Le « retour volontaire » est devenu la formule fétiche du discours officiel tunisien. L’expression s’est même invitée dans l’une des affaires les plus sordides. La semaine dernière, une vidéo relayée sur les réseaux sociaux montrait des Tunisiens tentant de violer une femme subsaharienne.

Le ministère de l’Intérieur a réagi en dénonçant un complot visant à nuire à l’image de l’Etat, avant de conclure sa déclaration en réaffirmant sa « détermination à assurer les retours volontaires des migrants irréguliers ». La réponse à une tentative de viol collectif s’achevait ainsi sur une promesse de départs.

Cette rhétorique s’inscrit dans une trajectoire politique bien balisée. Depuis le discours du président Kais Saied en février 2023, qualifiant la présence de migrants subsahariens de menace existentielle pour l’identité tunisienne, les violences, les expulsions et les refoulements vers les frontières désertiques se sont multipliés et systématisés.

Ce discours, largement relayé et amplifié sur les réseaux sociaux par des contenus haineux et xénophobes, a contribué à installer un climat d’hostilité généralisée envers les migrants subsahariens. Contactée par Nawaat, l’Union des Ivoiriens en Tunisie (UIT) dénonce cette situation et rappelle que la loi tunisienne de 2018 criminalisant la discrimination raciale demeure largement inappliquée.

Des chiffres records

Depuis le lancement du programme en juillet 2025, mis en œuvre avec la participation du ministère de l’Intérieur, du Croissant-Rouge tunisien et des autorités locales, environ 4 500 ressortissants d’Afrique subsaharienne auraient regagné leur pays d’origine, selon des sources officielles.

Ces données sont reprises sans distance critique par de nombreux médias, comme si le qualificatif « volontaire » suffisait à en garantir la teneur. Elles s’apparentent davantage à une propagande officielle calibrée pour apaiser les tensions intérieures autour de la maitrise des flux.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dispose également d’un programme dit d’« Aide au retour volontaire et à la réintégration (AVRR) », supposé offrir aux migrants bloqués ou en situation irrégulière les moyens de rentrer dans leur pays d’origine en toute sécurité. Ce programme inclut le transport (vol) et l’assistance médicale, et prévoit dans certains cas un soutien financier ou logistique à la réintégration.

En mars 2025, Kais Saied s’était personnellement chargé de faire pression sur l’OIM, l’appelant à accélérer ces expulsions déguisées en « retours volontaires ». Insatisfait du chiffre de 1 544 migrants rapatriés depuis le début de l’année, le président tunisien avait jugé ce bilan insuffisant, estimant qu’il « aurait pu être bien plus élevé ». Dans la même déclaration, il avait sommé l’ensemble des organisations concernées de redoubler d’efforts pour vider le territoire tunisien de ses migrants irréguliers.

18 mai 2026. Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, a reçu Azzouz Samri, chef de mission de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Tunisie pour faire le bilan du programme de « retour volontaire ». Fb MAE.

Cette pression a porté ses fruits. En 2025, l’OIM a atteint un « record » de 8 853 retours, contre 6 885 en 2024 et 2 558 en 2023. Par ailleurs, reçu le 18 mai 2026 par le ministre des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti, le chef de mission de l’OIM en Tunisie, Azouz Samri, a présenté le bilan du programme de retour volontaire et de réintégration. Depuis son lancement en 2022, celui-ci a permis le retour de 22 377 migrants en situation irrégulière, dont 2 103 depuis le début de l’année 2026, tandis qu’environ 400 retours supplémentaires sont en préparation.

Un chiffre présenté comme une performance, voire une réussite, mais qui mérite d’être questionné : dans quelle mesure ces départs sont-ils réellement « volontaires » lorsqu’ils s’inscrivent dans un contexte de répression, de précarité extrême et de pressions politiques assumées ? Nawaat a contacté l’OIM pour obtenir des réponses, en vain.

Le programme a par ailleurs montré ses limites : revenus dans leur pays d’origine, des migrants se sont retrouvés rapidement sans ressources et livrés à eux-mêmes. Des associations se sont formées pour défendre les droits des personnes retournées dans leurs pays.

Parallèlement, un second mécanisme s’est mis en place en 2025, entièrement piloté par les autorités tunisiennes, en dehors de tout cadre international. C’est ce second programme, opaque et incontrôlé, qui cristallise toutes les inquiétudes de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) dans un rapport publié récemment.

Ce que le droit international interdit et que la Tunisie pratique

Le cadre juridique international est sans ambiguïté. Pour qu’un retour soit qualifié de volontaire, trois conditions cumulatives doivent être réunies : la liberté de choix, sans contrainte physique ni psychologique ; une décision éclairée, fondée sur des informations exactes et objectives et la capacité juridique de la personne à consentir en connaissance de cause.

