C’est l’arsenal juridique le plus commenté, le plus polémique, le plus remis en cause de l’histoire contemporaine tunisienne. Le Code du statut personnel (CSP) n’est pourtant pas seulement un texte de loi. Il est devenu l’emblème de l’exception tunisienne face à des pays où le statut de la personne demeure, à des degrés divers, régi par la référence à la charia islamique.

En 1956, la Tunisie s’est imposée une rupture. L’abolition de la polygamie, l’instauration du divorce judiciaire, l’exigence du consentement au mariage, puis la légalisation précoce de la contraception et de l’interruption volontaire de grossesse, ont profondément remodelé la structure familiale et, par ricochet, la société entière.

Mais cette modernisation juridique n’a jamais correspondu à une libéralisation complète des corps. Le CSP s’est affranchi de la charia sans jamais la renier totalement. Son « père fondateur », Habib Bourguiba, s’est imposé des limites dans son ijtihad (effort d’interprétation du droit islamique), dans un fragile jeu d’équilibriste face à ses détracteurs conservateurs.

Cette fragilité congénitale du Code est encore là. Elle se lit dans le maintien de règles successorales inégalitaires, dans certaines dispositions à caractère moral, dans le poids des coutumes et des usages, dans cette conception persistante de la famille où l’homme demeure, sous différentes formes, le centre économique et symbolique du foyer.

Même lorsque la loi évolue, le vieux logiciel social résiste. La réforme de 1993 a ainsi supprimé «l’obligation d’obéissance » de l’épouse pour lui substituer la notion de « coopération entre les époux ». Une avancée considérable. Mais une modification de vocabulaire ne suffit pas toujours à démanteler une architecture patriarcale vieille de plusieurs générations.

Décembre 2025 Tunis – Des manifestants brandissent le portrait de Bochra Belhaj Hmida, avocate et figure du féminisme tunisien. Poursuivie dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », elle a été contrainte à l’exil pour échapper à une incarcération qu’elle qualifie d’injuste. Elle a par la suite été condamnée par contumace à 33 ans de prison – Nawaat photos – Alaa Agrebi.

La femme, cet éternel bouc émissaire

La contradiction est là, sous nos yeux. La femme tunisienne travaille, cultive la terre, soigne, enseigne, étudie, dirige, crée, entreprend. Elle contribue aux revenus du ménage, élève les enfants, prend en charge les parents âgés. Elle brille par ses réussites académiques et professionnelles.

Et pourtant, à chaque crise, elle peut redevenir le problème. On lui impute le célibat. Le divorce. La baisse de la natalité. La « dévirilisation » des hommes. Le désordre moral. Parfois même, dans les discours les plus absurdes, les conséquences de phénomènes qui la dépassent largement.

On oublie ce qu’elle fait. On oublie aussi ce qu’elle subit. Celles qui sont harcelées dans l’espace public. Celles qui sont violentées dans l’espace privé. Celles qui meurent sous les coups de leur époux. Celles qui sont condamnées aux corvées domestiques seulement parce qu’elles sont nées de sexe féminin. Celles qui dépensent pour laisser à leur partenaire la possibilité d’investir. Celles qui sortent d’un divorce dépouillées, épuisées, parfois précarisées. Celles auxquelles on assigne la responsabilité d’éduquer, de faire à manger, de repasser le linge, de maintenir la famille debout.

Et elles n’auraient pas le droit de s’en plaindre. Parce que c’est ainsi. Parce que leurs mères faisaient pareil. Parce que leurs grands-mères faisaient pareil. Parce que c’est « l’ordre naturel des choses ».

Les adversaires changent, mais l’objectif reste le même

Les adversaires changent au fil du temps. Tantôt, ils drapent leur discours dans la défense de la religion. Ce sont les cheikhs de la Zitouna, les islamistes d’Ennahdha et leur proposition de « complémentarité » entre les hommes et les femmes, le rejet de l’égalité successorale proposée par la COLIBE, ou les salafistes et leur appel à la violence envers les féministes. Tantôt, ils invoquent la préservation de l’ordre moral : ce sont ces fréristes qui ont investi les réseaux sociaux et y diffusent, sous couvert de défense des « valeurs », un discours profondément misogyne et réactionnaire.

