En avril 2026, le Parlement tunisien a approuvé cinq accords de concession pour la production d’énergie solaire, d’une capacité totale d’environ 598 mégawatts et pour un coût d’investissement d’environ 1,64 milliard de dinars. Ces accords ont été rejetés par plusieurs députés, parce qu’ils y voyaient une atteinte flagrante à la souveraineté énergétique. Le Parlement a toutefois fini par approuver le projet, dès lors qu’il s’agissait d’une « proposition urgente » de la présidence de la République. Dans cette enquête, nous tenterons de décrypter objectivement, par des textes et des vidéos, les dessous de ces accords et des parties qui vont en bénéficier.

Dans le centre et le sud de la Tunisie, la terre ne se définit pas par les délimitations des propriétés ni par les chiffres indiqués sur les cartes d’investissement. C’est plutôt un espace de vie et de production, où les steppes et les pâturages s’étendent sur de vastes terres, et où les troupeaux se déplacent au rythme des pluies et de la succession des saisons. Autour de cet écosystème, qui tient à un équilibre si ténu entre la terre, l’eau et le climat, se développent des activités socioéconomiques liées à l’élevage et au commerce des ovins et de leurs produits dérivés. Aujourd’hui, les choses commencent à changer. Des inquiétudes montent face à la multiplication accélérée des projets d’énergies renouvelables et d’hydrogène vert : que se passe-t-il lorsque de vastes terres pastorales et agricoles sont transformées en sites de production d’énergie ? Quel est le coût de cette transformation pour les terres et l’eau ? Qui en sont les véritables bénéficiaires ? Et dans quelle mesure est-elle en adéquation avec l’idéal de souveraineté énergétique, eu égard à la politique d’ouverture aux investissements étrangers ?

Cette enquête coïncide avec l’engagement solennel en faveur de la transition énergétique. Celle-ci est présentée comme une transition verte et une option stratégique pour remédier notamment au déficit énergétique et soutenir une économie à faible émission de carbone. Notre but est de comprendre, en les décortiquant, les enjeux économiques, environnementaux et sociaux de tels projets.

Changer la vocation de la terre et les modes de vie locaux

Dans la région de Menzel-Habib, dans le gouvernorat de Gabès, l’une des zones incluses dans les projets de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, l’agriculteur Ezzedine Jamaï ne cache pas sa crainte quant aux répercussions qui pourraient en découler sur le mode de vie local. Il explique que « les terres choisies pour abriter ces stations ne sont pas des espaces déserts ou inexploités, mais des terres pastorales et privées dont dépendent depuis des décennies tant d’activités. » Il cite notamment le pâturage, l’agriculture saisonnière liée aux précipitations et les déplacements des troupeaux entre les steppes.

Mai 2026, Gabès – Une vue des terres de la région de Menzel-Habib utilisées par les éleveurs pour le pâturage des troupeaux pendant les saisons de sécheresse – Photos : Sana Adouni

Cette question revêt une importance accrue depuis l’approbation, par la Chambre des représentants, en avril 2026, de cinq accords de concession pour la production d’électricité à partir d’énergie solaire (« photovoltaïque »). Ces projets sont répartis entre les gouvernorats de Sidi Bouzid, Gafsa et Gabès, avec une capacité totale d’environ 598 mégawatts et un coût d’investissement estimé à environ 1,64 milliard de dinars. Ces contrats s’étendent sur une période de 20 à 25 ans, au cours desquels les sociétés détentrices des concessions entreprennent la construction et l’exploitation des centrales et la vente de l’intégralité de leur production à la Compagnie tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG). A défaut de quoi, les installations seront restituées à l’État ou démantelées conformément aux termes contractuels.1

Cependant, l’attribution de ces concessions, limitée à trois entreprises étrangères, soulève des questions, d’abord, en rapport avec le discours officiel, saturé de slogans chantant la souveraineté nationale. Puis, en rapport avec la mise en œuvre concrète de cette orientation. D’autant plus qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une politique présentée comme un fondement de la transition énergétique et de la réduction de la dépendance vis-à-vis des importations d’énergie.