Le Pacte mondial sur les migrations impose en outre aux Etats de procéder à des évaluations individuelles avant tout processus de retour, et de s’abstenir d’expulsions collectives ou de tout renvoi en violation du principe de non-refoulement.

Les Etats ont également l’obligation de garantir la sécurité juridique du retour (absence de persécution ou de sanction dans le pays d’origine), la sécurité physique, et la sécurité matérielle, impliquant un accès aux moyens de subsistance et aux services essentiels après le retour.

Pour les enfants, le droit international est encore plus strict : aucun mineur ne peut être renvoyé dans son pays sans une détermination préalable de son intérêt supérieur. Un parent, tuteur ou fonctionnaire compétent doit l’accompagner tout au long de la procédure.

Or, depuis juin 2024, les procédures d’enregistrement et de détermination du statut de réfugié par le HCR sont au point mort. Au 31 décembre 2025, 7 929 personnes se trouvaient sous protection internationale dans le pays, dont 5 550 demandeurs d’asile sans décision. Parmi ceux qui n’ont pas pu s’enregistrer, 75 % étaient originaires de pays couverts par la politique de non-retour du HCR, comme le documente l’OMCT.

24 mars 2026. L’OIM a organisé le 4e vol charter de l’année permettant à 97 personnes de retourner en Guinée. Fb OIM

Dans ce contexte de vide institutionnel total, accepter de monter dans un bus ne constitue pas un choix :c’est une capitulation face à l’absence d’alternative.

Des groupes WhatsApp à la place des procédures

Depuis juin 2025, des bus quittent régulièrement le quartier du Lac 0 à Tunis, ainsi que Sfax et Sousse. A bord : des hommes, des femmes, des enfants originaires d’Afrique subsaharienne, en route vers des vols commerciaux avec escale en Turquie.

Le programme des autorités tunisiennes ne dispose d’aucun cadre formel rendu public. Il se diffuse via des groupes Facebook et WhatsApp dédiés au « retour volontaire », parfois forts de plus d’un millier de membres, dont certains, rémunérés par les autorités, promettent des départs en quelques jours.

Comme le note le rapport de l’OMCT, « les informations disponibles via les réseaux sociaux peuvent être diffusées de manière partielle, imprécise ou potentiellement trompeuse, limitant la capacité des bénéficiaires potentiels à prendre une décision éclairée, fondée sur une compréhension approfondie du programme, de ses avantages et des risques qu’il comporte ».

Les personnes concernées reçoivent une aide financière de 100 euros au moment de leur départ. Selon plusieurs témoignages, l’organisation et la promotion de ces retours s’appuieraient parfois sur des migrants rémunérés par les autorités pour inciter d’autres personnes en mobilité à s’inscrire au programme.

Aucune évaluation individuelle des risques n’est ainsi conduite. Aucun plan de réintégration n’est prévu à l’arrivée. Les délais entre l’inscription et le départ seraient parfois limités à quelques jours, rendant toute vérification du consentement réel structurellement impossible. Les certificats de naissance et documents d’identité des enfants ne seraient pas systématiquement vérifiés, faisant planer un risque réel de traite d’êtres humains, selon l’OMCT.

Ce climat d’urgence s’inscrit dans un contexte de terreur généralisée. Les campagnes d’arrestation se multiplient dans les zones à forte concentration de migrants. Une tendance particulièrement préoccupante s’est accentuée entre mai et décembre 2025 : la multiplication des arrestations de femmes et d’enfants pour « délit de mendicité » dans les centres urbains, conséquence directe du démantèlement des campements informels ayant privé des centaines de personnes de tout abri.

L’Union des Ivoiriens en Tunisie a documenté des arrestations menées au domicile des personnes concernées, sur leurs lieux de travail, dans les marchés et les transports publics. Ces interpellations toucheraient également des migrants en situation régulière, dont les documents d’identité (passeports, cartes de séjour ou cartes consulaires) seraient parfois ignorés, voire détruits, par les forces de l’ordre.

El Ouardia : le cas qui dit tout

Dans son récent rapport, l’OMCT présente le centre d’El Ouardia, à Tunis, comme l’un des principaux rouages de cette mécanique d’expulsion déguisée. Réouvert pour détenir des personnes arrêtées dans l’espace public, le centre fonctionnerait dans une grande opacité.

Les personnes détenues ne seraient pas informées des motifs de leur détention, l’accès à un avocat y serait limité et les conditions de vie y seraient particulièrement dégradées, marquées notamment par une alimentation insuffisante, l’insalubrité des locaux et un accès inadéquat aux soins. L’OMCT relève également que, depuis novembre 2025, les organisations chargées de surveiller les lieux de privation de liberté se sont vu refuser l’accès au centre à de nombreuses reprises.

