La décennie ayant suivi le 14 janvier 2011 a certes été émaillée de tentatives visant à museler les médias publics. C’est pourtant durant cette période que les Tunisiens auront réellement connu une période faste pour la liberté de la presse. Durant cette ère révolue, nos concitoyens s’étaient habitués à voir des présidents, des ministres et de hauts responsables de l’État interpellés en public, hués et confrontés à des preuves révélant ce que certains d’entre eux voulaient cacher à l’opinion publique. Le journal télévisé de la télévision publique invitait des experts, dont l’actuel président de la République, à critiquer librement les chefs d’État et les gouvernements. Les auteurs des critiques les plus acerbes pouvaient ensuite rentrer chez eux en toute tranquillité. Aujourd’hui, cette tradition a été délaissée. On a fait appel aux agents les plus dociles et aux plus zélés pour fermer ce service public à toute voix susceptible d’embarrasser le pouvoir et son chef.
Après 2011, les médias publics ont bénéficié d’un accompagnement assuré par des formateurs et des spécialistes locaux et étrangers, ainsi que par des médias internationaux, afin de se conformer aux normes minimales de professionnalisme. Mais, après le 25 juillet 2021, les vieux démons ont ressurgi, et les médias publics ont abandonné leur projet de réforme interne, pour être dirigés par des responsables qui en ont fait la voix d’une seule partie, à savoir le pouvoir en place.
Il suffit de passer en revue les responsables de la télévision et de la radio nationales, ainsi que de l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP) et des journaux publics ou nationalisés, pour constater que ces personnels ont fait leurs armes sous Ben Ali, mais ne se sont pas adaptés malgré les projets de réforme menés depuis une décennie.
En revanche, de petits groupes de journalistes au sein des médias publics se battent, à des degrés divers, pour s’affranchir des injonctions et préserver un minimum de professionnalisme.
Censure et médiocrité de la « Belle Epoque »
Le jeudi 17 septembre, en pleines inondations qui frappaient la capitale et d’autres villes du pays, aggravées par la vétusté des infrastructures, la page officielle de la Radio nationale a publié en « Une » un compte-rendu de la participation de la PDG, Henda Ben Alaya Ghribi, à la cérémonie d’hommage rendu aux envoyés de la radio aux Jeux méditerranéens. Dans l’article, illustré par une photo de la patronne de la radio, entourée de journalistes, on pouvait lire : « Cet hommage consacre une tradition que la direction générale de la Radio tunisienne perpétue depuis trois ans. Une tradition qui vise à soutenir ses enfants et à reconnaître leur performance, et qui réaffirme la volonté du service public de l’information de poursuivre sa noble mission avec aptitude et objectivité. »
Le public ne comprendrait peut-être pas pourquoi l’admin de la page Facebook de la Radio nationale a mis en ligne une publication qui ne présentait pas plus d’intérêt pour lui que d’autres infos traitant des activités de la directrice, telles que sa rencontre avec les nouveaux membres du bureau de l’Association des anciens de la Radio nationale ou l’installation, « via Zoom », d’une nouvelle responsable de la radio de Gafsa.

Une journaliste travaillant depuis des années à la Radio nationale s’est confiée à Nawaat, tout en gardant l’anonymat par crainte, à ses dires, de « représailles » de sa direction. Elle affirme que la patronne de la Radio nationale s’ingère directement, et de manière intensive, dans le contenu diffusé, qu’il soit audio ou numérique. C’est elle qui s’occupe de la gestion de la page officielle de la radio nationale sur Facebook et qui supprime ce qu’elle souhaite, accuse encore notre interlocutrice.
Un petit groupe de journalistes en activité tente, à titre individuel, de résister aux directives strictes qui leur sont imposées par les responsables administratifs ou rédactionnels. Toutefois, en raison de la censure sévère qui pèse sur leur travail, les tentatives de ce groupe restent limitées. La journaliste explique : « Face aux restrictions systématiques imposées aux journalistes, un très petit groupe a choisi de résister, ne serait-ce qu’en refusant de participer à la propagande. Parfois, nous diffusons de brefs compte-rendu des activités de certaines organisations interdites par la direction de la rédaction, et nous choisissons des créneaux horaires précis, comme les journaux télévisés du soir. Mais en contrepartie, les admin du contenu web ne rediffusent pas ces informations sur le site ni sur la page Facebook de la radio ».
La situation à la télévision nationale n’est guère plus reluisante : depuis le 25 juillet 2021, un petit groupe de journalistes tente de résister à la « rhétorique gouvernementale » qui submerge l’ensemble de ses contenus, tant dans les journaux télévisés que dans ses émissions, selon le témoignage d’un groupe de journalistes rencontrés par Nawaat.