Ces choix ont été annoncés dans un contexte marqué par des pressions accrues sur le secteur de l’énergie. En effet, le déficit énergétique de la Tunisie a atteint environ 6,3 millions de tonnes équivalent pétrole en 2025. Tandis que les dépenses allouées aux subventions énergétiques sont passés de 550 millions de dinars en 2011 à 7112 millions de dinars en 2025, soit près de 9 % du budget de l’État. Par ailleurs, la production nationale de gaz naturel ne couvre que 23 % de la consommation locale, selon les statistiques de l’Observatoire national de l’énergie et des mines.

Ces projets sont présentés dans le discours officiel comme une réponse nécessaire à ces dysfonctionnements.Toutefois, l’expansion des infrastructures énergétiques dans les zones pastorales et agricoles suscite, d’ores et déjà, des inquiétudes sur les transformations qui peuvent impacter les modes d’utilisation des terres et leurs fonctions économiques.

A ce propos, l’agriculteur Ezzedine Jamaï témoigne que « le mode de vie local a connu ces dernières années des transformations progressives, dues à la baisse des précipitations, au changement climatique et au déclin de la couverture végétale, ainsi qu’au recul du soutien apporté à l’activité pastorale. » Il ajoute que « ces transformations, bien qu’importantes, sont restées dans les limites de la capacité d’adaptation de la population. Or, l’installation de projets d’énergies renouvelables constitue une mutation d’une autre nature. Car elle ne se contente pas de modifier les modes de production, mais touche à la fonction même de la terre et en détourne l’utilisation vers d’autres finalités. »

Notre interlocuteur met en garde contre tout rétrécissement des espaces de pâturage. Car, selon cela « n’a pas seulement des effets néfastes sur la production agricole, mais s’étend à l’ensemble du système socio-économique, avec ce qu’il compte comme éleveurs, marchands et artisans, dans un contexte où la pression environnementale est déjà très forte. »

S’il ne rejette pas, fondamentalement, les projets d’énergies renouvelables, il ne souhaiterait pas qu’ils se fassent au détriment des équilibres locaux ou se transforment en espaces fermés aux activités de la population. Il cite, à ce propos, l’exemple de Gabès face aux mutations industrielles des dernières décennies, lorsque l’industrie lourde a transformé la ville, à vocation agricole et touristique, en un pôle industriel fortement pollué. Il insiste sur le risque de voir des désastres similaires se reproduire avec de nouveaux dispositifs.

Plus globalement, Leila Riahi, universitaire, chercheuse et membre du groupe « Souveraineté paysanne», estime que « le problème des projets d’énergies renouvelables réside dans les ressources dont elles dépendent, au premier rang desquelles figure la terre. » Elle explique que « ces projets exigent de vastes espaces. Ce qui rend les terres de pâturage du Centre et du Sud particulièrement attractives, en raison de leur proximité avec les réseaux et les infrastructures. En plus du faible coût de leur aménagement par rapport aux zones désertiques ou montagneuses. »

Contrairement à ce qui est colporté au sujet de ces terres, à savoir qu’elles seraient inexploitées, Leïla Riahi affirme que « loin d’être des espaces abandonnés, ces terres constituent le levier de l’économie pastorale en Tunisie. Toutefois, la transformation de ces zones en sites de production d’énergie signifie, concrètement, qu’elles seront cernées par des installations techniques. Ce qui limite les déplacements des troupeaux et restreint l’accès des éleveurs à leurs ressources habituelles, dans un contexte marqué par une vulnérabilité environnementale croissante et une demande de plus en plus importante de ces ressources. » Son approche rejoint celle d’Ezzedine Jamaï dans son témoignage concernant les retombées de tels projets sur les modes de vie locaux et le rapport des populations à la terre.

