

Des milliers de jeunes formés à la musique, au théâtre, au cinéma ou aux arts plastiques. Des diplômes, des années d’apprentissage, des compétences acquises. Et au bout, une question que les statistiques sur les effectifs ne disent pas : pour quels débouchés professionnels ?

Secteur sous-financé, salles délabrées, statut juridique resté flou pendant des décennies, la précarité des artistes tunisiens ne date pas d’hier. Ce qui est nouveau, c’est sa jonction avec un climat social et politique de plus en plus hostile à la création. Nawaat a recueilli les témoignages de certains d’entre eux.

Des témoignages qui convergent

Le comédien Ghaith Naffati fait partie de ceux qui ont choisi de partir. Pour lui, la crise du théâtre tunisien tient à un système de financement hérité du régime de Ben Ali avec un ministère de la Culture qui produit et distribue, au prix de salles qui restent vides, et maintient ainsi, selon lui, un contrôle étatique sur la création.

S’y ajoute un processus de création dévoyé : des dossiers de subvention montés sans véritable projet artistique, uniquement pour obtenir un financement. Une pratique qu’il décrit comme répandue, et connue de l’administration.

Sa conclusion est claire : les artistes doivent apprendre à produire et diffuser leurs œuvres de manière autonome, plutôt que de négocier des subventions pour des spectacles joués devant des salles vides.

Son départ, il ne le présente pas comme un rejet de son pays mais comme le résultat d’un cumul calamiteux. Il cite pêle-mêle la situation politique, l’état des institutions, la pollution, la corruption, le chaos ambiant. « La Tunisie m’a pris trop d’énergie », résume-t-il. Une fatigue plus qu’une rupture mais un déchirement, avec l’espoir de revoir un jour le pays « briller de nouveau ».

Cette vulnérabilité est aussi intime. Comment créer quand on peine à vivre de son art ? « Je suis inspirée, et après ? Je pense tout le temps à mes factures, je pense tout le temps à comment survivre ! », lance l’autrice et performeuse Wissal Labidi, pour qui la difficulté est surtout matérielle.

Août 2026. « Le Rio n’est pas seul ». Affiche d’une campagne de soutien pour Le Rio.

Elle n’envisage pourtant pas son départ comme une fuite, mais comme un pas stratégique pour consolider sa carrière avant de revenir plus forte. Après cinq années passées à Istanbul, elle se tourne aujourd’hui vers le Canada, la France ou la Belgique. Un « détour », dit-elle. Elle relève au passage un paradoxe qu’elle juge révélateur : l’institution culturelle tunisienne valoriserait souvent davantage les parcours légitimés depuis l’étranger que ceux construits sur place.

Son rapport à l’exil est aussi politique. Elle revendique une indépendance vis-à-vis des cadres institutionnels. « Je suis pro autrement », lance-t-elle au sujet de la reconnaissance professionnelle en fustigeant l’absence de réaction collective face à la crise que traverse le secteur : « Chaque artiste est livré à son propre sort ».

Une solitude qu’elle a vue se dissoudre, paradoxalement, loin de la Tunisie. Une résidence artistique aux côtés d’une autrice argentine lui a révélé des points de convergence plus forts avec les artistes du Sud, souligne-t-elle.

L’aspiration au départ dépasse le seul secteur culturel et s’étend à l’ensemble de la société, mais elle s’accentue nettement chez les techniciens de cinéma et de théâtre, les danseurs et les comédiens. Les destinations se dessinent selon les métiers : l’Europe pour les chorégraphes et danseurs, les pays du Golfe et l’Égypte pour les techniciens et comédiens, le Canada, Montréal en tête, pour un mouvement plus large, depuis la réouverture de ses programmes d’immigration, constate la comédienne Oumaima Bahri.

Le délabrement généralisé du climat social prend, dans le secteur artistique, une dimension particulière. « Il n’y a plus rien qui te donne envie même de te lever le matin », tranche-t-elle.

La précarité économique n’arrange rien : vulnérabilité du statut de freelance, inefficacité d’une carte professionnelle qui, selon elle, « ne sert à rien » au quotidien. Elle pointe aussi un effondrement du sens généralisé.

« Dans un contexte marqué par les coupures d’eau et d’électricité, la création n’apparaît plus comme une urgence, même aux yeux des artistes », lance-t-elle.

Partir, pourtant, n’a rien d’une solution facile. « Cela rime aussi avec la perte des acquis professionnels, des emplois de transition en attendant la reconnaissance d’un statut ou d’un diplôme, et une barrière culturelle propre aux métiers artistiques. Contrairement aux disciplines scientifiques ou informatiques, l’art vient du vécu et du pays », souligne la comédienne.