Tantôt encore, ils se réclament des « priorités de la lutte ». C’est le cas de certaines franges de la gauche qui font primer les revendications socio-économiques sur les questions dites sociétales et les libertés individuelles, comme si les deux pouvaient être dissociées. Comme si l’émancipation économique pouvait se construire sur des corps contrôlés, des sexualités normées et des droits individuels suspendus.

D’autres invoquent la préservation de la famille, la souveraineté nationale ou la « volonté du peuple ». C’est le registre de Kais Saied et de ses disciples. Un discours qui peut se faire virulent, frontal et clivant, mais qui sait aussi emprunter un langage plus lisse, celui de la protection, de la dignité, de la justice, de la souveraineté ou de la défense des plus vulnérables.

Des valeurs en apparence positives, qu’il suffit de déplacer pour en faire des instruments de contrôle : protéger la famille peut signifier préserver les rapports de domination qui la traversent, invoquer la souveraineté peut servir à disqualifier les droits universels comme des importations étrangères, parler au nom du peuple peut permettre de réduire au silence celles et ceux dont les droits ne correspondent pas à la norme majoritaire.

Ainsi, les adversaires changent. Les discours se modernisent. Les arguments se renouvellent. Ils se distinguent entre eux par leurs méthodes, leurs références idéologiques et l’ampleur de leur hostilité aux droits des femmes.

Ils peuvent même se combattre férocement. Pourtant, ils se rejoignent parfois, s’empruntent des éléments de langage et convergent dans une même obstination : préserver, au mieux, le statu quo. Au pire, renverser l’équilibre fragile construit par le CSP au détriment de l’autonomie des femmes.

La famille, cet outil de contrôle social

En Tunisie, la définition de la famille comme « cellule de base de la société » constitue moins une description neutre qu’un outil idéologique central dans la reproduction du système patriarcal. Malgré le caractère progressiste du CSP, le discours de « protection de la famille » a été, et demeure, instrumentalisé pour consacrer les inégalités de genre et contrôler le corps et le rôle des femmes, dans la sphère privée comme dans la sphère publique.

La famille n’est pas seulement un espace affectif. Elle est aussi un espace de pouvoir, de répartition des tâches, de transmission des normes et des ressources. La présenter comme une structure qu’il faudrait protéger à tout prix revient souvent à protéger l’ordre familial avant les individus qui le composent.

Ces contradictions atteignent leur paroxysme avec la Constitution de 2022, qui réaffirme la « protection de la famille » comme une priorité constitutionnelle. Une démarche perçue par les mouvements féministes comme un recul par rapport à la logique des droits individuels et de l’égalité citoyenne.

Cette sacralisation juridique du noyau familial peut devenir une justification de la protection de l’ordre familial. Lorsque le foyer devient un lieu d’emprise, lorsque la femme est battue, humiliée ou enfermée dans une relation qu’elle ne peut quitter, ce n’est pas la structure qu’il faut protéger à tout prix. C’est l’individu.

Cette logique dépasse le droit. Sous prétexte de répondre aux « mutations » sociales, le ministère de la Femme semble lui aussi privilégier la stabilité familiale et institutionnelle au détriment de l’émancipation individuelle.

Aujourd’hui, le CSP est de nouveau sur la table

Le retour de ces débats n’est donc pas anodin. En 2025, la proposition visant à permettre aux notaires de prononcer certains divorces par consentement mutuel a suscité de fortes inquiétudes parmi les défenseurs des droits des femmes. Au-delà de la question procédurale, c’est la fonction protectrice du juge qui est en jeu face aux rapports de force économiques et sociaux pouvant exister entre les époux.

Dans le même temps, des députés ont relancé ouvertement le débat sur une révision du CSP. En novembre 2025, Abdessattar Zarai a demandé que le Code revienne devant le Parlement et a évoqué explicitement la question de la polygamie, au nom d’une lecture religieuse. En mars 2026, Thabet El Abed a, de son côté, annoncé une proposition concernant les droits successoraux des enfants dont la filiation paternelle est établie judiciairement par analyse génétique.

