Ils marchent d’un pas lourd, la tête baissée, le visage contracté, en quête éperdue d’une voie de salut individuel… Des signes qui caractérisent désormais de plus en plus de Tunisiennes et de Tunisiens, que l’on croise au quotidien dans les rues ou dans les cafés. Des signes qui, souvent, s’accompagnent d’un silence prudent et de la peur d’être à tout moment livré, par des délateurs embusqués, à cette Inquisition en ligne qui traque quiconque ose dire « non » ou dire la vérité. Au final, le silence et la terreur se propagent, et une police intérieure s’installe dans les esprits, bride les idées et muselle les bouches avant même qu’elles ne songent à s’ouvrir.

Cette méfiance, presque obsessionnelle, n’a jamais été l’apanage de groupes spécifiques. L’instinct de survie l’amplifie, la diffuse à grande échelle et finit par ériger des lignes rouges, des tabous et de l’autocensure. Ces barrières se nourrissent d’une actualité si riche en rebondissements : arrestation de tel individu, licenciement de tel autre, répression d’un groupe de manifestants, renvoi devant un conseil de discipline… Ainsi que d’autres formes d’ostracisme et de persécution qui continuent à sévir dans le pays.

Cette peur de parler de politique ou du pouvoir incite l’individu à se désintéresser de la chose publique, de la critique, du débat et, en définitive, de toute participation à la vie publique. Elle pousse également nombre de médias à éviter d’aborder des sujets susceptibles de déranger le pouvoir, avant de finir, pour certains, par se transformer en porte-voix de la désinformation et de la propagande. Après avoir connu, au lendemain de 2011 et durant quelques années, une ère d’ouverture où tout le monde discutait politique dans les cafés, les rues, les marchés et autres espaces publics, le paysage a radicalement changé : désormais, parler de politique ou de pouvoir peut conduire en prison.

Peur, désillusion et désintérêt pour la chose publique

À l’instar de nombreux cafés et lieux de détente du pays, il existe à Jebeniana (gouvernorat de Sfax) un café célèbre fréquenté, depuis les années 1990, par des membres de l’élite intellectuelle locale — opposants au régime, syndicalistes, étudiants et élèves militants. Durant des décennies, ce café a servi de forum de débat, pour commenter l’actualité, échanger des informations et discuter des clivages politiques et idéologiques. Tout le monde a constaté ces dernières années que le café commençait à perdre son éclat. Il n’est plus ce lieu où l’on entendait, comme autrefois, des discussions aussi hardies sur la politique, le pouvoir, la religion et l’État, bien qu’il soit toujours bien fréquenté. On n’y trouve plus le même intérêt et la même passion pour ces sujets. Est-ce dû à la peur ?

Ghazi Ben Alia, 49 ans, un habitué de ce café, est un ancien militant étudiant devenu aujourd’hui enseignant du primaire et syndicaliste. Interrogé par Nawaat, il constate lui aussi un changement manifeste dans les conversations de café. « Il y a quelques années, dit-il, les débats sur la politique et les affaires publiques y occupaient une place prépondérante. Les citoyens commentaient les décisions du pouvoir et analysaient la situation du pays, et l’on entendait des points de vue différents. Aujourd’hui, de tels sujets sont abordés avec une extrême prudence ; beaucoup préfèrent même les éluder totalement. » Ghazi ajoute que « souvent, lorsqu’un groupe de personnes est réuni autour d’une table, la conversation est ordinaire et variée. Mais dès que la discussion tourne à la politique ou à l’action du pouvoir, le sujet change rapidement : certains se contentent d’écouter, d’autres préfèrent garder le silence, tandis que d’autres le disent clairement : “La politique, ça ne nous regarde pas, chacun s’occupe de ses affaires”. »

Notre interlocuteur estime que cette situation n’est pas due seulement à la désaffection des citoyens pour ce qui se passe dans le pays, mais aussi à la peur des représailles. Le citoyen pèse désormais ses mots, et fait attention à qui l’écoute et qui pourrait rapporter ses propos. C’est pourquoi il préfère se tenir à l’écart du débat politique pour se concentrer sur ses préoccupations quotidiennes : le travail, la cherté de la vie, la famille, la santé et l’avenir de ses enfants. Le syndicaliste souligne que la déception et la méfiance à l’égard de l’ensemble de la classe politique —pouvoir et opposition — expliqueraient également pourquoi les gens fuient les discussions politiques.