Mais les avantages sont notables ailleurs. Il lui a fallu quelques semaines à Montréal pour mesurer l’écart. « Je me disais : ce n’est pas possible, je rêve, je n’ai pas le droit à tout ça ! ».

La célèbre phrase du militant Zouhair Yahyaoui, surnommé « le martyr d’Internet », dans l’œuvre de Molotov – Heat Hit d’Ameni Ghimagi et Ilyes Louati

Un cadre resté fragile pendant des décennies

Ce que décrivent ces trois artistes s’inscrit dans une crise structurelle documentée depuis des années. La question du statut de l’artiste est restée sans réponse législative pendant des années, laissant les professionnels du secteur sans cadre clair sur leurs droits, leur rémunération ou leur couverture sociale.

La loi relative à l’artiste et aux métiers artistiques a finalement été promulguée en mai 2026, après plus de dix ans de débats. Présentée comme une avancée historique, elle promet enfin d’accorder des droits sociaux à un secteur précarisé de longue date.

Mais derrière cette promesse de protection, une partie du monde culturel redoute un autre effet : l’instauration de nouveaux mécanismes de contrôle sur la création. La polémique porte notamment sur le régime de la carte professionnelle, et sur les sanctions financières, jusqu’à 10 000 dinars, prévues contre les artistes exerçant sans elle. Des amendes jugées excessives. « C’est une approche trop punitive envers un secteur déjà fragilisé économiquement », estime Habib Belhadi.

Des infrastructures à l’abandon

Censées être des espaces de création et de représentation, les maisons de culture sont dans un état de délabrement généralisé. La ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, a elle-même reconnu que 70% des 242 maisons de culture du pays sont dégradées.

Ce délitement ne date pas d’hier, explique Habib Belhadi. Héritage de l’ère Bourguiba, le réseau a ensuite été laissé à l’abandon, réduit aujourd’hui, dit-il, à l’état de « toiles d’araignée ». En face, une politique culturelle qui fonctionne par des gestes isolés, un projecteur ici, un piano là, plutôt que par une véritable stratégie d’ensemble.

Plusieurs structures nées dans ce contexte, comme le Théâtre de Tunis ou El Hamra, ont depuis disparu ou peinent à survivre. Parmi elles, Le Rio lui-même, l’un des lieux culturels historiques dont la fragilisation nourrit directement le sentiment d’abandon que décrit Wissal Labidi.

En dehors de la capitale, l’absence de salles équipées et entretenues rend la diffusion des spectacles aléatoire. Cette réalité pèse plus lourd encore sur les artistes des régions.

Le cinéma connaît une trajectoire comparable : le pays comptait près de 150 salles il y a une cinquantaine d’années, contre une poignée aujourd’hui, une partie de cette offre ayant été remplacée par des multiplexes qui standardisent la diffusion.

Un budget qui relègue la culture au second plan

En 2026, le budget du ministère des Affaires culturelles s’élève à environ 461 millions de dinars. Et l’essentiel de cette enveloppe est absorbé par les salaires, ne laissant qu’une marge résiduelle pour le soutien direct à la création.

Une liberté de création cernée, aussi, par des priorités présidentielles. Le président de la République n’a jamais manqué de préciser sa conception de la culture : une vision où celle-ci, pourtant fondée sur la liberté et la capacité à transgresser les normes, doit s’inscrire dans les orientations officielles. La « guerre de libération », proclamée « au nom de la volonté populaire », semble ainsi s’étendre jusqu’au champ culturel.

Encore faut-il garantir une vie digne pour les acteurs du secteur. Le sous-financement se traduit concrètement dans la rémunération des artistes. Au théâtre, un comédien perçoit, par représentation, un cachet compris entre 150 et 200 dinars, pour une moyenne de six à dix spectacles par an, un revenu jugé indigne par la profession.

Quant au financement privé (banques, mécénat, sponsoring), le problème n’est pas seulement que les entreprises ne donnent pas assez, c’est que le marché culturel lui-même n’est pas assez structuré pour rendre l’investissement lisible, prévisible et rentable.

Ce constat écarte un raccourci trop commode : celui qui consisterait à croire qu’il suffit de remplacer l’argent public par l’argent privé. Ces deux financements ne répondent pas aux mêmes logiques. Le privé cherche rentabilité ou visibilité, et non ce qui échappe à une profitabilité immédiate. L’artiste devra alors prouver sa rentabilité avant même d’avoir les moyens de créer l’œuvre censée la générer.

Et dans une logique où les entreprises cherchent avant tout de la visibilité, ce sont les projets porteurs d’audience ou d’image de marque qui attirent les financements, pas forcément la création expérimentale, émergente, ou dérangeante.