Ces initiatives ne sont ni identiques dans leur portée ni dans leurs motivations. Mais leur juxtaposition est révélatrice : le CSP est redevenu un terrain de réouverture des rapports de force autour de la famille, de la filiation, du divorce et de l’héritage.

Le plus inquiétant n’est pas que le Code soit discuté. Un texte de loi peut, et doit, évoluer. Le véritable enjeu est de savoir dans quelle direction. Car derrière chaque réforme du droit de la famille se joue toujours la même bataille : celle de savoir si la femme est d’abord un membre de la famille que l’on protège, ou une citoyenne autonome dont les droits doivent être protégés.

25 juillet 2026 Tunis – De toutes les luttes la femme tunisienne fait face. Face à l’arbitraire et au recul démocratique, sa voix résonne avec force lors de la manifestation du 25 juillet pour dire non à la dictature – Nawaat photos – Malek Ben Dekhil

Le féminisme d’Etat, l’alibi du pouvoir

Depuis son édiction, le CSP est devenu un outil politique. Derrière le discours officiel d’un « féminisme d’État » destiné à renforcer l’image internationale de la Tunisie, le pouvoir masque ses pratiques autoritaires. Voilà une constante de la politique tunisienne.

On compte, sous Kais Saied, deux cheffes de gouvernement successives : Najla Bouden, puis Sarra Zaafrani Zenzri. Une autre femme à la tête d’un ministère régalien, la Justice, en l’occurrence Leila Jaffel. L’image est forte. Elle est même historique. Mais pour en faire quoi ? De simples détentrices d’un pouvoir qui n’est pas le leur ? Subir ou abdiquer ?

Une femme peut être ministre, députée ou cheffe de gouvernement sans que soient bouleversés les rapports sociaux qui produisent les inégalités. Le féminisme ne se mesure pas au nombre de femmes dans les institutions.

Deux femmes à la Kasbah ne suffisent donc pas à faire oublier une réalité politique plus large. D’autant moins lorsque le chef de l’État refuse de faire de l’égalité entre les citoyennes et les citoyens un principe politique central, et développe un discours où les droits individuels peuvent être opposés à la famille, à la communauté, à l’identité ou à ce qu’il présente comme la volonté du peuple.

La rébellion existe, comme sa culpabilisation

La rébellion existe, sa culpabilisation aussi. Elle est difficile, faite de tiraillements et de souffrance. Celles qui la portent ne se laissent pas faire, mais en paient le prix. Elles sont sur tous les fronts : les militantes historiques, les associations, les avocates, les journalistes, les universitaires, des femmes agricoles, celles aussi qui font tourner les usines. Il y a aussi une nouvelle génération de jeunes militantes déterminées à poursuivre la lutte.

Elles parlent de violences sexistes et sexuelles. Elles parlent de consentement, de sexualité, d’avortement, de travail domestique, d’autonomie économique, de liberté individuelle. Elles contestent les discours misogynes qui circulent sur les réseaux sociaux et jusque dans les arcanes du pouvoir. Certaines sont en prison. D’autres, exilées. D’autres encore sont visées par des campagnes de diffamation, des menaces, du harcèlement et de la violence numérique.

Derrière chacune de ces trajectoires, il y a une même réalité : l’espace politique se referme, et les femmes qui refusent d’y être silencieuses en paient souvent un prix particulier.

A cela s’ajoute le sort des femmes subsahariennes, qui cumulent précarité, racisme, violences et vulnérabilité face aux politiques migratoires.

Alors que faire ? Préserver cet acquis juridique face aux menaces qui le guettent, ou exiger davantage de réformes ? La réponse tient dans les deux à la fois.

Le féminisme tunisien ne peut donc pas être réduit à la défense d’un texte de 1956. C’est un combat de tous les jours, et sur plusieurs fronts. Car Le 13 août célèbre une loi. Il reste à célébrer une égalité qui ne se négocie plus.