Un rapport de l’organisation de défense des droits humains « Intersection », intitulé « Sous le poids de la marginalisation », indique que 285 cas de violations touchant divers droits et répartis sur plusieurs régions ont été recensés entre mars 2025 et février 2026. Ce constat confirme que ces atteintes ne sont ni fortuites ni isolées, mais dénotent une tendance récurrente à l’échelle nationale. Elle témoigne de l’ampleur de ces pratiques, de la diversité des catégories sociales touchées et de la gravité de leur impact sur les droits humains. Les violations ont pris des formes diverses, allant des restrictions à la liberté d’expression et de protestation, ainsi qu’à l’absence de garanties d’un procès équitable, jusqu’aux violations du droit au logement et à l’accès aux prestations de base. Sans compter la dégradation de l’environnement qui porte atteinte au droit à un environnement sain et à une bonne santé.

Ces données montrent que le citoyen, à l’écoute de l’actualité quotidienne, veille désormais à ne pas faire entendre sa voix dans l’espace public. Ainsi, quand les cafés, les marchés, les rues et les lieux publics cessent d’être des espaces de débat, cela signifie que la peur n’est plus un simple sentiment individuel, mais qu’elle refaçonne les comportements et le rapport des gens à la chose publique.

Le vrai problème est donc dans la peur de s’exprimer. Cette peur s’installe peu à peu dans le quotidien : on supprime des publications, on évite de commenter ou de partager des informations ayant valu à des individus ou à des organisations de la société civile des poursuites sous des prétextes administratifs. À mesure que ces réflexes se répètent, la peur se transforme en autocensure. Le citoyen commence alors à surveiller ses mots et ses pensées, choisissant le silence avant même qu’on le lui impose.

Ce sentiment de peur a été exacerbé par l’intensification et la généralisation de la répression visant, tour à tour, ceux qui protestent contre leurs conditions de vie (telles que les coupures d’eau et d’électricité), et ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux et se retrouvent poursuivis en vertu du décret 54. Cette répression n’a pas épargné ceux qui contestent les promesses non tenues et les retards dans l’application de la loi — à l’instar des diplômés chômeurs dans plusieurs régions —, ceux qui réclament spontanément la fin de la pollution, ou encore ceux qui protestent contre la mort d’élèves due à des négligences, comme ce fut le cas à Mazouna. Autant d’exemples d’injustice touchant tous les secteurs sans exception.

Fedy Frayhi, membre de l’organisation « Intersection pour les droits et les libertés », affirme que la peur qui a gagné la société depuis la promulgation du fameux décret 54 est telle que de nombreux citoyens et militants hésitent à dénoncer les injustices et les violations dont ils ont été victimes ou à témoigner, même lorsqu’il s’agit de questions d’intérêt public ou relevant de la vie quotidienne. Plus de 70 cas de violations ont été à ce jour recensés et documentés par son organisation depuis l’entrée en vigueur du décret n° 54, note Frayhi.

Il souligne que les cas rendus publics concernent uniquement les personnes ayant donné leur accord. Car la majeure partie des violations ne sont pas dénoncées par crainte de représailles, qui risqueraient d’aggraver leur cas.

Pour Fedy Frayhi, quand la peur pousse les citoyens jusqu’à s’abstenir de soulever leurs propres problèmes, tels que celui des décharges publiques, il ne reste plus rien à espérer. Il ajoute que le décret 54 n’a pas seulement réussi à faire taire les voix par des poursuites judiciaires ou la prison. Il a également contribué à instaurer un climat de peur et d’autocensure, en faisant appliquer l’adage « Tais-toi, les murs ont des oreilles ! », ce qui nous replonge dans le monde d’avant 2011.

Frayhi évoque également le cas de l’avocate et journaliste Sonia Dahmani, qui a défrayé la chronique. Il estime que les circonstances de son arrestation, les violations qu’elle a subies en détention et les lourdes peines de prison prononcées à son encontre ont eu un impact considérable sur les Tunisiens. Dans le sens où le traitement qui lui a été réservé a envoyé un message d’intimidation à quiconque songerait d’exprimer son opinion, y compris sur les réseaux sociaux.

Ce tableau montre clairement qu’en Tunisie, la politique n’est plus un droit, mais une source de danger. Le silence n’y est plus nécessairement signe d’adhésion ; il est plutôt synonyme de peur, de déception, marqué par la conviction de l’impuissance de la parole. Le plus grand danger est quand cette peur se déplace de la sphère individuelle à l’espace public : le dialogue rationnel cède aux chuchotements et aux rumeurs, et les citoyens — en particulier les jeunes — cessent de s’impliquer. Ainsi, la politique, au lieu d’être un espace naturel de débat et de réflexion, devient un domaine dangereux.

