L’année 2021 a d’abord été marquée par les mesures exceptionnelles décrétées par le président Kais Saied le 25 juillet dernier. Cependant, la Tunisie assistera également en 2021 à la réémergence de l’Etat policier sous le gouvernement Mechichi, avec son lot de violences endémiques. Une flambée protestataire répondra à l’aggravation de la situation sociale et économique. La crise politique et parlementaire éclatera en parallèle du déclenchement de la pandémie du Covid-19. Tandis que le gouvernement ne parviendra pas à répondre à la crise sanitaire, ni à fournir les vaccins. Dans ces conditions, les mesures du 25 juillet basées sur une interprétation de l’article 80 de la constitution, sont d’abord apparues comme une opportunité de surmonter les difficultés accumulées. Avant que Saied ne s’arroge progressivement le monopole du pouvoir, faisant passer la Tunisie du joug d’une démocratie corrompue, à celui d’un autoritarisme mâtiné de populisme.

 

Répression, le retour en force

 

L’année 2021 s’est ouverte sur une page sombre en janvier à Kasserine, avec le décès de Haykel Rachdi, des suites d’un tir de grenade lacrymogène reçu en pleine la tête. Deux mois plus tard, en mars, Abdesslem Zayen mourra à Sfax en détention pour avoir été privé de son traitement d’insuline. Et avec environ 2000 arrestations en deux mois, les craintes d’un retour d’un Etat policier ont dépassé le stade des appréhensions.

Outre les arrestations arbitraires, des manifestants voient leurs téléphones portables ou leurs ordinateurs confisqués, et leurs données personnelles violées par les agents de police.

Les réseaux sociaux continuent de jouer un rôle de relai des mouvements de contestation. Au côté de Facebook et Twitter, les jeunes Tunisiens sont de plus en plus nombreux sur TikTok, la plateforme chinoise de partage vidéos, utilisée à son tour pour porter la voix des protestataires.

Le premier trimestre de 2021 sera également marqué par la visibilité accrue des activistes queers, dans les manifestations.

 

Crise politique et parlementaire

 

La crise politique s’est répercutée sur le fonctionnement de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), devenu une arène où s’échangent les violences tant verbales que physiques. Le contexte a été entaché par les tensions exacerbées entre la présidence de l’Arp, avec à sa tête le chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, et le bloc du Parti Destourien Libre, dirigé par Abir Moussi. Puis, en mai dernier, le président de la République Kais Saied finira par faire état de 25 plaintes déposées au bureau du parlement concernant des députés soupçonnés d’escroquerie, de trafic de drogue et de contrebande.

 

Justice en déshérence

 

Accusés de clientélisme, de corruption, de traditionalisme, les magistrats tunisiens sont sous le feu des critiques. Depuis ses mesures du 25 juillet, le président Kais Saied a pointé à maintes reprises du doigt le pouvoir judiciaire, l’accusant d’enterrer certaines affaires. Promettant d’assainir ce secteur, Saied a annoncé qu’il présidera le ministère public. Depuis, des affaires mettant en cause des magistrats ont fait surface. Ainsi, 45 ont été placés en résidence surveillée. Et les appels à une refonte du pouvoir judiciaire sont récurrents. Face à ces défaillances, des experts appellent à commencer par le commencement, à savoir la formation des juges.

 

Tensions économiques

 

Alors qu’il paraissait déterminé à initier une révolution fiscale pour aller vers plus de justice dans ce domaine, le président Saïed s’est finalement résolu à avaler la couleuvre qu’est la loi de finances 2022. De ce fait, en l’absence de véritables réformes, la Tunisie va rester l’un des pays d’Afrique les plus injustes en matière fiscale.

La caisse de compensation, créée en vertu d’un décret beylical datant de juin 1945, est désormais mise en cause. Même si malgré ses maux, « la compensation est la pièce maîtresse » du modèle économique tunisien, selon l’universitaire Abdeljalil Bedoui.

Et à l’inverse des années précédentes, la loi de finances rectificative n’a pas été examinée au parlement, gelé depuis la mise en œuvre des mesures exceptionnelles du 25 juillet 2021. Elle a été cependant ratifiée directement par le président de la République. Et des députés et des spécialistes contestent l’approche unilatérale de Kais Saied.

Invité pour la deuxième fois aux Journées de l’Entreprise, le plus important évènement économique de l’année en Tunisie, le chef de l’Etat a préféré se mettre aux abonnés absents, et se faire représenter par la cheffe du gouvernement.

 

L’impact dévastateur du Covid-19

 

L’épidémie est devenue très virulente en Tunisie, avec l’apparition du variant britannique du Covid-19, vers la fin de février 2021. Tandis que le lancement de la campagne de vaccination n’a cessé d’être reporté au fur et à mesure des déclarations contradictoires des autorités.

La pandémie a fortement impacté l’économie tunisienne, et en particulier le secteur clé du tourisme. Quelque 160 mille emplois ont été perdus, ce qui a fait grimper le taux de chômage à 18%.

Alors que l’épidémie du Covid-19 battait on plein, et en l’absence de campagne de vaccination, Abdelkarim Harouni, président du Conseil de la Choura d’Ennahdha a appelé les sympathisants de son parti à manifester dans la rue.

 

Le virage du 25 juillet

 

Le président de la République a décidé de geler les activités du parlement et de lever l’immunité des députés, en se basant sur les mesures exceptionnelles qu’il peut prendre en cas de «péril imminent», tel qu’inscrit dans l’Article 80 de la Constitution. Une initiative qui a alimenté les craintes d’un éventuel embrasement provoqué par le parti islamiste Ennahdha et ses alliés. «Chaque fois que les islamistes seront sous pression, ils vont recourir à la violence», prédisait feu Chokri Belaid. Avec le gel par Saied des activités de l’assemblée et le limogeage du chef du gouvernement Hichem Mechichi, la pression pesant sur les islamistes est sans précédent. Alors que la presse américaine largement acquise aux positions d’Ennahda, parait incapable d’appréhender le hiatus entre la joie d’une partie importante des Tunisiens et les menaces sérieuses qui pèsent sur le processus démocratique en Tunisie.

 

Le processus politique post-25 juillet

 

Kais Saied a fixé, dans un discours prononcé le 13 décembre, le calendrier du référendum et des élections législatives anticipées, prévus respectivement pour le 25 juillet et le 17 décembre 2022. Or les législatives anticipées devraient se tenir «en vertu d’une nouvelle loi électorale», a souligné le président de la République. Alors même que l’Article 70 de la Constitution dispose que «le régime électoral est excepté du domaine des décrets-lois». Et les interrogations de fuser sur le rôle de l’ISIE, l’Instance constitutionnelle théoriquement chargée d’assurer le bon déroulement des élections.

 

Dérive autoritaire

 

Après avoir endossé les habits du Grand Commandeur, voici que le président de la République verse dans les envolées messianiques. La volonté du peuple et Dieu lui-même sont invoqués comme autant d’incantations destinées à asseoir le nouvel ordre saiedien, vouant aux gémonies les corrompus. Dans les faits, sept ans après son adoption, certaines dispositions de la Constitution de janvier 2014 n’ont pas encore été mises en œuvre, notamment celles relatives aux institutions constitutionnelles. Et on ne compte plus les entorses à l’Etat de droit, quand même le droit à la circulation est bafoué. Cependant, Saïed semble pouvoir compter sur l’appui et la discrétion de Riyad, Abou Dhabi, et Le Caire, quant aux atteintes aux libertés.