Le rapport cite notamment le cas de dix-huit femmes et vingt-quatre enfants arrêtés en novembre 2025 puis transférés à El Ouardia après avoir été interpellés pour « délit de mendicité ». Selon l’OMCT, leurs téléphones et leur argent ont été confisqués dès leur arrestation et ils n’ont bénéficié ni d’un accès à un avocat ni d’une assistance linguistique par l’intermédiaire d’un interprète.

Parmi les personnes transférées au centre d’El Ouardia figuraient huit nourrissons âgés d’un an ou moins, des enfants non accompagnés d’environ douze ans, des femmes enceintes ainsi que des femmes victimes de violences sexuelles, dont certaines étaient tombées enceintes à la suite des agressions subies au cours de leur parcours migratoire.

L’organisation rapporte également que plusieurs enfants, séparés de leurs parents, présentaient des signes importants de détresse psychologique et étaient pris en charge de manière informelle par d’autres détenues qui n’étaient pas leurs mères.

Le 25 février 2026. 309 migrants guinéens et ivoiriens sont rentrés dans leur pays d’origine grâce à deux vols charters organisés par l’OIM Tunisie. Fb OIM.

Quelques semaines plus tard, des documents rédigés en arabe leur auraient été présentés à la signature sans qu’elles en comprennent le contenu. Ce n’est qu’ultérieurement qu’elles auraient appris avoir signé leur consentement à leur expulsion. L’une des femmes aurait alors menacé de se suicider plutôt que d’être renvoyée dans son pays d’origine.

L’OMCT indique qu’une partie du groupe a finalement été expulsée le 10 décembre vers le Nigeria et la Sierra Leone. Les personnes concernées auraient voyagé sans nourriture suffisante ni vêtements adéquats jusqu’à ce qu’une organisation humanitaire intervienne lors de leur escale en Turquie.

Parmi les personnes expulsées figuraient au moins deux enfants d’environ douze ans, renvoyés seuls, sans leurs parents et sans qu’aucune vérification n’ait été effectuée quant à la présence d’un membre de leur famille ou d’un tuteur susceptible de les accueillir à leur arrivée.

Sur le terrain, le président de l’UIT, Ferdinand Tohbi, est sans ambiguïté. « Nous sommes en pleine crise », dit-il, décrivant une communauté submergée d’appels de compatriotes en détresse.

Au vu de ce qui se passe ici, il s’agit plutôt d’un retour forcé organisé visant les personnes en situation irrégulière. Aujourd’hui, les gens craignent pour leur sécurité. Ils sont donc contraints de quitter le pays.

Il décrit le sort de migrants traqués par la garde nationale et la police alors qu’ils attendaient une traversée vers l’Europe. « Lorsqu’elles sont arrêtées, les autorités leur imposent ce retour en le qualifiant de “volontaire”. » Il signale également que parmi les personnes renvoyées figurent des individus qui ne sont pas ivoiriens, mais ont utilisé de faux documents pour fuir leur propre pays en guerre, et se retrouvent déposés en Côte d’Ivoire, un pays qui n’est pas le leur.

L’Europe, partenaire silencieux

Pendant ce temps, la Méditerranée continue de faire des morts. Au moins 30 naufrages ont été recensés au large des côtes tunisiennes en 2025, causant la mort ou la disparition de 533 personnes, dont 29 enfants.

Un bilan probablement sous-estimé, souligne l’OMCT. Plus de 12 000 personnes interceptées lors de tentatives de traversée vers l’Italie ont par ailleurs été débarquées de force sur les côtes tunisiennes.

L’Union européenne porte une responsabilité directe dans ce tableau. Le mémorandum d’entente signé en 2023 entre Bruxelles et Tunis, présenté comme un partenariat global, a en pratique transformé la Tunisie en gendarme externalisé des frontières européennes, sans mécanismes contraignants de respect des droits humains. En échange d’un soutien financier et politique, les autorités tunisiennes ont intensifié les interceptions en mer et les refoulements, avec la bénédiction tacite de Bruxelles.

L’Europe a simultanément réduit ses propres engagements en matière de réinstallation. Son plan adopté en décembre 2025 ne prévoit que 10 430 places pour 2026 et 2027, soit une baisse de 83 % par rapport aux engagements pris pour la période précédente. En Tunisie, seules 72 personnes ont été réinstallées dans un pays tiers entre mai et décembre 2025, pour un quota annuel de 235 places à peine utilisé au tiers.

Les bus continuent ainsi de partir. Les chiffres continuent de grimper. Les communiqués continuent de parler de « départ volontaire ». Mais tant qu’un migrant préférera quitter un pays par peur plutôt que par choix, le mot « retour » restera un euphémisme, et le mot « volontaire », une fiction.