« Il existe une minorité au sein de la télévision nationale qui se bat pour préserver un minimum de professionnalisme », lance un journaliste. Et d’enchaîner : « Nous travaillons pour une télévision publique dont la vocation est de diffuser des contenus reflétant la diversité des opinions et des sources. Tous les téléspectateurs de la chaîne nationale peuvent constater l’absence totale d’émissions-débats donnant la parole à des opinions divergentes. En effet, depuis le 25 juillet 2021, aucun invité défendant un avis discordant n’est autorisé à entrer dans les locaux de la télévision nationale. » Le même journaliste ajoute que la petite poignée qui a tenté de résister pour que le contenu journalistique reste équilibré a fini par s’épuiser, notamment en l’absence d’un élan de solidarité générale de la part des journalistes. Il poursuit : « Le plus grave, c’est que certains (collègues) les enregistrent et transmettent à la direction les positions qu’ils expriment sur leurs pages personnelles Facebook, qu’il s’agisse de positions liées au pouvoir ou de questions purement professionnelles. Les pressions exercées sur les journalistes de la chaîne nationale se font de trois manières : ils sont harcelés, marginalisés ou aiguillés vers des sujets marginaux. Certains journalistes ont ainsi été sanctionnés et renvoyés devant le conseil de discipline pour avoir exprimé leur opinion sur des questions d’intérêt public ou protesté contre les méthodes de travail à la télévision nationale. »

L’emprise du pouvoir s’est également étendue aux médias confisqués, tels que les journaux relevant de Dar Assabah : les activités du gouvernement ou de la présidence y occupent de larges espaces, tandis que la couverture des questions ayant trait aux droits et aux libertés fait clairement défaut. Nawaat s’est entretenu avec une journaliste travaillant pour un journal du groupe Assabah. Elle affirme qu’elle doit se démener pour pouvoir traiter des sujets que le journal avait l’habitude de publier sans aucune censure. À chaque fois, elle proposait d’écrire sur des sujets liés aux droits de l’homme, mais ses propositions étaient rejetées. Elle ajoute :
J’essaie de travailler de manière professionnelle avec un groupe de collègues. Mais les propositions d’article sur lesquelles nous souhaitons travailler sont rejetées, même lorsqu’elles portent sur des thèmes sociaux ou économiques. Parfois, lorsque la rédaction accepte ces propositions après des pressions de notre part, on nous fixe un angle limité à ce qu’on appelle « le côté positif ». A la fin, nos efforts s’épuisent dans des débats sur des détails techniques futiles. Le public ne voit pas les coulisses de notre travail ni les efforts que certains d’entre nous déploient pour respecter la déontologie de la profession. En revanche, on fait pression sur les journalistes pour les priver de leur droit de traiter des sujets devenus tabous, en mobilisant des agents techniques pour tenter de bloquer la régularisation de la situation de Dar Assabah. Ils constituent la majorité par rapport aux journalistes. C’est pourquoi toute protestation menée par ces derniers est vouée d’avance à l’échec face à un directeur qui a déjà déclaré solennellement : “Si quelqu’un n’apprécie pas la méthode de travail ici, il n’a qu’à démissionner !”
En avril dernier, les journalistes de la TAP ont porté un brassard rouge en signe de protestation contre toute ingérence dans la ligne éditoriale et pour l’indépendance de l’agence. En effet, la TAP, à l’instar des autres médias publics, fait face à des pressions et à des ingérences croissantes dans sa ligne éditoriale.
Interrogé par Nawaat, Adel Riahi, président de la section locale du SNJT, affirme que le PDG de l’agence avait commencé à s’immiscer progressivement dans la ligne éditoriale dès sa nomination, il y a trois ans, en supprimant le fil de dépêches. Il ajoute « Cette ingérence éditoriale s’est intensifiée par l’interdiction de toute couverture des activités des partis politiques. Les consignes étaient de ne couvrir que les informations jugées positives. Les pressions exercées par la direction sur le travail des journalistes se sont accrues en raison du ralliement de certains collègues à notre cause. Il y a une forme de résistance de la part des journalistes, qui consiste à faire pression sur les chefs de rubrique et le rédacteur en chef, lesquels se montrent parfois conciliants avec nous. Nous parvenons ainsi à couvrir les protestations, par exemple, mais en raison des tripotages dans les dépêches, ces informations deviennent illisibles et vides de sens. Nombre de journalistes, très attachés à leur indépendance, sont victimes de diverses formes de harcèlement. J’ai moi-même subi, en compagnie d’une collègue, un interrogatoire de la part de la direction à propos d’un article sur le collectif « Nafas », sous prétexte que cet article ne se référait à aucune source. Les informations ayant trait à la société civile et aux partis politiques figurent désormais sur la liste des sujets interdits à la TAP. Malgré l’intervention de la section syndicale pour endiguer ces pressions, à travers d’innombrables réunions avec le PDG de l’agence, la situation n’a pas changé à ce jour. Je pense qu’il existe des directives communes adressées aux médias publics afin qu’ils adoptent une politique éditoriale unique, dont la principale règle est d’occulter tout acteur se situant hors du pouvoir. »

Le pouvoir renforce son contrôle sur les médias publics à travers des directives directes données à leurs responsables et les pressions exercées sur les journalistes qui y travaillent, en leur faisant du chantage au sujet de leur situation professionnelle. Au sein du groupe La Presse, par exemple, plusieurs journalistes attendent depuis des années la régularisation de leur situation professionnelle. Ce qui les a poussés à organiser un sit-in sur leur lieu de travail pour protester contre la précarité et le non-renouvellement de leurs contrats. Le sit-in a duré six jours avant d’être suspendu le mercredi 30 septembre.