Poursuivant son analyse, Leïla Riahi souligne que « les largesses réglementaires accordées à l’investissement dans les énergies renouvelables ont facilité l’accès aux terres agricoles et pastorales, en l’absence d’une vision globale conciliant les exigences de la transition énergétique et les intérêts des communautés locales. » Elle ajoute que cette politique « s’inspire d’un modèle qui privilégie l’exportation au détriment de la satisfaction des besoins nationaux. »

En effet, les réformes de ces dernières années montrent une évolution progressive vers l’ouverture du secteur de l’énergie aux investissements. Le pic a été atteint lorsque l’Etat a autorisé la réalisation de projets de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables sur des terres agricoles sans en modifier la vocation, sous prétexte d’accélérer les investissements.Tout en engageant, parallèlement, une restructuration du secteur dans un cadre de concessions et de contrats à long terme.

Ce qui aggrave encore le déni de la réalité et le rythme effréné qui caractérise la mise en œuvre de ces projets, c’est l’absence d’évaluations suffisantes de leur impact environnemental et biologique. D’après la chercheuse, ces projets sont proposés en l’absence d’études approfondies de leur impact sur la biodiversité et les écosystèmes fragiles, notamment dans les zones de steppes et de pâturages. Sachant que celles-ci jouent un rôle prépondérant dans la lutte contre la désertification et la séquestration du carbone dans les sols, ce qui limite la possibilité d’évaluer leurs répercussions réelles sur ces écosystèmes. Et de conclure :

Le modèle actuel n’offre pas les conditions nécessaires à un transfert technologique ou à un véritable développement industriel, dans la mesure où les équipements sont presque entièrement importés. Alors que l’impact local reste circonscrit au niveau de l’emploi. Au final, les ressources naturelles sont réorientées vers une production d’énergie destinée principalement à l’exportation, au prix d’un rétrécissement inexorable des espaces dédiés au pâturage et à l’agriculture.Ce qui accentue le déséquilibre entre la transition énergétique et la préservation des fonctions économiques et sociales de la terre.

Au-delà de ce constat, le débat porte sur la nature du modèle économique qui sous-tend un tel projet et sur le discours environnemental qui l’accompagne. En effet, alors que l’impact local reste limité en termes d’emploi, d’industrialisation et de transfert de technologie, face à d’énormes concessions, la question se pose de savoir s’il s’agit d’une transition énergétique équitable ou d’une reproduction d’anciens rapports de dépendance.

Un « lavage vert » calqué sur le modèle colonial

Elyes Ben Ammar, membre de la Fédération générale de l’électricité et du gaz, affiliée à l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), estime que la polémique autour des concessions en matière de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables réside dans le modèle choisi pour sa mise en œuvre. Ce modèle redéfinit la relation entre l’État et le secteur énergétique dans un cadre de concessions et de contrats à long terme. Il souligne que la loi n°12 de 2015, relative à la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, a ouvert la voie au secteur privé, et en particulier aux investisseurs étrangers, pour se lancer dans la production d’électricité à partir de l’énergie solaire et éolienne dans un cadre de concession. Les entreprises retenues se chargent de la construction et de l’exploitation des centrales de production, et vendent l’intégralité de leur production en exclusivité à la Société Tunisienne de l’Electricité et du Gaz (STEG).

Le syndicaliste estime que « ce modèle reproduit le système de concessions de l’époque coloniale qui avait été démantelé à l’indépendance. Après la suppression des concessions françaises, la STEG a été créée en tant que cadre public unifié. Ce qui nous a fait passer d’un colonialisme direct à un colonialisme contractuel, puis de simples concessions accordées à des entreprises étrangères à des contrats à long terme conclus dans le cadre de la transition énergétique. » Il estime que le résultat est fondamentalement le même : « une mainmise extérieure sur des ressources stratégiques,aggravée par un recul progressif du rôle de l’État producteur. »