11 mai 2024, Maison de l’Avocat à Tunis –La correspondante de France 24, Maryline Dumas, l’air choquée après l’irruption de policiers cagoulés dans les locaux de la Maison de l’Avocat et l’arrestation de Sonia Dahmani en plein direct – Image extraite du Journal de l’Afrique de France 24.

Le déclin de l’homme public et les mutations de l’espace public

La peur d’aborder des sujets sur la politique ou le pouvoir n’explique peut-être pas, à elle seule, toutes les mutations que connaît la société tunisienne. Cette dernière a été éprouvée par la gestion des gouvernements successifs de ces dernières années, sans pour autant percevoir la moindre amélioration dans ses conditions de vie ou les services publics. Alors qu’elle commençait déjà à perdre confiance envers les acteurs politiques.

À ce niveau, le sociologue Mohamed Jouili ​​n’exclut pas que la peur du pouvoir puisse amener le citoyen à se détourner des affaires de son pays et des valeurs de la citoyenneté. Toutefois, il considère ce facteur comme secondaire devant ce que l’on appelle le « déclin de l’homme public ». Il s’agit d’un concept avancé par le sociologue américain Richard Sennett en 1977. Il repose sur une idée fondamentale révélant de profondes mutations au sein des sociétés, comme celles dont nous sommes témoins aujourd’hui en Tunisie.

Dans son entretien avec Nawaat, Mohamed Jouili ​​explique que « le déclin de l’homme public signifie un recul de la présence de l’individu dans l’espace public et une baisse de sa capacité à s’intégrer dans un espace commun où les gens échangent idées, projets et visions. Les gens se tournent de plus en plus vers l’individualisme ; l’espace public ne les convainc plus comme auparavant et ne constitue plus le lieu où ils conçoivent leurs projets collectifs ou échangent des idées sur l’avenir. »

Au lieu de cela, poursuit le sociologue, « nous nous sommes orientés de plus en plus vers ce que l’on pourrait appeler le “salut individuel”. Autrement dit, chaque individu se préoccupe de trouver des solutions personnelles à ses diverses crises. C’est une tendance que l’on constate clairement dans les sociétés capitalistes et dans celles où l’individualisme s’affirme : l’espace public s’y rétrécit progressivement pour laisser place à des espaces privés et à des systèmes de sens individuels — tels que le sens de la vie ou de l’existence. Même cas pour les grandes questions et problématiques qui, autrefois, étaient abordées comme des questions d’intérêt public. »

Notre interlocuteur va plus loin dans son analyse. Il affirme que « la société est passée progressivement d’un esprit de bien commun — dont la réalisation incombait à l’État et à ses institutions — à un esprit de salut individuel fondé sur l’intérêt personnel. L’individu se préoccupe désormais plus de ses propres problèmes et besoins, et s’implique moins dans les affaires publiques. Cela s’est vérifié lors des récentes crises de l’eau et de l’électricité, où la recherche de solutions individuelles l’emporte sur l’analyse des causes structurelles et le débat sur la gouvernance et les politiques publiques. »

Le chercheur attribue cette métamorphose au recul du rôle de l’État et à la déliquescence des institutions chargées des services publics et sociaux. Il y a aussi de profondes mutations sociales que les vieilles institutions, y compris les partis politiques, les organisations de la société civile et les espaces de médiation et d’encadrement, n’ont pas su intégrer. D’où la nécessité de redéfinir le sens de l’espace public aujourd’hui, ainsi que la manière de le restructurer et de lui redonner sa capacité à impulser des débats et à proposer des solutions communes qui transcendent l’individualisme.

Des pressions contre la presse pour affaiblir son rôle de contre-pouvoir 

La peur, qui a rapidement modifié les comportements des citoyens dans leur rapport avec la chose politique, déteint de manière encore plus marquée, sur le secteur de la presse et de la communication. Les données disponibles pour l’année 2026 révèlent en effet une aggravation de la crise de la liberté de la presse en Tunisie, dans un contexte de recrudescence des poursuites judiciaires à l’encontre des journalistes. Des peines de prison sont prononcées et le recours à des dispositions répressives, notamment le décret n° 54 et l’article 86 du Code des télécommunications devient monnaie courante. La liberté de la presse est presque à l’agonie, si l’on excepte quelques bastions qui résistent à la soumission et au règne de la médiocrité malgré les attaques incessantes dont ils font l’objet.