Jihene Louati, membre du bureau exécutif du SNJT, affirme, pour sa part, que deux journalistes et plusieurs agents travaillant dans des conditions précaires avaient organisé un sit-in pendant près d’une semaine à la SNIPE-La Presse. Elle ajoute : « Que ce soit à La Presse, à Dar Assabah ou dans les autres médias publics, le pouvoir exerce un contrôle sur le contenu journalistique à deux niveaux : leur imposer une forme d’autocensure en échange d’une régularisation de leur situation précaire, et user du levier du financement public. Car c’est le pouvoir qui contrôle le financement des institutions médiatiques publiques et qui, par conséquent, exerce un contrôle sur les contenus diffusés ou publiés, faisant ainsi de ces établissements des organismes gouvernementaux et non plus publics. À la radio nationale, par exemple, plusieurs journalistes travaillent sans contrat et ne sont pas payés depuis quatre ans, alors que le droit du travail est très clair là-dessus. Là aussi, la direction abuse de la situation pour leur dicter la ligne à suivre. »
L’écho du palais dans les couloirs des médias publics
Une journaliste de la radio nationale fait le même constat : « La radio n’a pas respecté la neutralité depuis presque cinq ans. Et tout le monde se souvient comment la directrice a assuré une couverture en direct sur la page Facebook de la radio pour célébrer la victoire de Kais Saied aux élections, prétextant l’absence d’une équipe de journalistes pour couvrir l’événement. La directrice de la radio ne cache pas non plus son immixtion personnelle dans la rédaction. Elle l’a d’ailleurs assumé dans une vidéo qui a ensuite été supprimée de la page de la radio. Elle a déclaré qu’elle était rédactrice en chef de la radio en plus de ses fonctions comme directrice. »
La charte éditoriale publiée par la radio nationale sur son site officiel stipule que celle-ci se doit d’observer une totale indépendance en matière de contenu journalistique et de respecter la liberté d’expression ainsi que le droit du public à l’information. Dans un autre chapitre, la charte précise que la radio est tenue de « préserver la neutralité et l’objectivité dans la couverture de l’actualité et des événements, et de promouvoir les valeurs de la démocratie et les droits de l’homme ». Le contraste apparaît très clairement entre la charte éditoriale et le contenu diffusé par la radio nationale, que ce soit en audio ou en ligne, ou encore dans la manière dont elle traite ses employés. Elle fait fi de tout ce qui est mentionné dans sa charte, qui l’oblige à faire preuve de neutralité, à respecter la liberté d’expression et à promouvoir les valeurs démocratiques et les droits de l’homme.
Notre interlocutrice poursuit : « Après le 25 juillet 2021, le principe d’égalité des chances dans la couverture médiatique a été foulé au pied, comme en témoigne la couverture des élections présidentielles : le président Kais Saied a bénéficié d’une médiatisation d’une plus importante que les autres candidats pendant sa campagne, alors que nous nous sommes battus pour que l’égalité des chances soit respectée pour tous. Aussi, dire que la direction de la radio reçoit des instructions de la présidence, ce n’est pas une vue de l’esprit. Je me souviens que pendant la saison du hadj 2025, la directrice avait reçu une vidéo toute prête provenant d’une instance officielle, dans laquelle des pèlerins tunisiens louaient la bonne organisation assurée par les autorités tunisiennes. » La journaliste ajoute, à ce propos :
Les responsables de la radio nationale, à tous les niveaux, ne respectent pas les principes fondamentaux du journalisme, tels que la neutralité et la liberté d’expression. Cela se traduit de deux façons : d’une part, en exerçant une censure sur les contenus et les sujets proposés par les journalistes, et d’autre part, en exécutant les directives directes du pouvoir et en développant des discours de propagande. Pis encore, les journalistes sont désormais surveillés partout, y compris dans leurs conversations informelles. Surtout depuis l’installation d’une caméra au sein du service de l’information, sous prétexte de protection contre le vol, alors qu’il existe déjà des caméras tout le long du couloir à l’extérieur du bureau. Le climat de peur est tel que les gens font attention à leurs conversations privées sur les réseaux sociaux, surtout depuis qu’on a laissé circuler que la direction pourrait pirater leurs comptes personnels sur Facebook.