Dans un entretien accordé à Nawaat, Elyes Ben Ammar émet une série de réserves sur cette formule contractuelle. Il estime que « les risques économiques n’incombent pas à l’investisseur seul, mais sont partagés essentiellement par la STEG, puisque les contrats conclus obligent cette dernière à acheter la totalité de l’électricité produite pendant une période allant de 20 à 25 ans. Même dans les cas où le réseau national n’a pas besoin de la totalité de la production. »



Notre interlocuteur explique que ce modèle comprend également « la manière dont les politiques énergétiques sont élaborées ». Sur cet aspect, il déplore le recours croissant de la Tunisie aux agences et aux expertises étrangères pour l’élaboration des études et des stratégies liées à ce secteur. Il juge qu’une part importante de la prise de décision en matière d’énergie se fait désormais en dehors des institutions nationales ou sur la base de conceptions et de choix techniques prêts à l’emploi. Or selon lui, cela limite l’autonomie de la décision publique dans un domaine aussi stratégique.

Les données montrent, par ailleurs, que le coût d’achat de l’électricité dans le cadre de ces contrats, bien qu’il soit fixé contractuellement, reste déterminé par des facteurs externes, tels que le taux de change du dinar et les fluctuations des prix industriels en Europe. Alors que les recettes de la STEG restent libellées en dinars, ce qui crée un déséquilibre dans le partage des risques à long terme entre les deux parties.

Ce déséquilibre se voit accentué, selon le cadre contractuel lui-même, par une série de garanties accordées aux investisseurs. Parmi lesquelles un gel fiscal empêchant toute révision du régime fiscal pendant une période pouvant aller jusqu’à 25 ans, ainsi que le recours à des mécanismes d’arbitrage international hors de Tunisie pour le règlement des litiges. Concrètement, cela revient à céder une partie de la gouvernance contractuelle à des systèmes juridiques situés en dehors du cadre juridictionnel national. Tout cela conforte le caractère international de ces contrats et limite, ultérieurement, les moyens d’intervention souveraine.

Les mêmes données indiquent qu’un certain nombre de projets sont réalisés dans le cadre de consortiums internationaux regroupant des acteurs étrangers du secteur des énergies renouvelables. Parmi ces acteurs figure la société norvégienne Scatec, spécialisée dans le développement et l’exploitation de projets d’énergie solaire. Son nom a été cité dans certains rapports à l’occasion de l’exportation de crédits carbone2 vers des entités étrangères, notamment le ministère japonais de l’Environnement. Ainsi, une partie de la valeur environnementale des projets a été transférée vers l’étranger, pour un coût estimé à environ 80 millions de dinars.

En contrepartie, la présence locale reste limitée, puisqu’on ne compte qu’une seule entreprise tunisienne parmi les dix prestataires, sans garanties claires en matière de transfert de technologie ou de promotion de l’emploi local.

Une étude publiée en novembre 2025 par le Groupe de travail pour la démocratie énergétique replace cette transition dans son contexte historique: elle a débuté avec la libéralisation économique et les réformes structurelles lancées en Tunisie depuis la fin des années 1980. Celles-ci se sont concrétisées juridiquement par l’ouverture du secteur de la production d’électricité au secteur privé en 19963, puis grâce à la loi de 2015. Ce processus ne s’est pas limité à la Tunisie, mais a touché plusieurs pays du Sud, sous l’impulsion des recommandations des institutions financières internationales appelant à la libéralisation du secteur de l’énergie et à la réduction du rôle de l’État dans ce domaine.4

L’étude conclut que ce qui est présenté aujourd’hui comme une transition énergétique verte ne constitue pas une rupture avec le modèle précédent, mais le reconfigure. Au lieu de revoir le modèle de consommation, une partie de la production est délocalisée vers les pays du Sud, riches en soleil et en terres, afin de subvenir aux besoins des marchés européens. L’étude qualifie ce processus de forme de « lavage vert », dans lequel l’empreinte environnementale et les contingences de production sont transférées vers le Sud, tandis que les bénéfices climatiques et économiques sont comptabilisés dans le Nord.

