Avec sa capacité de production de 6 millions de tonnes et 100 millions de tonnes de réserves incertaines, selon le ministère de l’Industrie, le minerai de Jabbes promet d’employer 140 personnes immédiatement en attendant l’embauche de 260 autres miniers au bout de quelques mois. D’après la même source, « la mine sera d’une production moyenne durant les premières années, en attendant voir si l’exploitation de son phosphate permettra de révéler d’autres réserves ». L’activité de la mine se limitera à l’extraction et le lavage du phosphate qui sera transporté à Sekhira, dans le gouvernorat de Gabès. Selon l’indicateur de développement de l’Institut National des Statistiques (INS), Meknassi est classée 227ème sur un total de 258 délégations, malgré son potentiel économique.

Une lutte sociale de plus de 6 ans

Depuis que les jeunes de Meknassi ont décidé, en janvier 2011, d’organiser une marche jusqu’à Tunis et d’investir la Kasbah, l’idée du projet de la mine de Jabbes était évoquée comme une suite naturelle à une révolte exigeant travail et dignité. La brève et ancienne exploitation de la mine de Jabbes qui date de l’occupation française et qui n’a duré que six ans (1929-1934) a inspiré les habitants de Meknassi. Entourée de gypse exploité par une société privée, la mine de Jabbes contient trois gisements de phosphate ; Jabbes, Gorguiba et Kef Abdallah.

Une fois le gouvernement de Mohamed Ghanouchi remplacé par celui de Béji Caid Essebsi, en février 2011, des jeunes de Meknassi rentrent de la Kasbah et focalisent leurs efforts sur la mine de Jabbes. Soutenus par des organisations de la société civile locale, des scientifiques de la région réalisent une étude de faisabilité de la mine en espérant accélérer le démarrage. Après une série de conférences et de tables rondes entre habitants, partis politiques et société civile, ce n’est qu’en 2012, que le gouverneur commence à prêter attention au projet. Depuis, les jeunes chômeurs revendiquant le projet enchaînent les réunions avec les gouverneurs successifs et les ministres concernés dans l’objectif d’avoir un accord de mise en œuvre. « Mais, c’était une perte de temps », se rappelle amèrement Chokri Guesmi, diplômé chômeur admis au concours de recrutement à la mine de Jabbes. En janvier 2013, les jeunes chômeurs de Meknassi entament un sit-in sur les rails du chemin de fer et bloquent les trains de phosphate en provenance de Gafsa. « Nous avons appelé à un dialogue mais le pouvoir a choisi de faire la sourde oreille », s’indigne Chokri Guesmi. Le 24 avril 2013, les sit-ineurs sont agressés par les forces de l’ordre et la tension monte d’un cran.

Le 30 avril 2013, le gouvernement cède à la pression et entame un dialogue avec les chômeurs de la mine. Ali Laarayedh, chef du gouvernement, Mehdi Jomaa, ministre de l’Industrie, la Compagnie de Phosphate de Gafsa (CPG), avec la participation de l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) ainsi qu’une vingtaine d’autres responsables signent un PV qui les engagent à commencer l’exploitation de la mine durant le dernier trimestre de 2013 ainsi qu’à recruter immédiatement une centaine de chômeurs via un concours à la CPG.

Neuf mois après, le 29 décembre 2013, la CPG annonce l’ouverture du concours. Deux ans et trois mois plus tard, en mars 2016, la CPG délibère une première liste de 96 candidats admis à la mine de phosphate de Meknassi. Neuf mois après, le 11 novembre 2016, une quarantaine de personnes faisant partie des familles des propriétaires des terres de Jabbes est ajoutée à la liste des admis.

Les gouvernements trahissent leurs promesses

« Nous étions obligés de partir en sit-in, de brûler des pneus et de rentrer dans des grèves générales pour mettre la pression. Les gouvernements successifs avançaient à pas de tortue sur le projet. Les quatre anciens gouverneurs ont mis au frigo le dossier. Bien qu’il soit un peu plus sérieux que les autres, le gouverneur actuel s’entête à bloquer les négociations d’achat des terres », affirme Guesmi. Ente 2014 et mars 2017, le gouvernement achète 80% des terres de Jabbes et conclut à travers un appel d’offre de la CPG un contrat d’exploitation privée avec Lotfi Ali, un homme d’affaires connu au Bassin Minier devenu élu à l’Assemblée des Représentants du Peuple, en 2014 sur la liste du Parti Al-Moubadara. « Mais ils laissent aux abois une quinzaine de familles qui possède les 20% des terres de Jabbes situées au cœur du terrain destiné à servir de champ de production », affirme Noureddine Zarraii, un des héritiers des terres de Jabbes et ancien ingénieur à la CPG.

En 2013, l’État propose le prix de 250 dinars par mètre carré et n’inclut que des parcelles de terres qui rendent l’exploitation agricole du reste de la superficie des terrains non-viable, et donc quasiment impossible. Jugeant l’évaluation de leur terre injuste, les habitants demandent de doubler le prix par mètre carré et exigent l’achat de la totalité des terres puisque le projet confisquera les entourages des gisements de phosphate. Après de longues négociations, la CPG accepte d’acheter le mètre carré à 500 dinars. À propos de ce blocage, le secrétaire d’État, Hachem Hmidi, explique que « les prix sont fixés par une expertise judiciaire. Cependant, les gouvernements successifs ont recommandé d’opter pour des prix favorables aux citoyens afin de faire accepter le projet par la communauté locale ».

Concernant les terres agricoles, le secrétaire d’État affirme que certaines familles demandent des prix exorbitants vu la valeur de l’olivier évaluée par la même expertise. En réponse, Noureddine Zarraii explique que les prix proposés par l’État ne correspondent pas du tout à la réalité du marché. Alors que l’olivier est vendu à 1200 dinars, le gouvernement offre aux citoyens 120 dinars par oliviers. « Chaque olivier ramène une récolte équivalente à 600 dinars par an. Cela va sans rappeler que notre terre, un héritage familiale qui date de plus de 250 ans, a une valeur émotionnelle qui ne pourra pas être remplacée par un logement social que le gouverneur nous propose », se plaint Noureddine avant d’ajouter « ce dernier, ajoute du feu sur l’huile en incitant les sit-ineurs à nous mettre la pression afin que le vente se fasse au plus bas prix ».

Dès son démarrage, l’UGTT en Tunisie s’est engagé à faire le suivi du projet et d’accélérer les procédures de sa réalisation. Les deux secrétaires généraux adjoints de l’UGTT, Bouali Mbarki, originaire de Meknassi et Sami Tahri, sont intervenus, à plusieurs reprises, pour débloquer les négociations. Zouhair Khasskhoussi, secrétaire général du bureau local de l’Union générale des Travailleurs en Tunisie, affirme que « La CPG ainsi que les gouvernements et les quatre gouverneurs successifs donnent l’impression que ce projet n’est pas une priorité dans leur agenda. Il ne faut pas oublier que les nombreux fonctionnaires de la CPG, en majorité Gafsiens, ne voudront pas une concurrence » avant d’ajouter : « les chômeurs admis dans le concours de la CPG sont exclusivement issus de Meknassi, une démarche désapprouvée par la bureaucratie régionale ».