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Par Mohamed Firas Arfaoui, traduit de l’anglais par Yassine Bellamine.

La couverture des évènements relative à la région MENA est commandée par de nombreuses interprétations et analyses superficielles, les agences de presse internationales se réservant même le droit de donner un nom aux évènements. Le très largement repris « printemps arabe » en est un exemple concret, imposé de facto. Nous allons, donc, nommer ces évènements, tel qu’admis par leurs partisans : les révolutions arabes.

Revenons à cette couverture médiatique « superficielle », et plus précisément à notre chère Tunisie. Les élections présidentielles et législatives sont saluées, unanimement, comme la seule success-story des révolutions arabes. Or, les transitions démocratiques sont complexes et ce « constat » est une énième simplification grossière des évènements qui se déroulent dans les pays de l’ « Orient ».

Le récit ordinaire vu, lu et entendu, plusieurs fois, avance que les révolutions arabes (à l’exception de la Tunisie) ont échoué. Cette version est particulièrement adaptée et profitable aux cercles occidentaux d’influence, afin de favoriser le maintien des régimes dictatoriaux dans la région MENA. Même la revendication de « meilleures normes de droits humains » est un argument qui sonne faux pour l’Ouest, car “ils” (les Arabes) ont prouvé qu’ils sont indignes de la démocratie.

Pendant ce temps, ce beau monde se plait à chanter les louanges à la réussite de l’exemple tunisien. Ce constat est tellement unanime, qu’en tant que tunisien, il me paraît gênant de le réfuter dans les discussions. Mais, voilà ce que je voudrais leur dire : la Tunisie n’est pas la brochure exotique que l’on vous montre, il y’ a de nombreux autres détails complexes que vous ignorez !

Lors des dernières élections législatives, le parti Nidaa Tounés s’est hissé à la première place. Beji Caid Essebssi, son chef, est aussi le favori probable pour le second tour de la présidentielle. Ce futur probable président est âgé de 88 ans.

Selon sa biographie sur son site officiel, Essebssi a tenu de hautes fonctions ministérielles et ce jusqu’en 1991. Sa carrière politique commence, très tôt, en 1952 (avant même l’indépendance de la Tunisie!). Ce candidat qui portera la Constitution issue de la révolution, a servi sous deux dictateurs.

Premier président de la Tunisie libérée, Bourguiba a aboli la monarchie avant de se proclamer lui-même souverain à vie. Beji Caid Essebssi était son ministre de l’intérieur en 1965.

En 1987, Ben Ali a fomenté un coup d’Etat médical contre Bourguiba. Il a procédé, ensuite, à renforcer l’Etat policier et à liquider toute opposition politique sérieuse. Essebssi a présidé le parlement fantoche de Ben Ali, jusqu’en 1991.

Dans une interview accordée à Al-Jazeera, le leader de Nidaa Tounés confirmait le trucage des élections qu’il a supervisé, en tant que ministre de l’intérieur de Bourguiba : « Tout à fait, tout à fait, cela est bien connu (que nous avons truqué les élections)… ».

Son profil correspond à la définition classique d’un fonctionnaire de l’Etat et de pion d’un régime dictatorial que la révolution tunisienne a renversé. Au vu de ce constat, le processus électoral en Tunisie ressemble plus à un syndrome de Stockholm qu’à un succès démocratique.

Par ailleurs, il est insensé de penser que la politique tunisienne soit détachée du changement géopolitique régional. En effet, la marée réactionnaire contre les révolutions arabes est en quelque sorte homogène et générale. Certaines monarchies arabes du golfe Persique ont, politiquement et financièrement, soutenu les soulévements des pays arabes. Sous prétexte de la lutte contre l’islam politique, ils ont joué un rôle déterminant dans le coup d’Etat militaire en Egypte. Après que le général putschiste remportait une présidentielle controversée, le programme d’aide du Golfe à l’Egypte a augmenté pour atteindre la somme incroyable de 20 milliards $ !

Au Yémen, lorsque ces monarchies ont négocié « les accords du Golfe », elles ont réussi, sciemment et efficacement, à faire avorter la révolution yéménite, livrant cet Etat à la perdition. Plus récemment, et de façon saisissante, les Émirats Arabes Unis ont été en première ligne des attaques aériennes contre les rebelles libyens. Ils ont fourni du soutien militaire au général Haftar, qui est une figure obscure appelant à la loi martiale. L’opération militaire menée par les hommes de Haftar, appelée « opération dignité », contre la plupart des anti-Kadhafi a plongé la Libye dans un état humanitaire catastrophique.

Cette marée réactionnaire n’a pas épargné la Tunisie, berceau du printemps arabe.

En effet, Nidaa tounes et son Beji Caid Essebssi sont à la Tunisie ce que Sissi est à l’Egypte ou Haftar à la Libye. Fondamentalement, ils représentent les anciens régimes dictatoriaux, si ce n’est pas par leur passé ou leur connivence, ils le sont par leurs pratiques. En Tunisie, Caid Essebssi, l’homme de l’Etat profond, du haut de ses 88 ans, est, paradoxalement, le leader de la plus jeune démocratie.

On ne peut pas parler de Nidaa Tounes sans mentionner son supposé rival: le mouvement Ennahda. Classé en 2ème position dans les élections parlementaires, Ennahdha n’a pas désigné de candidat à la présidentielle.