Sur la même question, Saber Ammar, membre du mouvement « Stop pollution » et du Groupe de travail pour la démocratie énergétique, dénonce une « instrumentalisation de la notion de déficit énergétique dans le discours officiel afin de justifier la poursuite des projets de concession ». Il estime que cette définition occulte la nature du véritable déséquilibre de la balance énergétique. Il souligne que, contrairement à une certaine idée reçue, l’essentiel du déficit n’est pas dû à la production d’électricité, mais à la consommation de dérivés du pétrole. Ce qui remet en question les priorités des politiques énergétiques.

Interrogé par Nawaat, Saber Ammar explique que le déficit énergétique, estimé à environ 11 milliards de dinars, se répartit comme suit: environ 7 milliards de dinars liés aux importations de produits pétroliers utilisés principalement dans les transports, et environ 4 milliards de dinars liés au gaz naturel. Ce qui revient à dire, selon lui, que la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables apporte une réponse partielle mais ne touche pas au cœur du problème.

Le débat autour de ces concessions nous renvoie à d’autres grands projets stratégiques, dont l’hydrogène vert, présenté comme l’avenir de la transition énergétique orientée vers l’exportation. Il soulève, en revanche, de plus en plus de questions quant aux ressources sur lesquelles il s’appuiera et aux bénéfices qui en seraient tirés par la collectivité nationale.

L’hydrogène vert : mourir de soif pour éclairer l’Europe !

Leila Riahi estime, pour sa part, que « la question est d’autant plus complexe qu’elle est étroitement liée à l’eau, dans un pays qui souffre déjà d’une pénurie grave et de pressions croissantes sur l’agriculture et l’approvisionnement en eau. » Elle assure que « l’utilisation de l’eau comme ressource dans la production d’hydrogène destiné à l’exportation, sous forme d‘énergie, va priver le pays d’une ressource vitale pour sa sécurité alimentaire et sa production agricole… » Sur sa lancée, notre interlocutrice souligne que le discours officiel qui associe l’hydrogène vert à la transition énergétique « masque en partie la poursuite de la même doxa économique, fondée sur l’exportation de matières premières sous une nouvelle forme. » Celle-ci impose la restructuration d’une nouvelle chaîne de valeur qui s’appuie sur la terre, l’eau et le patrimoine écologique local, « sans développer de systèmes industriels nationaux capables de créer de la valeur ajoutée dans le pays », déplore-t-elle.

Des statistiques de l’Observatoire tunisien de l’eau, relatives à la situation hydrique dans la région de Gabès, montrent l’ampleur de la pression accumulée sur les ressources souterraines. Ainsi, les niveaux de prélèvement connaissent une forte baisse, passant de 715 litres par seconde en 1970 à environ 150 litres par seconde aujourd’hui, parallèlement à l’expansion de l’activité industrielle. Ces mêmes indicateurs révèlent également une hausse du coût de l’utilisation de l’eau dans le cycle industriel, alors que les besoins futurs des projets d’énergies nouvelles ne cessent de croître.

Par un simple calcul effectué à partir des données techniques disponibles, nous déduisons que la production d’un kilogramme d’hydrogène vert nécessite entre 20 et 30 litres d’eau traitée, en tenant compte des étapes d’électrolyse, de purification et de refroidissement. Suivant ces données, la consommation en eau du projet « H2 Notos », co-piloté par les sociétés Total Energies et Verbond »,avec une capacité de production annoncée de 200 000 tonnes par an, oscille entre 4 et 6 millions de mètres cubes par an.

Avec l’extension de cette estimation aux autres projets inscrits dans le corridor « South H2 », qui vise à exporter environ 2,5 millions de tonnes par an vers l’Europe, les besoins en eau s’élèvent à plusieurs centaines de millions de mètres cubes. Ce qui corrobore les estimations de l’Observatoire tunisien de l’eau, qui se situent aux alentours de 200 millions de mètres cubes par an.