Le 4 septembre 2026, le rédacteur en chef du site Al Qatiba, Mohamed Yousfi, a été arrêté sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces liées à l’enrichissement illicite.  Peu avant lui, le journaliste et chroniqueur Haythem Mekki a été condamné à un an de prison ferme, ce qui l’a contraint à quitter le pays. Tout comme la journaliste Khawla Boukrim en juin 2026, condamnée par contumace à quatre ans de prison pour des publications critiquant les politiques publiques. Alors que le journaliste Zied El Heni, Mourad Zghidi et Borhane Bsaies, étaient déjà en prison depuis plus de deux ans.

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a recensé 14 poursuites judiciaires engagées contre des journalistes au cours de la période couverte par le rapport annuel sur l’état des libertés de la presse, du 1er avril 2025 au 1er avril 2026. De son côté, Reporters sans frontières a indiqué que 28 journalistes avaient fait l’objet de poursuites judiciaires en vertu du décret 54, selon des données publiées en janvier 2026.

Cet état des lieux montre que les restrictions imposées aux médias, l’affaiblissement de leur rôle de contrôle et de la capacité des journalistes à dénoncer la corruption et à interpeller les responsables, envoient un message d’intimidation à de larges couches de la société. Cela les incitent avant tout à chercher à éviter la prison et à cesser de soutenir publiquement une corporation prise pour cible par le pouvoir. C’est dire que la presse tunisienne traverse l’une de ses périodes les plus sombres, une période sans précédent sous les régimes de Bourguiba et de Ben Ali, tant sur le plan juridique que politique, professionnel et même déontologique.

A ce sujet, Khawla Chabbeh, coordinatrice de l’Unité de monitoring au sein SNJT, souligne que la situation alimente les craintes d’un recours systématique à la voie judiciaire comme moyen de pression à l’encontre des journalistes. En particulier lorsque les poursuites portent sur des déclarations ou des opinions qu’ils ont exprimées dans le cadre de l’exercice de leur droit à la liberté d’expression ou de leur participation au débat public.

Ce qui accrédite cette thèse, selon Khawla Chabbeh, c’est que quatre journalistes croupissent actuellement en prison, la plupart d’entre eux ayant été condamnés dans des affaires d’opinion. Alors qu’ils font l’objet d’autres poursuites liées à des affaires de nature financière en relation, directe ou indirecte, avec leur activité professionnelle. Elle souligne que cette situation suscite de sérieuses inquiétudes quant à l’existence de velléités visant, à terme, à créer un climat de méfiance et de peur chez les journalistes. Ce qui pourrait les amener à réévaluer les risques pouvant découler du traitement de certains sujets sensibles sur le plan politique ou social. La coordinatrice de l’unité de monitoring explique :

De nombreuses d’affaires ont été précédées ou accompagnées de campagnes de dénigrement et de stigmatisation visant des journalistes, hommes et femmes, pour le rôle de contrôle et de critique qu’ils ont joué dans le traitement de certains sujets d’intérêt public, notamment la crise de l’eau, les protestations sociales, l’immigration clandestine ou des procès. Cet enchevêtrement entre les discours vindicatifs et les procédures judiciaires constitue, en soi, une source supplémentaire de danger pour la sécurité professionnelle et personnelle des journalistes. En particulier lorsque la critique à l’encontre de la profession vise à dénigrer ou à discréditer le travail journalistique.

Pour sa part, Fatine Hafsia, membre du Conseil national de la presse, estime que, sur le plan professionnel, les hommes de la presse sont confrontés à un véritable verrouillage de l’information à tous les niveaux, présidentiel, gouvernemental ou administratif. L’accès aux sources est fermé en vertu de notes officielles, servies sous formes d’« instructions » interdisant de faire des déclarations à la presse, d’accorder des autorisations de filmer ou de fournir des données.

Sur le plan réglementaire, Fatine Hafsia rappelle le gel de la HAICA, qui faisait office d’arbitre du paysage audiovisuel. Une décision qui a, selon lui, entraîné un grand désordre professionnel, des contenus et des discours sans aucun rapport avec les règles ou la déontologie de la profession. Cela a également ouvert la voie à un véritable « envahissement » de la profession par des pseudos chroniqueurs et des pseudo journalistes.

Sur le plan organisationnel, Hafsia affirme que les médias souffrent d’une situation économique difficile et d’une précarité financière, auxquelles s’ajoute l’instabilité du marché de la publicité.