Le financement étranger ne peut pas non plus tenir lieu de politique culturelle. En Tunisie, il permet de maintenir à flot des projets, des associations, des résidences ou des événements, mais il repose largement sur des appels à projets et des financements temporaires. Il finance des initiatives, rarement des écosystèmes. Une fois le projet achevé, les structures retrouvent leurs fragilités d’origine.

Cette dépendance a une autre limite : pour accéder aux fonds, il faut souvent entrer dans les cadres et priorités définis par les bailleurs. A force de courir après le financement disponible, la création risque de s’adapter ainsi à ce qui est finançable. A noter aussi que depuis le 7 octobre et la guerre à Gaza, certains artistes boycottent des institutions culturelles étrangères, relève Oumaima Bahri.

Une création sous surveillance judiciaire

Au-delà de la précarité structurelle, un facteur plus récent pèse sur les départs : la multiplication des poursuites judiciaires visant des artistes pour le contenu de leurs œuvres. Ce climat de criminalisation de la parole joue un rôle réel dans l’aspiration au départ. « La peur est palpable », décrit Oumaima Bahri.

Une autocensure croissante s’installe : les poursuites contre des publications sur les réseaux sociaux poussent, selon elle, les artistes à s’imposer eux-mêmes des limites dans leurs textes.

En effet, la répression, qui visait initialement journalistes, avocats et opposants politiques, s’est étendue à des créateurs dans plusieurs disciplines.

Le graffeur Rached Tamboura a été arrêté en juillet 2023, après avoir réalisé à Monastir une fresque représentant Kais Saied et dénonçant sa politique à l’égard des migrants subsahariens. Poursuivi notamment sur la base de l’article 67 du Code pénal et du décret-loi 54, il a été condamné à deux ans de prison. Il n’a été libéré qu’en juillet 2025, après avoir purgé l’intégralité de sa peine.

D’autres graffeurs ont fait l’objet de poursuites similaires en 2025, à l’instar de Ilyes Souihi, dit « Trang », ainsi qu’une vingtaine d’autres artistes, après la réalisation d’une fresque sur un mur de la STEG. Le graffeur Abdallah Tekaya a par ailleurs été détenu, avec des violences alléguées de la part des forces de l’ordre.

La situation du comédien Lotfi Abdelli illustre elle aussi ce climat. Installé à Paris depuis 2022, il a été condamné par contumace à dix-huit mois de prison, dans une affaire portant sur une ancienne représentation théâtrale et des accusations d’outrage à fonctionnaire public et d’atteinte aux bonnes mœurs. Abdelli, qui avait multiplié ces derniers mois les critiques publiques à l’égard du chef de l’Etat, a qualifié ce jugement d’atteinte à la liberté d’expression.

Autre cas emblématique : l’affaire des étudiants du gouvernorat de Nabeul, poursuivis par le ministère public en raison d’une chanson satirique intitulée « Babar l’éléphant ». Ils ont été libérés après une forte mobilisation.

Le rap n’échappe pas à ces velléités répressives. Le rap contestataire a progressivement laissé place à un rap plus commercial, plus lisse politiquement. En 2024, Ghassen Ounallah et Nassim Nguili, deux jeunes originaires de Kébili, ont été placés en détention à la suite de la diffusion d’une chanson de rap critiquant la situation socio-politique en Tunisie.

Une photo de Ghassen Ounallah aux côtés de ses amis, extraite du clip vidéo que les autorités ont retenue à charge pour le placer en détention avec le vidéaste Nassim Nguili.

Face à cette situation, le rappeur Weld 15 vilipende cette évolution et dénonce la répression policière visant les artistes du genre :

La campagne actuellement menée par l’Etat contre les rappeurs est planifiée depuis longtemps. Elle cible les jeunes issus des quartiers populaires, qui font de l’art, produisent et réussissent tout en étant hors du contrôle du système et sans recevoir de soutien du ministère de la Culture.

En effet, plusieurs rappeurs ont récemment été arrêtés dans des affaires de droit commun. Weld 15 a lui-même annoncé avoir quitté le pays pour l’Allemagne.

D’un mur peint à Monastir à un couplet enregistré dans un quartier populaire, le message est le même : en Tunisie, l’art ne risque plus seulement de ne pas nourrir son auteur, il risque de le mener devant un juge.

Face à ce choix , se taire ou partir, de plus en plus d’artistes ont tranché. Reste à savoir combien de temps un pays peut continuer à perdre sa culture sans perdre, avec elle, une part de ce qu’il a à dire de lui-même.