Dans les faits, cela signifie que ces projets impliquent, de manière quasi automatique, le recours au dessalement de l’eau de mer pour satisfaire leurs besoins. Ce qui nous replonge dans un cercle vicieux : l’énergie nécessite de l’eau, et le dessalement consomme de l’énergie, dans un pays confronté à une grave pénurie d’eau.

Devant ce constat, Islam Zrelli, militant écologiste et membre de la campagne « Stop Pollution » à Gabès, estime que « miser sur le dessalement de l’eau de mer pour assurer les besoins de ces projets, complique encore davantage la situation. » Selon lui, ce processus exige une consommation d’énergie supplémentaires, avec ce qui en découle comme rejets salins, susceptibles d’accentuer la pression sur l’écosystème marin fragile de la baie de Gabès. Sachant que celui-ci souffre déjà des conséquences de l’accumulation de la pollution industrielle.

Interrogé par Nawaat, le militant écologiste souligne que l’infrastructure même de ces projets a été conçue principalement pour répondre à la demande européenne en énergie propre, et pour générer des devises fortes. Le corridor dit « SouthH2 » vise, explique-t-il, à acheminer l’hydrogène vert produit dans le sud de la Méditerranée vers l’Europevia un réseau de gazoducs. Celui-ci s’étend de la Tunisie à l’Italie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne, avec une capacité atteignant environ 4 millions de tonnes par an.

Islam Zrelli met en garde contre « le risque, pour la région de Menzel-Habib, pressentie pour accueillir une partie des infrastructures de ces projets, de se retrouver confrontée à un scénario similaire à celui vécu dans les années 1970. » « A l’époque, explique-t-il, les ressources naturelles ont été exploitées au nom du développement –de l’industrie lourde notamment-, au détriment des collectivités locales qui ont dû en supporter le coût environnemental et social. Cela s’est traduit par la suite par des pressions croissantes qui ont poussé une partie de la population à émigrer ou à chercher des alternatives économiques en dehors de leur région. »

Cette évolution est, pour Islam Zrelli, symptomatique d’une grande dérive de la transition énergétique. Il estime que « toute transition qui ne garantisse pas la préservation des ressources en eau, qui ne serve pas le développement local et qui n’assure pas qu’une part significative des bénéfices soit reversée aux forces de production reste une transition bancale. Quand bien même celle-ci se draperait d’une apparence verte. »

Avril 2026, Sidi Bouzid – Le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie inaugure une centrale solaire – Page Facebook STEG

Allant dans le même sens, des études publiées par l’ONG ReCommon soulignent que ce qui est présenté comme une « transition énergétique verte » dans le sud de la Méditerranée reproduit en fait des schémas de répartition inéquitable des ressources. Les terres et les espaces naturels des pays du Sud étant utilisés pour produire de l’énergie destinée principalement à répondre aux besoins de l’Europe industrielle.

Cette organisation considère que des projets tels que l’hydrogène vert ou les grandes infrastructures énergétiques relèvent de ce qu’elle qualifie de « fausses solutions », dans le sens où ils n’entraînent pas une réduction substantielle de la consommation d’énergies fossiles, mais plutôt un transfert de l’empreinte écologique vers le Sud, sous couvert de la « transition verte ».

Il se trouve que ces « fausses solutions » surviennent dans un contexte européen en pleine mutation suite à la guerre en Ukraine et à la crise du gaz. On sait que des programmes tels que le « Pacte vert pour l’Europe »5 et « REPowerEU », pour pallier le manque, se sont appuyés sur les pays du sud de la Méditerranée, riches en soleil et en vent, notamment en Afrique du Nord. Ils en ont fait des espaces stratégiques pour la production d’électricité et d’hydrogène vert.