Alors que sa base islamiste favorise, massivement, le président sortant, Moncef Marzouki, la direction du parti a préféré la neutralité. De manière pragmatique, ce choix semble le moins mauvais pour Ennahdha afin de pouvoir obtenir des concessions de Caid Essebssi à l’avenir. Le fait que Nida-Tounes représente l’Etat profond embarrasse le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi. Toutefois, des signes de rapprochement apparaissent : Par exemple, les deux partis ont, récemment, partagé la direction de l’Assemblée du peuple en accordant la présidence à Nidaa Tounés et la vice-présidence à Ennahdha.


Certains ont relevé que cet accord est un signe de maturité de la démocratie tunisienne. Il est, cependant, utile de leur rappeler qu’Ennahdha avait soutenu le coup d’Etat de Ben Ali en 1987. C’est presque la même direction du parti qui a cru bon de soutenir Ben Ali, un policier, parce qu’il “a promis” la démocratie et des élections pluralistes. Le nom du parti fut même changé, en Février 1989, passant du Mouvement de la Tendance Islamique (MTI) à Ennahdha, à la demande de Ben Ali. Ce dernier, fidèle à son credo de dictateur, a par la suite réprimé Ennahdha, si violemment, qu’elle a, pratiquement, cessé d’exister jusqu’à ce fameux 14 Janvier 2011.

Après la révolution, les leaders d’Ennahdha sont rentrés d’exil. Étonnamment, en 2011, suite à l’énorme sit-in de la place de la Kasbah à Tunis, Ennahdha a choisi de soutenir BCE comme Premier ministre par intérim. La promesse de la participation démocratique a convaincu Ennahdha de porter un octogénaire issu d’un Etat policier au poste de premier ministre pour soigner une démocratie fragile.

Beji Caid Essebssi a tenu sa promesse et a remis à Ennahdha les clés d’une gouvernance instable qui a érodé la popularité du parti. Par la suite, Essebssi s’opposera, ouvertement, à Ennahda et à parviendra reprendre le pouvoir, cette fois «démocratiquement».

Le marchandage d’Ennahdha avec le régime déchu était sensé, normalement, jouer un rôle stabilisateur, jusqu’à ce que le régime se mette à éliminer et à saper Ennahdha. C’est la raison pour laquelle la démocratie tunisienne ne peut être confiée à un tel équilibre fragile entre Caid Essebssi et Ghannouchi. Les vieilles habitudes ayant la peau dure.

Cependant, là où les choses ont changé, et c’est surement la plus grande garantie pour Ennahdha, c’est qu’aujourd’hui et par rapport à son histoire passée, Nidaa tounes est légitiment élu. En effet, contrairement au règne de Bourguiba et au coup d’Etat de Ben Ali (respectivement 1er et 2eme présidents/dictateurs post-indépendance), Beji Caid Essebssi émerge, directement, d’un processus démocratique.

Cependant, les médias tunisiens non réformés et corrompus, les syndicats, la classe riche et l’appareil d’Etat profond soutiennent, unanimement, le candidat. Alors qu’une phrase contenant « Béji Caid Essebssi » et « démocratie » est en réalité un oxymore.

Cette dégradation de la révolution tunisienne n’est pas un événement majeur, mais un simple processus qui n’est pas assez excitant pour les chaines d’informations.

La victoire de Nidaa Tounés et de Beji Caid Essebssi est une suite logique et inévitable, de mesures réactionnaires, issues d’un gouvernement non directement élu, conduisant aux élections en cours. C’est tout ce raisonnement qui explique la « douceur » de ce qu’on peut qualifier de « putsch ». La guerre contre le terrorisme utilisée par Ben Ali pour faire prospérer son règne est de retour, elle est même en plein essor. Le gouvernement de technocrates ayant utilisé le terrorisme comme prétexte au retour d’une forme de censure d’internet, mais aussi à la dissolution illégale de 157 associations. Les médias, non encore réformés, quant à eux, continuent de semer un vent de panique, entretenant l’intimidation des lecteurs et légitimant ces privations de liberté. Sauf que ces discussions sur le terrorisme semblent ignorer l’échelle relativement exigüe de l’activité djihadiste en Tunisie. Ils ignorent, également, que les attaques des terroristes visent, généralement et essentiellement, des civils et non l’appareil sécuritaire de l’Etat (ce qui est exclusivement le cas jusqu’à présent en Tunisie).

Plus révélateur encore, le rival de Beji Caid Essebssi à la présidentielle, Moncef Marzouki, n’est pas allé aussi loin dans son acoquinement avec « les réactionnaires » qu’Ennahdha. Cependant, il n’a pas présenté et développé, de la meilleure manière, l’idée de progression et de continuité de la révolution, tant de fois clamée durant son règne de trois ans, ou même au cours de sa fragile campagne électorale ; sa rhétorique demeurant défensive et enfermée dans la négativité. Enfin, la large proportion de jeunes en âge de voter, s’étant abstenu au premier tour, aurait pu et dû être une occasion en or pour Moncef Marzouki. Or l’absence d’effectivité des promesses politique faites aux jeunes laissera probablement ce vivier d’électeurs inexploité, et cela, au détriment de Marzouki.

Loin d’être pessimiste, on espère que le rêve démocratique tunisien ne se transforme pas en cauchemar dictatorial. Enfin, pour résumer tout cela, tout ce qui brille sur CNN, BBC et Al Jazeera n’est pas toujours de l’or.