Tout cela donnera automatiquement lieu à des mécanismes d’autocensure qui partent du journaliste, passent par le responsable de la rédaction et gagnent jusque le propriétaire du média, s’il s’agit de la presse privée, ou les responsables nommés par le pouvoir, et plus précisément par la présidence, si l’on parle de la presse gouvernementale.

11 septembre 2026, Syndicat des journalistes – Conférence de presse du Syndicat des journalistes en présence des collectifs de défense et des familles des journalistes détenus – Photos : Nawaat – Ala Agrebi

L’autocensure ou quand la peur s’empare du milieu journalistique

Dans ce climat malsain qui règne en Tunisie et dans le milieu de la presse, il suffit qu’un journaliste voie un confrère faire l’objet de poursuites judiciaires ou visé par une campagne de lynchage, d’atteinte à sa dignité et de dénigrement de la part du pouvoir et de ses ouailles, pour qu’il se mette à évaluer les risques. Et à mesure que ces évaluations se répètent, le censeur finit par l’habiter à l’intérieur.

C’est pourquoi, certains sujets sont reportés aux calendes grecques, certaines enquêtes ne sont pas menées à bien, certaines questions ne sont pas posées et certains dossiers politiques sont évités, car jugés sensibles ou gênants pour le pouvoir. La peur s’érige en véritable culture au sein de l’entreprise médiatique, lorsque la direction et la rédaction commencent à calculer les risques liés à un sujet avant même d’en apprécier l’intérêt. C’est alors que la presse renonce à interpeller le pouvoir, et que la société perd son droit à l’information et au contrôle des affaires publiques.

Pour ce membre du Conseil de la presse, le plus grave qui puisse arriver à la presse dans une société n’est pas seulement de cesser d’écrire ou d’éviter d’aborder des sujets brûlants ou d’actualité, mais que le journaliste en arrive à un stade où il s’interdit lui-même d’écrire. Il considère que c’est là le nœud du problème de l’autocensure en Tunisie aujourd’hui, auquel s’ajoutent des pratiques professionnelles désuètes, ancrées dans certaines rédactions. Il souligne que la peur ne nécessite pas toujours une décision écrite ou des instructions directes. Il suffit qu’elle soit présente dans l’esprit du journaliste pour constituer une preuve de soumission volontaire, avant même tout ordre émanant des bureaux fermés des hauts responsables et des hommes influents des sphères politique et financière. Et Fatine Hafsia de conclure :

Nous sommes aujourd’hui face à deux types de censure : la censure traditionnelle et connue de tous, et l’autocensure qui résulte d’un sentiment de peur et de menace, comme nous l’avons déjà expliqué. Le censeur n’est plus forcément une personne assise en face du journaliste et lui disant : “N’écris pas ceci, écris cela !”, mais le censeur devient ici une idée. Le journaliste dispose alors de deux armes pour faire face à toutes ces formes de censure et à ces climats de peur : soit il fait appel à sa conscience, en refusant les travaux qu’il juge incompatibles avec les règles et l’éthique de la profession, et contraires à ses valeurs professionnelles et à ses convictions. Soit, il se réfugie derrière une structure syndicale solidaire, ou derrière des organismes garantissant la liberté de la presse et d’expression, ce qui est pratiquement inexistant à l’heure actuelle. Alors que les médias sont aujourd’hui la proie facile du pouvoir, faute d’un rempart populaire capable de les protéger et les défendre, compte tenu du contexte général actuel.

A ce sujet, Khawla Chabbeh estime que l’espace numérique est devenu plus dangereux, en particulier pour les femmes journalistes, face à la recrudescence des campagnes de harcèlement, et de lynchage en ligne visant à les réduire au silence et à les contraindre à se retirer de la sphère publique. Certaines de ces campagnes, explique-t-elle, reposent sur la fabrication et la manipulation de contenus, notamment en recourant à des techniques de « Deepfake » et à des outils d’intelligence artificielle pour produire des contenus trompeurs ou attentatoires. Chose qui aggrave les menaces auxquelles sont confrontées les femmes journalistes et fait de leur sécurité numérique une partie intégrante de leur sécurité professionnelle et personnelle.

La presse sur deux front

Mohamed Jouili n’adhère pas totalement à l’idée de réduire la crise de la presse tunisienne à la seule répression et aux seules restrictions. Il se demande : les contenus journalistiques respectaient-ils les normes universelles et professionnelles lors des périodes de grâce précédentes ? La presse souffre-t-elle de problèmes structurels qui l’empêcheraient de prendre en charge les préoccupations quotidiennes des citoyens ?