Elena Gerebizza, chercheuse et activiste au sein de ReCommon, souligne, dans un entretien exclusif accordé à Nawaat, l’existence de deux voies parallèles pour les projets d’hydrogène vert en Tunisie : un projet pilote drivé par le gouvernement tunisien dans le gouvernorat de Gabès, et un autre projet en cours de discussion dans le cadre d’une coopération tuniso-italienne. Celui-ci devrait être installé dans la région d’El Hawaria, près de la station de pompage de gaz SERGAZ (offrant une infrastructure gazière), là où le gazoduc « Transmed » relie le pays à la Sicile. Elle note, toutefois, « l’absence de données concernant la réalisation d’études d’impact indépendantes sur l’environnement ou l’eau avant le choix du site, ainsi que le coût dissimulé de ces projets pour les ressources naturelles ».

Tout cela explique l’accélération des événements en 2024 et 2025. Une période marquée par une série de rencontres et de consultations entre la Tunisie et l’Italie afin d’examiner ce projet auquel seront associés ENI, Enel et Acea dans le cadre du « plan Matti ». Celui-ci intègre les questions de l’énergie et de l’immigration dans une stratégie italienne globale. Ce projet a été mentionné dans un rapport officiel présenté par le gouvernement italien au Parlement en juin 2025.

Au cours de notre enquête, nous avons tenté d’obtenir une réponse officielle du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie au sujet d’un certain nombre d’anomalies relevées par nos investigations. Une demande d’audience a ainsi été adressée au ministère, et des contacts ont été pris avec son service de communication, lequel nous annoncé que le ministère refusait pour l’instant de se prononcer sur la question des concessions.

Nawaat a également adressé une demande similaire au ministère de l’Environnement afin de s’enquérir des aspects environnementaux liés à ces projets. Mais, jusqu’à l’heure où cet article est mis en ligne,nous n’avons reçu aucune réponse.

Cela dit, l’ensemble des données montrent que l’évolution des politiques énergétiques en Tunisie suit une tendance européenne visant à redéfinir les priorités de la transition énergétique au sein de l’espace méditerranéen. Il est clair que la priorité est de garantir l’approvisionnement extérieur selon des approches libérales en phase avec des conditions et des financements extérieurs.

Ce processus est mis en œuvre au niveau local dans le cadre d’une double approche alliant l’adaptation à ces tendances et la promotion d’un discours souverainiste en parallèle. Le fossé se révèle néanmoins béant entre le discours et la pratique dans la gestion d’un dossier stratégique présentée sous une nouvelle allure, celle d’un « lavage vert ».Celle-ci sert, en fait, de vernis couvrant une vieille politique d’extraction et d’orientation des ressources vers l’extérieur. Aujourd’hui, au nom d’une coopération biaisée, le Sud est mobilisé pour produire des solutions énergétiques aux crises du Nord sans en bénéficier. Avec, pour corollaire, une redistribution inégale des ressources et des pressions croissantes sur les collectivités locales et les générations futures.


  1. Rapport de la Commission de l’industrie, du commerce, des ressources naturelles, de l’énergie et de l’environnement sur les projets de loi n° 01, 02, 03, 04 et 05 de 2026, relatifs à l’approbation des accords de production d’électricité par plusieurs centrales photovoltaïques. Assemblée des représentants du peuple (ARP), avril 2026. Disponible sur le site officiel de l’ARP : www.arp.tn ↩︎
  2. Crédits carbone : unités représentant une tonne d’équivalent dioxyde de carbone réduite ou éliminée. Elles sont utilisées sur les marchés du carbone pour compenser les émissions. ↩︎
  3. Loi n° 27 du 1er avril 1996, relative à l’attribution de concessions de production d’électricité au secteur privé. ↩︎
  4. Étude intitulée «La transition énergétique en Tunisie : entre privatisation et souveraineté énergétique», Groupe de travail pour la démocratie énergétique (EMLAD), novembre 2025. ↩︎
  5. Commission européenne, « Pacte vert pour l’Europe » (European Green Deal), 2019. ↩︎