La radio nationale s’abstient, tant dans ses bulletins d’information que dans ses émissions, de couvrir les activités de certaines organisations telles que la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH), le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) ou l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Elle a également cessé de couvrir les manifestations et les mouvements de protestation, ce qui va à l’encontre des principes de sa propre charte éditoriale. Jihane Louati explique : « La direction de rédaction de la radio nationale a établi une liste des événements à boycotter, dont notamment les actions de mobilisation organisées par l’UGTT, et plus spécifiquement la marche à laquelle le syndicat a appelé pour le 17 octobre. »
La journaliste poursuit : « La direction de la radio exerce un contrôle sur les contenus journalistiques diffusés ou publiés sur son site officiel. Et la directrice se charge elle-même de la suppression de toute info qu’elle juge en décalage avec la ligne éditoriale, alignée sur la rhétorique du pouvoir, même quand il s’agit d’une information banale. Le plus grave, à mon avis, c’est que le journaliste pratique l’autocensure dans l’exercice de son métier. »
Le même constat s’applique à la télévision nationale. Quand une institution d’une telle envergure se limite à publier, à la place d’une charte éditoriale, un cadre juridique et quelques lignes de ce qu’elle qualifie de « cellule centrale de gouvernance », on n’espère pas voir mieux. Dans sa rubrique « Qui sommes-nous ? », le site de la chaîne publie une sous-rubrique intitulée « Nos valeurs ». Celle-ci définit ce qui s’apparente à la ligne éditoriale de la chaîne nationale, notamment son respect de l’indépendance. On y lit : « Nous proposons un contenu d’intérêt général respectant la déontologie journalistique. Nous distinguons entre l’information et l’opinion et respectons la diversité des points de vue conformément aux normes professionnelles ». Or, la charte éditoriale de la télévision nationale, élaborée en partenariat avec la chaîne britannique BBC, ne figure pas sur le site. A vrai dire, la chaîne se réfère exclusivement à des décrets gouvernementaux, notamment « le décret n° 4030 de 2014 portant approbation du code de conduite et de déontologie de l’agent public ». Celui-ci stipule qu’il s’agit de l’une de ses références en matière de gouvernance. Le titre II du décret prévoit que l’agent public « est tenu de respecter ses supérieurs, sans tenter de rentrer dans leurs bonnes grâces en usant de flatteries serviles » et de « se soumettre à son supérieur direct et exécuter ses ordres et ses instructions (…) ». Cette disposition semble taillée sur mesure pour les dirigeants de la télévision nationale, dans le sens où elle leur permet de légitimer la soumission des journalistes aux instructions et de leur application, en leur qualité d’agents publics auxquels s’applique le décret n° 4030.
« Ce que vivent les médias publics en ce moment est pire que ce qu’ils ont connu sous Ben Ali. C’est incomparable », se confie un journaliste de la télévision nationale à Nawaat.
Sous le régime de Ben Ali, il y avait ce qu’on peut qualifier de propagande professionnelle et intelligente, pour la simple raison que les responsables qui dirigeaient la télévision possédaient un minimum de professionnalisme. A Cette époque, quelques personnalités connues du pouvoir donnaient des instructions, à l’image d’Abdelwahab Abdallah et d’Abdelaziz Ben Dia, qui encadraient politiquement la télévision et les médias publics en général. Aujourd’hui, des instructions émanant du pouvoir sont transmises aux responsables des médias publics, mais nous ne savons pas qui sont ces personnes ni quelle est leur fonction au sein de l’État. Ils exploitent le passé des dirigeants des médias publics, qui se sont toujours soumis au pouvoir, pour leur faire appliquer les directives sans réfléchir. Ils sont cités nommément dans l’ouvrage de l’ancien président Moncef Marzouki, intitulé « Le Livre noir ». En conclusion, il existe ce que l’on pourrait appeler un « rédacteur en chef général » dirigeant les médias publics ; il s’appelle Kais Saied ! D’ailleurs, il n’a jamais caché qu’il enjoignait publiquement aux responsables de ces médias de s’immiscer dans des détails purement rédactionnels.





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