La peur peut expliquer en partie cette situation, dans le sens où elle peut conduire à restreindre l’action du journaliste et à limiter les sujets qu’il oserait aborder. Mais ce n’est pas la seule raison : la presse est, au même titre que l’État, la société civile et les services publics, elle-même affectée par la crise.

Mohamed Jouili relativise en soutenant que cette régression n’est pas propre à la Tunisie, et qu’il s’agit d’un phénomène mondial, qui touche tous les pays, bien qu’à des degrés différents. Selon lui, une sorte de « confusion » a chamboulé les grandes idées, et s’est également répercutée sur la presse mondiale. Un mélange de genre fait qu’on ne distingue plus, de nos jours, entre le métier de journaliste et celui d’animateur télé ou radio : par exemple, un artiste peut se faire animateur, et un animateur peut se proclamer journaliste, et le journaliste peut se retrouver dans des rôles qui relèvent d’autres disciplines. Cette reconfiguration du champ médiatique a sonné le déclin de la presse traditionnelle, c’est-à-dire la presse d’opinion, qui produit du sens et en mesure de créer l’événement. D’autres formes de communication et d’information sont venues s’y substituer. Ce qui explique également pourquoi les journaux n’ont plus le même pouvoir qu’auparavant pour orienter l’opinion publique, ou pourquoi leur voix n’est plus entendue de la même manière.


Quel avenir pour les médias indépendants et contestataires ?
– 09 Oct 2024 –

Réunissant des figures emblématiques tels que Zied Dabbar, président du Syndicat national des journalistes tunisiens, Alain Gresh, fondateur d’Orient XXI ainsi que la rédactrice en chef de 7iber, Lina Ejeilat, le débat a exploré les défis auxquels font face les médias indépendants dans un monde en constante évolution, où les valeurs journalistiques sont plus que jamais mises à l’épreuve. Le débat a mis également en lumière des questions cruciales, à l’instar du traitement médiatique occidental du génocide à Gaza et la complexité de la situation politico-médiatique dans la région MENA.


Autrefois, explique notre interlocuteur, lorsqu’un journal publiait un article ou exprimait une opinion, les gens le suivaient et en discutaient. Et les journalistes, de par leur nom et leurs engagements, avaient une influence évidente sur l’opinion publique. Aujourd’hui, la donne a changé : on ne recherche plus autant une presse sérieuse qui défend des idées claires, fait des analyses profondes ou anime de grands débats.

Selon Mohamed Jouili, il faut essayer de comprendre comment sont nées ces transformations et où elles peuvent nous mener. Il faut aussi redéfinir et restructurer l’espace public, car il ne suffit pas de dénoncer les restrictions ou la peur pour cerner le problème. Les libertés peuvent exister à un moment donné, et leur marge peut s’élargir, mais cela ne signifie pas nécessairement que nous ayons réussi à construire un espace public solide, qui puisse s’adapter avec toutes les mutations sociales. Le véritable défi consiste en effet à redonner toute sa place au débat public, de produire du sens et de reconnecter l’individu à la collectivité et à la vie publique.

Il faut admettre que le monde est en constante évolution et que la demande du public pour une presse sérieuse recule face à la demande croissante de contenus divertissants, voire futiles. Il se trouve que le meilleur moyen pour un régime autoritaire de se prémunir contre la prise de conscience et la colère populaire est de propager les futilités et de semer la haine et la discorde. Jusqu’à à faire de la pensée critique et rationnelle des sujets de moquerie pour la foule formatée par les discours de haine et les récits complotistes. Il devient alors facile de s’en prendre aux voix dissidentes après les avoir discréditées et livrées au lynchage, et après avoir assuré l’immunité aux instigateurs, toujours prompts à exécuter les ordres pour quelques privilèges sociaux. Les journalistes et les esprits libres ont été les plus touchés par ces persécutions.

Ici, la peur n’est plus un simple sentiment passager ou un état psychologique individuel. C’est désormais un mécanisme qui régente le comportement général et la psychologie des foules. Elle pousse le citoyen et le journaliste à s’autocensurer avant même qu’un censeur extérieur n’intervienne. Ainsi, lorsque l’individu commence à supprimer ce qu’il a écrit, que le journaliste évacue les thèmes sur lesquels il souhaite enquêter, que le rédacteur en chef se ravise avant de publier un article et que le citoyen évite de parler de politique par crainte des représailles, le pouvoir n’a pas seulement réussi à imposer le silence : il a réellement commencé à s’installer en nous.