Nous célébrons aujourd’hui la journée internationale des droits des femmes. A cet égard, la Tunisie aime à s’afficher en premier de la classe d’un monde arabe attardé, dans la continuité de la longue tradition nationale de féminisme d’Etat.

L’année 2021 a été marquée par la nomination de Najla Bouden au poste de cheffe du gouvernement. Elle serait ainsi la première femme à occuper un poste aussi élevé en Tunisie et dans le monde arabe. Mais par cette nomination, le président Kais Saied parait plutôt jeter les femmes ainsi que leur leadership politique dans la gueule du loup.

C’est qu’au-delà de cette nomination, le président de la République ne semble guère favorable aux luttes féministes. S’agissant de la question de l’égalité dans l’héritage, le texte coranique, a martelé Saied, ne souffre aucune ambiguïté, validant ainsi le statu quo sur la question.

En somme, le féminisme d’Etat affiché comme faire valoir démocratique continue d’avoir pour corollaire un sexisme anti-femme pratiqué à une large échelle dans la vie publique.

La période post révolution a joué le rôle de révélateur du degré d’enracinement des valeurs inscrites dans le Code du statut personnel et claironnées par l’Etat durant plusieurs décennies. Le nouveau contexte de liberté d’expression a fait remonter à la surface la lame de fond conservatrice.

Dans les faits, les agressions contre les femmes ont été multipliées par cinq en mars 2020 avec le début du confinement, dans le contexte du Covid-19. Plusieurs associations ont tiré la sonnette d’alarme contre la montée de ce phénomène.

Et la violence contre les femmes sévit également dans les espaces virtuels, puisqu’elles sont 80% à avoir été agressées sur le Net en Tunisie. Pour l’ex-présidente de l’Association tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD), Yosra Frawes, si le ciblage des femmes actives sur les réseaux sociaux est monnaie courante, il n’est pas pour autant fortuit. «Le lynchage des femmes qui s’expriment librement sur les réseaux sociaux, des militantes ou des femmes politiques a pour but de rayer les femmes de l’espace public», déclare Frawes à Nawaat.

Les violences contre les femmes n’épargnent même pas les hautes sphères politiques. Les épisodes houleux à l’Assemblée des Représentants du Peuple en témoignent. Or ce ciblage renvoie à un climat général où la place des femmes demeure un enjeu sociétal, y compris au cœur du Parlement.

«Historiquement, à chaque fois qu’il y a une crise à gérer, le statut des femmes surgit au premier plan. C’est une question nodale dans la société. Tantôt c’est la question de l’égalité à héritage, tantôt, ce sont les mères célibataires, etc», affirme Nabila Hamza, sociologue et membre du bureau exécutif de l’ATFD.

Des associations s’activent cependant pour donner droit de cité aux femmes exclues et marginalisées. Fille de la révolution des 17 décembre 2010 – 14 janvier 2011, l’association BEITY pour les femmes sans domicile s’est fixée le but d’en servir les revendications de dignité, de liberté et de justice sociale en édifiant en Médina, en plein centre historique de la ville de Tunis, un lieu d’hébergement des femmes sans domicile.

Toutefois, les inégalités de genre s’inscrivent également dans la banalité du quotidien. Les femmes tunisiennes consacrent ainsi 8 à 12 heures par jour aux charges domestiques, soit entre 33% et 50% de leur budget-temps quotidien. En revanche, les hommes réservent en moyenne à ces tâches 45 minutes, c’est-à-dire à peine 3% de leur temps. Or d’après l’étude budget-temps publiée par le ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes Agées, la valeur de ce travail non-rémunéré est estimée à 23,8 milliards de dinars, soit près de la moitié du PIB national tunisien de 2006.

Mais le regain des populismes tant décrié par les militantes féministes, est désormais une réalité dans notre pays. «Pour séduire d’éventuels électeurs, les politiciens vont caresser le peuple dans le sens du poil en adoptant un discours rétrograde et populiste. On ne s’attend donc pas à des responsables politiques ayant une vision de l’Etat garantissant les droits et les liberté », lance Naila Zoghlami, la présidente de l’ATFD.